> Les cahiers du sens, 2017, n° 27

Les cahiers du sens, 2017, n° 27

Par | 2018-01-06T11:20:24+00:00 11 octobre 2017|Catégories : Revue des revues|

Chercher du sens à Les cahiers du sens n’est pas la moindre entre­prise, d’autant que le mot sens en a d’évidence plu­sieurs. Nul n’y peut rien. Ce fou­tu mot-là, sla­lome entre la direc­tion (d’Ouagadougou à Ostende) et la signi­fi­ca­tion (de l’insignifiant au super­si­gni­fiant du sur­doué men­tal). 

Ces cahiers du sens – et non les cahiers des sens – traitent d’un thème capi­tal,  L’inaccessible, avec une qua­si cer­ti­tude que per­sonne n’y accè­de­ra puisque, de toute façon, ce n’est pas le but. Au demeu­rant, cette non-acces­si­bi­li­té sin­gu­lière a pour gon­fa­lon la cita­tion de Brel « par­tir où per­sonne ne part » (et non d’où per­sonne ne part). Alors pour­quoi et com­ment par­tir pour un voyage résu­mant l’année 2017 qui ne part ni ne va nulle part ?

Les cahiers du sens, 2017, n° 27, Edition Le nouvel Athanor, 248 p., 20 €

Les cahiers du sens, 2017, n° 27, Édition Le nou­vel Athanor, 248 p., 20 €

Une tâche redou­table. Au total 106 auteurs – total approxi­ma­tif non garan­ti vu les dou­blons – répar­tis dans les rubriques « antho­lo­gie, lec­ture, voyage » et dont 22 par ordre alpha­bé­tique se situent hors rubrique (ce qui signale sûre­ment quelque chose comme le vrac, le hasard, le rési­du, l’inclassable). Il est vrai que l’éditeur Le nou­veau Athanor 1 reven­dique la publi­ca­tion de la « culture mar­gi­nale » en divers domaines (phi­lo­so­phie, poé­sie, astro­lo­gie, etc.). C’est donc cette « recherche » dans les marges, au sens où elle n’accède géné­ra­le­ment pas à aux « cir­cuits sociaux et éco­no­miques tra­di­tion­nels » (dont pro­ba­ble­ment la publi­ca­tion) que nous explo­re­rons volon­tiers.

Faute de pistes tan­gibles, errons d’abord en lec­ture, avant de choi­sir des escales arbi­traires tous les 20 kms (autre­ment dit toutes les pages mul­tiples de 20, à com­men­cer par 20). Des bornes éven­tuelles sur la route de cette pro­me­nade dans l’utopie.

Escale 1, page 20, chez Eric Désordre, Il est par­ti, je vais venir. Son inac­ces­sible est un che­min vécu à tra­vers la mort du père par « pro­to­cole » (euphé­misme pour ne pas dire eutha­na­sie) et dans une ver­sion Roberto Benigni (sans doute La vie est belle). Le fils récu­père ce qui reste du mort-fan­tôme (sacs plas­tique et fau­teuil rou­lant). Or un mort est mort et il repose « de l’autre côté » du monde. Le fils n’ira pas jusqu’à la chambre froide.

Escale 2, page 40, L’inaccessible étoile. Alain Noël pour­suit un che­min mys­tique qui va d’un Jean à l’autre (de l’Evangéliste à Saint Jean de la Croix) en s’arrêtant à Saint Matthieu. Il cherche à « être en état d’apesanteur », autre­ment dit à être « rien de rien » (dixit Montée du Carmel) car dans le Rien se cache le Tout.

Escale 3, page 60 (com­men­cée page 59), L’icône pour appe­ler et veiller l’inaccessible, Anne de Commines cherche « le rythme spec­tral » de cette l’image  par­ti­cu­lière qui faci­lite « l’accès au divin ». Nous « habi­tons le Mystère », enve­lop­pés de silence. Là advient la poé­sie.

Escale 4, page 80, Un début d’éternité est un poème d’amour filial d’Anouk Berthier. La fillette se réchauffe « au bois des bras » de son père. Tous ses sou­ve­nirs ont été pro­té­gés par celui-ci, auquel elle tend la main « pour prendre désor­mais sa place ».

Escale 5, page 100, Ségeste. Annie Coll s’interroge sur ce temple dorique dont « l’épure géo­mé­trique »… « dis­tille les veines des col­lines » sici­liennes. Quel incon­nu en a conçu la forme ?

Escale 6 page 120, Le temps qui passe de Dominique Fabre. Le temps porte jus­te­ment « les habits du temps qui passe ». Exception sociale notable dans un poème, un « ouvrier » sans âge ni pré­nom y paraît « le dimanche ».

Escale 7 page 140, D’entières larmes. Martine-Gabrielle Konorski res­sent des « dou­leurs » impré­ci­sées. Elle se laisse han­ter par ce « vide muet, sans cou­leur et sans nom » qui lui est un « com­pa­gnon d’impatience ».

Escale 8, page 160, La crèche sub­ur­baine. Pascal Mora évoque la nais­sance dans un « monde ancien »  de toute forme de vie : enfant, jar­din, vio­lettes, rosée, arbres, souffle, rumeur, beau­té. A l’image de ces créa­tions, « nous sommes des âmes dans ces corps ».

Escale 9, page 180, Villes de Michel Politzer. L’auteur entame un périple dans des villes que la des­truc­tion a mué en mythe (Troie, Carthage, Guernica, Oradour, Hiroshima, Alep) Il en appelle aux « tri­buns » « aux mots acé­rés » afin de « bro­car­der les puis­sants ». Il ne veut pas lais­ser « som­brer l’avenir des hommes sous les ruines d’Alep »

Escale 10, page 200, Dialogue volé à Stéphan Sweig. Maïté Villacampa évoque la ren­contre d’un homme et d’une femme en attente de dia­logue. La femme, extraite d’un roman de Sweig invite l’homme à lire le roman. Une situa­tion à la Handke !

Escale 11, page 220, Nicole Sauvage, ancienne élève de Marie-Claire Bancquart, a lu son Qui vient de loin ? (Castor astral, 2016). En cette poé­tesse si « humaine » règne la « sagesse et l’humilité ».

Escale 12, page 240, Là-bas. Monique Leroux-Serres voyage dans l’île de la Réunion. Elle croise, sur ce lieu envoû­tant, la célèbre cita­tion de Baudelaire et des haï­kus de Chiyo-ni.

Escale.., page 260. Enfin. Elle est la page qui n’existe pas. Elle est donc par­fai­te­ment, tota­le­ment, défi­ni­ti­ve­ment Inaccessible. Ouf. Elle est fina­le­ment le vrai lieu de cette revue thé­ma­tique, peut-être même sa rai­son d’être. Voila qui évite de faire la syn­thèse entre les inac­ces­sibles si diver­si­fiés des écrivain.es présent.es dans ce labo­ra­toire d’édition ! Ont-ils trou­vé le « lan­gage uni­ver­sel » rêvé par la franc-maçon­ne­rie ? Ils semblent au moins pro­gres­ser – ou cherchent à le faire – sur leur che­min ini­tia­tique.


Notes

  1. Athanor, four de l”alchimie.[]

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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