> Le mémorial des limules de Jacqueline Assaël. Sur FJ Temple

Le mémorial des limules de Jacqueline Assaël. Sur FJ Temple

Par |2018-08-14T21:39:25+00:00 10 novembre 2013|Catégories : Blog|

Jacqueline Assaël publie un essai sur l'œuvre poé­tique de Frédéric Jacques Temple… Et je ne peux m'empêcher de pen­ser, même loin­tai­ne­ment, à la lec­ture que fit Paul Claudel d'Arthur Rimbaud (1). Il cite alors quelques pas­sages de la lettre d'Isabelle Rimbaud à sa mère, décri­vant les der­niers moments d'Arthur Rimbaud à l'hôpital de la Conception à Marseille : "Tu vas voir, on va appor­ter les cierges et les den­telles, il faut mettre des linges blancs par­tout…" Et ça suf­fit à Claudel pour faire de Rimbaud un catho­lique envers et contre tout (ou presque tous).  Ce à quoi s'oppose vio­lem­ment  Aragon dès 1930 dans sa pré­face (long­temps inédite) à Une Saison en Enfer (2) : "Le tru­quage est le fort de ces hommes rom­pus à la sophis­tique chré­tienne, de ces hommes  qui parlent cou­ram­ment des preuves de l'existence de Dieu. En atten­dant, il faut sur­tout sub­ti­li­ser les pièces du pro­cès qui pour­raient infir­mer la thèse catho­lique : il est cer­tain que sur les conseils de Claudel, le couple Berrichon enter­ra deux poèmes blas­phé­ma­toires… etc ". Mais en sep­tembre 1943, Aragon et Claudel fini­ront par se ren­con­trer lors d'un déjeu­ner orga­ni­sé à Lyon par René Tavernier, les temps n'étant plus les mêmes…

    L'essai de Jacqueline Assaël com­porte deux par­ties (dont la pre­mière me laisse sur l'expectative par ses par­tis-pris, alors que j'adhère à la seconde) sui­vies d'un entre­tien de l'auteur(e) avec le poète. Si ce der­nier, avec son ouver­ture d'esprit habi­tuelle ne remet pas en cause l'approche de Jacqueline Assaël, il ne manque pas de noter que toute œuvre donne nais­sance à des inter­pré­ta­tions diverses : Frédéric Jacques Temple ne déclare-t-il pas : " Je crois que ce qui fait l'authenticité d'une œuvre lit­té­raire, c'est jus­te­ment que la mul­ti­pli­ci­té des inter­pré­ta­tions, selon les per­sonnes et les époques, ne l'épuise pas. Bien sûr, l'œuvre cri­tique en apprend sou­vent davan­tage sur les obses­sions de son auteur que sur son réfé­rent et quand elle est de qua­li­té, eh bien, elle en apprend autant ! " (p 66).  Belle façon de bot­ter en touche après avoir décla­ré, en réponse à ce qu'affirme Jacqueline Assaël pré­sen­tant son essai ("Cette réac­tion est sans doute carac­té­ris­tique du zèle d'une néo­phyte qui n'envisage pas de prendre l'habitude de sup­por­ter, sans mot dire, les mani­fes­ta­tions d'un mépris de la foi dans les pro­duc­tions intel­lec­tuelles et qui ne veut pas don­ner l'impression d'admettre comme une évi­dence et sans dis­cus­sion le bien-fon­dé d'une idéo­lo­gie maté­ria­liste" [p 63]) : "J'étais effec­ti­ve­ment très sur­pris que vous ayez pri­vi­lé­gié ce dont les cri­tiques ou les com­men­ta­teurs ne se sont pas sou­ciés jusqu'à aujourd'hui, c'est à dire mes rap­ports à Dieu. Mais je n'ai jamais nié son exis­tence, ne serait-ce que par pru­dence ! " (p 64). Que pen­ser de cette pru­dence ? Et que met-on sous le vocable de Dieu ?

    Dans la pre­mière par­tie de son essai, Jacqueline Assaël pose comme un pos­tu­lat l'existence de Dieu. Et par­tant de là, elle (re)lit l'œuvre de Frédéric Jacques Temple et force par­fois le trait ou se fait vio­lence (ah, le zèle du néo­phyte !) pour prou­ver que l'œuvre cor­res­pond à ses a prio­ri. D'où cette impres­sion de malaise que j'ai éprou­vée à la lec­ture. En effet, nous dit-elle, l'aurochs "ren­voie à l'image mas­sive et ani­male d'une créa­ture proche du tau­reau, sombre divi­ni­té des manades, et à celle du bœuf de la crèche (3), réchauf­fant du souffle de ses naseaux et de la proxi­mi­té de son poids de chair la nou­velle étin­celle de la vie" (p 21). Et pour­quoi pas, au lieu du bœuf de la crèche, le tau­reau pré­sent dans la pen­sée reli­gieuse des Sumériens, des Babyloniens, de l'Inde aryenne et védique, de la Crète, de la Grèce et de Rome ? Comment com­prendre cet arché­type qui court de l'Antiquité (voire de la Préhistoire avec ses figures parié­tales) jusqu'à Frédéric Jacques Temple ? Jacqueline Assaël ne répond pas à ces ques­tions.

    Pour autant, la seconde par­tie (qui ne met pas en évi­dence ses pré­fé­rences idéo­lo­giques) est une bonne intro­duc­tion à l'œuvre de Frédéric Jacques Temple. J'ai ain­si, en par­ti­cu­lier, appré­cié l'approche du poète en col­lec­tion­neur qui conserve (et pré­serve donc de l'oubli) les mots ren­voyant à ce qui est en passe d'être oublié, comme les êtres vivants qui n'ont pour seules traces que des fos­siles. On est alors en plein dans une option maté­ria­liste, me semble-t-il… Mais que le dieu de Jacqueline Assaël me garde de lan­cer l'anathème sur son essai : ce der­nier donne envie de lire les livres de Frédéric Jacques Temple !

Notes :

 

1. Paul Claudel, Préface aux Poèmes de Rimbaud. Le livre de poche n° 498, Gallimard, 1960.
 

2. Aragon, in Une Saison en Enfer d'Arthur Rimbaud. Le Temps des Cerises (col­lec­tion Les Lettres fran­çaises), Paris, 2011. page 9. Voir mon article sur inter­net dans "revue-tex­ture", jan­vier 2012.
 

3. C'est nous qui sou­li­gnons… (NDLA).

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