Clara Régy, Ourlets II

Par |2020-02-06T10:03:50+01:00 5 février 2020|Catégories : Clara Regy, Critiques|Mots-clés : |

Cet ouvrage instau­re un face-à-face imprévu entre un père et sa fille Clara Régy : lun occupe les pages paires, l’autre les pages impaires. Chaque ver­so lié au recto suiv­ant par­ticipe à ce dia­logue entre les généra­tions. Les paroles échangées se dis­tinguent graphique­ment : le père en car­ac­tères gras, la fille en car­ac­tères mai­gres.

De ces deux approches - pater­nelle et fil­iale - émane un monde sim­ple de la cam­pagne ou de la province, con­forté par le tableau de la cou­ver­ture1. Les mem­bres de cette famille, dont l’âge se perçoit au lan­gage dis­tinct sont, d’une cer­taine manière, com­plé­men­taires dans leur appréhen­sion sere­ine de la vie com­mune.

Dans ce vis-à-vis livresque, le père fait preuve d’esprit pra­tique et de pré­ci­sion. Il témoigne d’une autre manière de vivre plus ances­trale. Prag­ma­tique, il nomme les choses par leur mar­que, à l’ancienne en quelque sorte : les pla­que­ttes anti-mouch­es sont des Catch, la cuisinière est une Arthur Mar­tin, les pen­sées en pot sont des Vio­la, le jour­nal con­sulté est un réabon­nement à Notre Temps à 32 € 50, la liste des com­mis­sions bar­rée lorsqu’elles sont faites« l’autorail arrive » enfin à 12h36. Autant de dénom­i­na­tions et de noms qui emportent notre mémoire vers un cer­tain autre­fois – surtout de jar­di­nage — où il y avait moins de choix.

Clara Régy, Ourlets II, Ed.
Lan­sk­ine, 2019, 13€

L’autre voix, celle de la fille, est celle de l’obser­va­trice. Elle est tour à tour atten­tive au corps et à l’âme de son père. Elle en perçoit la bouche (« ta bouche par­le »), le bras (« ton bras fort »), la main (« des piécettes… dans ta main »), l’anatomie dans l’habit (« ton corps se dessin­er sous la toile du jean ») et des gestes (« tu cram­ponnes le temps au creux des arrosoirs »).  Elle retient cer­tains objets per­son­nels  (« ton agen­da noir» ou « ta blouse de tra­vail bleu bugat­ti »). Elle présente les êtres vivants : les ani­maux (« ton chat »), et aus­si … l’épouse (« ta femme »). Elle abor­de enfin la parole portée par le lan­gage  (« les femmes se suc­cè­dent dans tes mots », boulangère ou religieuses) lequel se développe et se mue par­fois en « réc­its pulpeux » ou en écri­t­ure (« tu écris »). La per­son­nal­ité se pré­cise avec l’expression (« ton sourire ») ou un trait de car­ac­tère (« ta fierté », « ta mal­ice »). L’autrice vit son ancêtre en le jaugeant dans sa totale autonomie : « ton, ta, etc. ». Cette réitéra­tion d’adjectifpos­ses­sifs – ton, ta, tes – non seule­ment dessi­nent un être, mais aus­si une manière de se l’approprier, de dire ain­si l’affection qu’on lui porte (« j’habitue mon cœur à tes réc­its… »). Il serait amu­sant de recon­stituer ce père avec ce qui le définit, de la bouche à l’agenda, de l’allure aux pro­pos légers. Ces « ta, ton » pro­jet­tent curieuse­ment la fille dans la peau du père, con­for­t­ant la sym­biose affec­tive qui cul­mine dans l’ultime con­stat : « tu es heureux ».

Quelques faits ren­voient au temps qui passe : « le porte-mon­naie géant » vu par la fil­lette devient minus­cule lorsqu’elle le revoit en tant qu’adulte.  Dev­enue majeure, la jeune femme peut aus­si écouter sans rou­gir ses réc­its pulpeux ou se remé­mor­er ses pleurs d’enfant dans un parc. Ce temps, évo­qué avec les pois­sons en bocal, est partout présent dans le regard de la fille, tan­dis que le père vit dans l’instant brut. La con­jonc­tion ultime père-fille se fait avec la météo plu­vieuse con­statée par le père ce 20 mars2, jour où l’éclipse du soleil est « ratée ». Il en découle un sen­ti­ment méta­physique chez la fille qui con­state le phénomène et l’attente de ce père « sus­pendu au temps qu’il fait – en toi -», autrement dit en lui. Façon de dire la vieil­lesse, le grand âge.

Reste la bizarrerie du titre. Cha­cun et cha­cune peut l’inter­préter selon ses caprices. Est-ce un vrai ourlet de couturier/e pour finir un vête­ment en repli­ant l’étoffe ? Est-ce un ourlet au fig­uré sym­bolisant qu’un même être (le père) se plie comme un tis­su pour devenir sa fille ? Une référence famil­iale ? Ain­si le titre reste ourlé de mys­tère, d’autant qu’il se décline en deux par­ties, dont nous n’abordons que la IIème !

Notes

(1) Une maison­nette ras­sur­ante tout en briques de Dori­an Cohen, est enfouie dans la verdure et les fleurs. Elle pour­rait aisé­ment être habitée par ce père et sa fille.
(2) Après véri­fi­ca­tion c’est en 2015.

Présentation de l’auteur

Clara Regy

Clara Regy est née à Angers en 1959, Elle vit en Bre­tagne et pub­lie depuis 2011 dans des revues imprimées et divers­es revues numériques. Elle est l’au­teure de Furet, Prix des Trou­vères, col­lec­tion Les Écrits du Nord, de Lycaons, édi­tions Hen­ry, col­lec­tion La Main aux Poètes, et d’Ourlets II, paru chez Lanskine.

 

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/
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