> Baptiste Pizzinat, Les mots rouges

Baptiste Pizzinat, Les mots rouges

Par | 2018-01-28T22:44:58+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Baptiste Pizzinat, Critiques|

Il faut qu’un recueil reste long­temps posé sur le bureau, près de soi. Il s’y ins­talle dans l’immobilité confor­table de sa cou­ver­ture, de sa typo­gra­phie, du gram­mage de papier, du nom de son auteur, de son titre. En attente.

Un jour, il nous sol­li­cite : « Allez, vas-y, ouvre-moi donc » ! Un défi ? A ce moment-là, je me décide. Je l’ouvre comme un paquet cadeau ou une pochette sur­prise. Le livre prend alors la parole.  Il offre ses mille « mots » (ici dans tous les sens de ce son !). A nous de les écou­ter et – par­fois – de les entendre.

L’opuscule de Baptiste Pizzinat n’a pas échap­pé à cette règle redou­table qui fait qu’une lec­trice ne peut ni tout voir, ni tout regar­der. Alors ces « mots rouges » empri­son­nés dans le titre, que sont-ils ? Ils sont des mots « qui déjà contiennent leurs propres cendres »,  « pareils aux coque­li­cots » sur le bord du che­min. Une émo­tion à la Mouloudji s’esquisse. Elle ren­voie à ces « trois gouttes de sang qui fai­saient comme une fleur », sur le cor­sage blanc d’une femme aimée et tuée par amour.  Des mots de mort. Le poète s’émeut de sa longue quête à tra­vers le lan­gage :

Baptiste Pizzinat, Les mots rouges, Editions Fédérop, Collection Paul Froment, 48 pages, 10€

Baptiste Pizzinat, Les mots rouges, Editions Fédérop, Collection Paul Froment, 48 pages, 10€

Il faut creu­ser les heures
Ecrire beau­coup
pour dire si peu
être avec toi.  

Or les mots des poèmes sont por­teurs de leur propre limite : ils cherchent ici à cer­ner la mort d’un être cher, sa sœur, sur­ve­nue dans l’enfance du poète, mais ils n’accèdent pas au « ren­dez-vous » de l’absence. 

Après la mort, plus rien. 

Le poète ne sait rien de la morte : ni signe, ni trace, ni pas.  Juste des « appa­ri­tions ». Elle s’est trans­for­mée en « étoile filante ». Il ne sait rien non plus de la mort. Que faire ? Quel exu­toire ? Quel anti­dote ? Il s’invente alors un ave­nir : 

Demain
j’apprendrai le lan­gage des morts
et par­le­rai aux vivants de ta pré­sence aimée.

Il créé un être soro­ral – « Jessica » – qui resur­gi­rait à sa façon :

Pour te voir, j’apprends à voir plus loin. Au-delà de la sœur. Et du nom. Au-delà de tout.

Il com­prend alors que « nous  sommes des fan­tômes. Des spectres sans famille. Pendus d’un bout à l’autre de l’espace et du temps ». Que dire d’autre si ce n’est « adieu au lan­gage » ? Je ne peux que me taire.

mm

Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

Sommaires