> Fil de lecture autour de Marilyne Bertoncini, Denis Emorine et Jasna Samic

Fil de lecture autour de Marilyne Bertoncini, Denis Emorine et Jasna Samic

Par | 2018-05-24T21:24:06+00:00 29 mai 2017|Catégories : Critiques|

 

 

« Aeonde » ? Insolite, ce mot est enten­du en rêve par Marilyne Bertoncini.  Il n’est ni  onde, ni songe, ni ombre, ni aérien,  mais peut-être tout cela à la fois.  Il incite la poé­tesse à  nous intro­duire en son  théâtre d’ombres révé­la­trices. L’opuscule se révèle à la façon d’un rébus dis­per­sé entre les  divers poèmes. 

L’Aeonde est  une muse- fan­tôme com­po­site « errant dans les rues vides ». « L’âme » de la poé­tesse s’est cou­chée, tendre et triste, devant cet être spec­tral aux « ailes repliées ». La cita­tion de Haendel pla­cée en exergue (l’ode Alexander’s feast),  rap­pelle que, pour plaire à une cour­ti­sane,  le grand Alexandre  a brû­lé Persépolis. D’où l’interrogation sur les incen­dies secrets recé­lés dans le recueil.

La sen­si­bi­li­té aiguë de l’auteure se signale par le pla­ce­ment de nom­breux  adjec­tifs avant  les  sub­stan­tifs aux­quels ils se rap­portent.  Ils frappent  ain­si le lec­teur de plein fouet : « gre­nu gré­sil », « mer­cu­rielle flo­rai­son », « anciens désastres », « fatale semeuse », « stag­nante lame », « sibyl­lin mur­mure », « vives arêtes », « opaque brume », « muet fra­cas ». Ce der­nier  recons­truit alors sa propre lec­ture : fatale-muet-mer­cu­rielle- opaque, etc… Autant de miroirs anciens  éta­més – en quelque sorte – par l’affliction.  Ce jeu  d’ombres et d’obscur est confor­té par des mots  dont le sens réel (« obom­brée »,  « anui­ter »)  se mue par­fois en figu­ré (« sibyl­lin »). Il en émerge un monde embru­ni, tout en gri­saille. Les sons  l’emportent et se répètent en har­mo­nie : pluie de suie, tourbe et tour­ment, aile et houle, feuille et flamme,  cendre et silence. Dans les jar­dins de la créa­trice,  un gibet, des repen­tirs, des mains cou­pées  disent ensemble une détresse intime. Mort au vain­cu, mort à toi. La clé de l’énigme est-elle là ?

 

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Casanova et Louis II de Bavière ont été – jadis – ses ins­pi­ra­teurs. Le poète Denis Emorine, han­té par la durée, écrit des « mots qui font sai­gner le temps *». Il conçoit ce même temps  tan­tôt « divi­sé », tan­tôt réduit à ses extrêmes que sont les « éphé­mé­rides » ou « l’éternité ».

Dans les pro­fon­deurs  de son abîme se révèle un « laby­rinthe » du coeur, dont le poète se veut « le meilleur guide ». Là, « s’étreignent »  l’amour et la mort.  Deux enti­tés capi­tales. L’amour  d’abord l’emporte de « l’autre côté du monde » grâce à la pré­sence récon­for­tante des femmes. Si elles sont éga­le­ment ins­pi­ra­trices,  l’une émerge entre toutes – « Marina T. » – en deux poèmes. Il s’agit sans doute de la magni­fique Tsvetaieva, cette dan­seuse de l’âme dont  Le ciel brûle.  Initiatrice « à la dou­leur infi­nie », cette poé­tesse  lui fait recon­naître son appar­te­nance ances­trale : « Je suis russe par ta poé­sie ». Certes, d’autres femmes sont pré­sentes  dans la dou­ceur triste des mots par­fois nom­mées (Anastasia, Anne-Virginie, etc.), par­fois sug­gé­rées ou  subrep­tices, mais tou­jours cap­ta­trices. La mort ensuite qui est le terme de vie : les « stylos » du poète se brisent  alors ou  un « couple enla­cé se dresse contre la des­truc­tion du monde ». Néanmoins cette dis­pa­ri­tion ne le tue­ra pas,  il en res­te­ra ses poèmes, traces de soi. Traces inven­tives comme « accro­cher quelques rides à la lune » .

Sans doute le créa­teur rêve d’immortalité, ce pour­quoi il évoque en fin de son ouvrage une ren­contre ori­gi­nelle  avec Aimé Césaire (dont le conte­nu littéraire/​poétique n’a mal­heu­reu­se­ment pas sur­vé­cu dans sa mémoire). Au demeu­rant, sa  pré­sente  Fertilité de l’abîme – oxy­more ou ébauche dia­lec­tique – est  éga­le­ment un écho déca­lé à Jachère des fer­ti­li­tés d’un autre poète Bernard Lefort**.

 

*Titre d’un recueil aux Editions du Cygne, 2009.

**Editions du Guetteur, 2000

 

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Oui, la Bosnie et la Croatie sont des espaces cultu­rels d’où émergent des voix sin­gu­lières, lit­té­raires ou poé­tiques. Celle de Jasma Samic est l’une d’elles.  Rebelle, cette poé­tesse bos­niaque a su dénon­cer le port du hid­jab et les dérives isla­mistes. Narquoise et pro­vo­ca­trice, elle a osé ter­mi­ner une confé­rence lit­té­raire par un fou­gueux « Baudelaire a’ahbar » ! La fat­wa isla­miste qui pèse désor­mais sur elle impose de l’écouter autre­ment. 

Jasma Samic se situe dans la pen­sée d’Omar Khayyâm, ce poète per­san qui sol­li­ci­tait le bon­heur un ins­tant, celui de notre vie. L’auteure qui fait ain­si de son « lit » un rêve (titre d’un des poèmes), cherche dans le réel – de New-York à Istanbul en pas­sant par Paris – un monde à sa mesure. Dans notre monde  où tant de livres risquent d’être réduits en « suie », elle marche « à tra­vers la tris­tesse »  et entend « les hur­le­ments des morts » (Srebenica). Certaines villes tra­ver­sées émergent tan­tôt han­tées par leurs célèbres visi­teurs (Agatha Christie et Loti à Istanbul), tan­tôt par leurs divi­ni­tés (Ahura Mazda, dieu perse de la lumière,  Dieu du Soleil ou d’ivresse, Isis et Ra à Gizeh) qui côtoient la Vierge, les Anges. Paris lui est plus qu’une simple escale : ici Saint-Germain-des-Prés, là  le Lucernaire, ici le musée des Tuileries (sans doute du jeu de Paume), là le parc Georges Brassens dont l’âne tire une char­rette fleu­rie, ici  les puces de la Porte de Vanves, etc. Sa pré­di­lec­tion pour les quais de la Seine semble dire que le flux de l’eau (fleuve ou mer) lui est un apai­se­ment. Elle convie ça et là des écri­vains dans sa quête poé­tique (Osti, Tzvétaeva, Camus, Chateaubriand, etc.) en les mêlant à ses sou­ve­nirs per­son­nels.

Cette errante estime que quel que soit le lieu où nous allions, « nous sommes des étran­gers sur­tout dans notre ville natale ».  Une vision poli­tique de l’humain e qui prend sens avec les mou­ve­ments migra­toires actuels ! Se pla­çant dans la lignée sou­fie, elle s’entoure de divi­ni­tés pro­tec­trices. Au demeu­rant, le poème lui est « une prière ».

 

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