Wislawa Szymborska, de la mort sans exagérer

Par |2019-06-04T20:45:28+02:00 4 juin 2019|Catégories : Critiques, Wisława Szymborska|

Wis­lawa Szym­bors­ka, De la mort sans exagérer

Il est des livres qui, posés sur un coin de table, y stag­nent en objets défini­tifs : des par­al­lélépipèdes rec­tan­gles de papi­er, parés d’un titre et d’une image éventuelle. D’autres, plus sub­jec­tifs, vous invi­tent ou vous repoussent d’emblée, portés par un quelque chose impré­cis qui sus­cite l’attrait ou le rejet, con­duit à la notoriété ou l’anonymat, etc.

Chez Szym­bors­ka, le mot « mort » m’a sol­lic­itée, sor­tant comme un dia­ble de sa boîte de papi­er. Cette mort que cha­cun red­oute, mais qui n’est – finale­ment — rien puisque nous ne la vivrons pas… Ne sommes-nous pas des morts-vivants d’une façon ou d’une autre ? Cepen­dant la mort ver­sion Szym­bors­ka se présente ici accom­pa­g­née d’une pré­po­si­tion « sans » qui sig­ni­fie qu’elle écarte un état, celui de l’exagération. Mais tout en le repous­sant, elle révèle qu’elle aurait juste­ment pu exagér­er cette exagéra­tion ! C’est ce « sans » que nous avons envie d’explorer. Que secrète donc ce négatif (le con­traire, l’opposition, la rébel­lion, l’absence, et pourquoi pas… l’ironie) ?

Par­tons sur les traces de l’auteure en attaquant le poème éponyme. Szym­bors­ka per­son­ni­fie déjà la mort à sa façon, par le négatif. Elle la pré­tend insen­si­ble « aux blagues ». Avec ironie, elle estime qu’elle se mêle de « nos pro­jets d’avenir » pour « avoir le dernier mot » !

Wis­lawa Szym­bors­ka, de la mort sans exagérer, 
Pré­face et tra­duc­tion de Piotr Kamin­s­ki, Poèmes 
1957–2009, Poésie/Gallimard, 2018

Le per­si­flage poétisé se con­tin­ue en obser­vant l’enterrement durant lequel se débitent tant de fadais­es (« si soudain, qui l’aurait cru », « ça nous arrivera à tous »), de com­men­taires imprévus (« dis donc, le curé, on dirait Bel­mon­do »), de rap­pel du réel (« bar­bu, je ne vous aurais jamais recon­nu ») ou tout sim­ple­ment de retour à la vie quo­ti­di­enne (« si on pre­nait un pot »). Un vrac qui écarte ou évite d’affronter la dis­pari­tion. Au demeu­rant, les sur­vivants se sou­vi­en­nent-ils vrai­ment des morts ? Ne s’agit-il pas de sim­ples « mani­gances », sub­odore la poétesse ? Com­ment « rêvent-ils » leurs morts ? Sont-ils tou­jours les mêmes ? Ont-ils des vis­ages « sem­blables à leurs pho­tos » ? Que tien­nent-ils « en main ? ». Façon d’insister sur la dis­so­lu­tion du défunt dans notre mémoire, la méta­mor­phose des sou­venirs, le tra­vail de l’oubli. Un post-mortem fort dis­tinct de l’ante-mortem ! Ain­si la mort, recom­posée par l’acuité acide de la poétesse, relève à la fois de l’observation jour­nal­is­tique et la réflex­ion morale.

En se tour­nant vers la vie, Szym­bors­ka fait preuve du même esprit de déri­sion. Elle nous sur­prend par ses choix d’une inspi­ra­tion qui évite sou­vent le poé­tique ordi­naire. Ain­si à la nais­sance, on affu­ble volon­tiers le bébé de « p’tit ange, bout’chou, mon lapin ». Quelle incon­science ! « Mais qui c’est, ce bébé dans son petit mail­lot ? C’est le petit Adolf, fils de Mme Hitler ». Comme si tous les pos­si­bles – dont le pire – étaient con­tenus en cha­cun de nous.

Pren­dre le monde à revers tout en « l’inventant » avec une évi­dente sagac­ité … Dans cette exis­tence com­pos­ite, tout est source d’approche poé­tique. Szym­bors­ka bon­dit avec une aisance ful­gu­rante, par­fois capricieuse, d’une bribe de vie réelle ou imag­i­naire à une réflex­ion pro­fonde. Le réel d’abord ? Elle n’hésite pas une rédi­ger un poème sur les « sta­tis­tiques », un thème rarement traité en poésie. Elle nous déroule le pour­cent­age entre les « sachant tout mieux que les autres » et les « incer­tains à chaque pas », les « doués pour le bon­heur » et les « dignes de com­pas­sion », etc ! Ailleurs elle approche « un vieux pro­fesseur » ou les aveu­gles, évoque Shake­speare ou la danseuse Dun­can. Rien ne lui échappe !

L’imaginé ensuite ? Tan­tôt Szym­bors­ka entre­tient un « dia­logue avec les pois­sons », tan­tôt elle imag­ine « Bach joué sur une scie », tan­tôt elle pro­pose une « âme » [de temps en temps] qui prend son con­gé devant… « la viande hachée ». Elle n’hésite pas à traiter dans le même poème les « Mar­cel » — pas les mail­lots de corps — mais les deux Mar­cel — Proust et Pag­nol — que cer­tains con­fondent. Puis elle adopte soudain le point de vue des « anges » sur­pris par les « hurlements » et les « spasmes » déployés dans nos romans et poèmes. Elle les voit même applaud­is­sant « des deux ailes », leurs yeux ver­sant de larmes. Pas n’importe lesquelles : « des larmes de rire ».

Puis elle se fait penseuse (féminin de penseur !) et réflé­chit avec une grav­ité mutine à la « mémoire de la matière » en archéolo­gie. Elle touche aus­si un monde qui restera « gravé dans l’eau de babel ». Au fil des années, la matu­rité se pré­cise tant dans l’inspiration que dans l’écriture. Le poids du hasard se révèle et se per­son­nalise : « Entre ses mains, le hasard tient un kaléi­do­scope ». Comme le reste de sa pen­sée, il fonc­tionne en poupée gigogne. Il « s’enveloppe dans une vaste cape. On y perd des objets, ou bien on les retrou­ve. Je suis tombée dessus par hasard ». Le hasard du hasard, somme toute ! Même le « coup de foudre », qui laisse sup­pos­er qu’un « sen­ti­ment soudain » réu­nit des amants, en est aus­si le pro­duit. « Belle est cette certitude/plus belle est l’incertitude ». En effet, il se peut que ces amoureux se soient déjà vus dans la foule : ce qu’ils pren­nent pour un début, n’est peut-être qu’une « suite ».   Et si, pour l’Ecclésiaste, il n’y a rien de nou­veau sous le soleil, il lui paraît nou­veau à elle de soutenir que cette pen­sée-là est juste­ment… nouvelle.

Le tra­duc­teur Piotr Kamin­s­ki, polon­ais, mod­ule aus­si l’idée de tra­duc­tion (vers la langue mater­nelle dont il domine toutes les sub­til­ités). Tra­duc­teur du français en polon­ais, puis du polon­ais en français (en 1996–97, il traduit Szym­bors­ka), il pour­suit ce slalom entre les langues en s’attaquant désor­mais à l’anglais, cap­tivé sans doute par le trans­fert d’une pen­sée à l’autre.

L’anthologie de cette poétesse nar­quoise, prix Nobel de Lit­téra­ture en 1996, regroupe ses écrits à dater de 1952. Cepen­dant ce recueil est trompeur – on n’anthologise pas l’infini ! — car le moin­dre poème s’ouvre en gouf­fre sous nos pieds. A not­er le démar­rage – provo­ca­teur mais facile — de son dis­cours de remise du Nobel (argu­ment : la pre­mière phrase est dif­fi­cile, mais comme elle est déjà écrite, atta­quer la sec­onde règle le prob­lème de la précé­dente !).  Même si la poétesse est dev­enue célèbre à dater de l’opuscule Au cas où (1972), la même âme impul­sive se peaufine et se dif­fuse au fil de ses écrits. Au fond, elle invite à se pencher sur le statut du poète. Ce dernier, sans diplôme ni attes­ta­tion offi­cielle, est mis à l’écart de la société. Avec lui, « Rien ne va plus » (comme à la roulette). Il a toute l’apparence de la « futil­ité ».  Il n’est pas « pho­togénique pour un sou » ! Il ne peut que répéter « Je ne sais pas », jusqu’à l’heure où les « doc­teurs es let­tres » décrè­tent qu’il a fait une « œuvre ». Il se trou­ve alors cat­a­logué et empris­on­né dans le lit­téraire et les lit­téra­teurs. Nul doute que Szym­bors­ka pense prob­a­ble­ment à elle-même, à la façon Szym­bors­ka. Et puis quelques lignes nous pren­nent au dépourvu après cette panoplie de thèmes traités : « Quel grand bonheur/de ne pas savoir/dans quel monde on vit ». L’ignorance s’avère déli­cieuse. Pourquoi chercher alors à com­pren­dre, ne serait-ce qu’un écrit ?

 

Présentation de l’auteur

Wisława Szymborska

Wisława Szym­bors­ka est une poétesse polon­aise. Elle suiv­ra des études de lit­téra­ture et de soci­olo­gie à l’U­ni­ver­sité Jagellonne. 

Mem­bre du par­ti ouvri­er unifié polon­ais, ses deux pre­miers recueils sont d’in­spi­ra­tion com­mu­niste, les suiv­ants sont plus per­son­nels. Le recueil con­sid­éré comme son chef‑d’œu­vre est “Cas où”, paru en 1972. En Alle­magne elle reçoit en 1991, le Prix Goethe. Elle a traduit en polon­ais de nom­breux ouvrages français de l’époque baroque.
En 1996, Wisława Szym­bors­ka est couron­née du prix Nobel de lit­téra­ture « pour une poésie qui, avec une pré­ci­sion ironique, per­met au con­texte his­torique et biologique de se man­i­fester en frag­ments de vérité humaine. ». 

Autres lec­tures

Sur la disparition de Wislawa Szymborska, ou l’être poème.

Née en 1923, Wis­lawa Szym­bors­ka nous a quit­tés le 1er févri­er dernier. Elle avait reçu le prix Nobel de lit­téra­ture en 1996, peu de temps après la rup­ture de la Pologne d’avec le com­mu­nisme en lunettes noires. Au sein du Recours au Poème, nous ne ces­sons d’être impres­sion­nés – au sens qua­si pho­tographique, à l’ancienne évidem­ment, du terme – par des vies telles que celle de la poète, de ces vies ayant tra­ver­sé le 20e siè­cle, ici entre indépen­dance de la Pologne post-pre­mière guerre mon­di­ale, folie nazie, destruc­tion des camps de la mort, libéra­tion / occu­pa­tion sous Staline…

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/
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