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Louise de Coligny-Châtillon dite Lou, Lettres à Guillaume Apollinaire

Par |2019-11-21T16:40:31+01:00 19 novembre 2019|Catégories : Critiques, Louise de Coligny-Châtillon|

Une avia­trice (1) qui s’envoie en l’air… Un constat banal ! Cependant la dite Louise de Coligny, qui n’a rien d’un Blériot ou d’un Wright, n’est réper­to­riée sur aucune liste de femmes pilotes (Amélia Earhart, Thérèse Peltier) en ce début du XXème siècle. Elle a cepen­dant sui­vi des cours à Pau, puis à l’école d’aviation d’Etampes en 1912.

 

 Oui, mais les ébats de cette Lou ont un par­te­naire de choix, le sieur Apollinaire. Elle atteint ain­si les cimes de la célé­bri­té quand le poète lui dédie ses si fou­gueux Poèmes à Lou. Grâce à ces der­niers, le big poète des Calligrammes et d’Alcools pro­pulse cette navi­ga­trice mécon­nue au hit parade des Lovers célèbres. Lou et Guillaume sont désor­mais recen­sés par­mi les grands duos amou­reux (Camus-Casarès, Sartre-de Beauvoir, Sollers-Rolin, Diego Rivera-Frida Kahlo, etc.).  Le cour­rier intime – fal­lait-il le dévoi­ler ? – de cette amante-avia­trice montre qu’elle pré­fère – au moins  un temps – le sty­lo à plume au manche de l’aéroplane.

La dou­zaine de lettres de la  sus-sur­nom­mée Lou est lue avec une déli­cieuse com­pli­ci­té par Rebecca Marder,  socié­taire de la Comédie fran­çaise. En soi un régal ! Le phra­sé  de la comé­dienne épouse (ou crée) les innom­brables varia­tions de ton et de thèmes de cette exal­tée de la chair, si aisé­ment por­tée sur le caprice. Mais pour dire quoi ?

Louise de Coligny-Châtillon dite Lou, Lettres à Guillaume
Apollinaire
, lu par Rebecca Marder, CD Gallimard, 2019, 12€90.

Dès décembre 1914, l’épistolaire woman  joue l’infantilisation pro­tec­trice de son poi­lu de poète : « Je pense que tu es dans ton petit dodo à la caserne ». Au loin, sur le front, « Guy » (alias Guillaume) fait de « jolis rêves » où «  il est ques­tion de moi », c’est à dire d’elle !  Avec la plus totale inno­cence, elle bêti­fie encore un peu : «  Je vais aus­si faire dodo »  et  « t’embrasse », sou­hai­tant que ses jolis mots fassent « par­tie » des « rêves d’or » de l’amant.

L’embrasement total de sa chair est expri­mé et réité­ré avec la plus grande bana­li­té : « Je t’aime. Je t’aime (répé­té). Je suis tout à toi pour tou­jours ». Ni plus ni moins.  Au fil des mis­sives, elle per­siste en modu­lant sa décla­ra­tion : «  Je t’aime à la folie ». Elle s’avère même « malade d’excitation ». Cette ful­gu­rance tor­ride engendre les phan­tasmes tra­di­tion­nels d’être pos­sé­dée par le mâle : « Prends- moi dans ton rêve. Toute. Toute ». Un goût d’appartenir qui frôle la dépen­dance maso­chiste. Elle sou­haite même « se faire menot­ter toute la nuit »… Elle détaille sa sou­mis­sion : « Fais tom­ber mon petit pan­ta­lon pour bien voir mes fesses roses bien en l’air. Mon petit ventre….Mon petit der­rière ayant pas­sé par toutes les cou­leurs que tu décris si bien »… « Tu écar­te­rais mes fesses trop sen­sible, trop ner­veuses… » Avec dou­ceur et fer­me­té.

Madame Lou invite l’amant Guy à faire usage de la vigueur – certes amou­reuse –  tant elle est empor­tée par le « désir » et la « pas­sion » : « Prends de force ce que je te refuse. Possède-moi toute entière com­plè­te­ment, pro­fon­dé­ment ». Du sexo ver­sion B. Lahaie ???  Une apo­gée de la chair ? La totale – en tout cas ! – résu­mée dans un lapi­daire : « Je veux que tu m’attaches », lequel est com­plé­té par un « Fouette-moi. Humilie-moi. Brise-moi. Tu es mon maître ado­ré » ! Résultat : « Je mour­rai de dou­leur et de jouis­sance. Nous nous éva­noui­rions tous deux dans le spasme trop violent. » « Je vais me tordre de désir toute la nuit ». Le lien sado-maso qui gou­verne leur amour atteint pro­ba­ble­ment là son acmé.

Fin février 1915, Lou minaude dans un train, tout en écri­vant son cour­rier à Guy. Un sol­dat anglais est ins­tal­lé sur le siège d’en face : « Mon petit ado­ré ché­ri… Petit gar­çon qui se laisse fouet­ter… que tu fouettes bien. Je vou­drais te cares­ser de ma langue par­tout ».  Dans le com­par­ti­ment, elle s’auto-échauffe : « Je n’en peux plus ». Tout atti­sée, elle recon­naît ses propres excès : «  Toutes les cochon­ce­tés et tous les vices… Je les ai tous dans le sang. Je veux tout le vice et toute la volup­té. »… Elle ajoute même une petite confi­dence – sans doute mas­tur­ba­toire – non sans ravis­se­ment : « J’ai été vicieuse cette nuit. ».  Il ne manque plus  qu’à pana­cher le plai­sir de Madame la liber­tine avec un peu de dou­leur : « En souf­frant, la volup­té sera plus forte »… « que je jouisse à mou­rir sous la schlag (2).

Au demeu­rant, tou­jours dans le com­par­ti­ment et sur les rails, Lou scé­na­rise la ren­contre très concrè­te­ment, ver­sion ciné­ma­to­gra­phique à la Robbe-Grillet : « Lever bien haut mon petit der­rière… vicieux, tout rouge ? Je deman­de­rai  grâce… Ta main des­cen­dra du ventre…Je me lais­se­rai faire…Tu écar­te­ras mes fesses en sang. Tu y péné­tre­ras pro­fon­dé­ment sans pitié… Je m’évanouirai dans un spasme…J’ai peur de l’affreuse dou­leur et j’en ai besoin. ». Elle reste consciente du « vice de la fla­gel­la­tion » que son amant a « déve­lop­pé à l’extrême ». Nul doute, avoue-t-elle : « Mon esprit d’aventure se trouve dans son élé­ment. » Ah, si elle était « fouet­tée en retour » ! N’oublions pas que dame Lou est tou­jours dans le train, face au sol­dat anglais tou­jours atten­tif.  Les secousses du  convoi l’excitent. Elle se trouve alors « prête à jouir » avec – de sur­croît –  l’ « envie folle de (se) don­ner à cet incon­nu ».  Elle va d’ailleurs presque jusqu’au bout : « Je viens de jouir sous le regard domi­na­teur de l’Anglais. Je sais qu’il l’a vu…Zut : je vais être fouet­tée pour cela ». En bref, recon­naît-elle, « Tu me brises ».  Elle s’auto-désignera plus tard comme  son « petit sif­flet à deux trous ».

En mars 1915,  le déluge affec­tif per­dure : « Mon Gui à moi », « mon amour ché­ri, je t’adore, je suis tout à toi ». Cette fois-ci, elle s’abandonne tou­te­fois à un élan de dévo­tion reli­gieuse. Elle  ira donc prier Notre-Dame de la Garde à Marseille pour ceux qu’elle aime : « Rien ne nous sépa­re­ra et pour tou­jours. » Au 1er mai, une naï­ve­té sen­ti­men­tale : un brin de muguet signé « ton petit Lou ». Elle l’invite aus­si à regar­der une bague – son cadeau – avec la men­tion « Lou aime Guy » : « t’aime et  t’embrasse tout plein. » Elle lui  joint un poème de Sully Prudhomme, qu’Apollinaire lui attri­bue par erreur !… 

En mai, elle s’inquiète avec légè­re­té : «  tu boudes ? ». Néanmoins, elle conti­nue à l’aimer « tout plein ». En juin 1915, elle sol­li­cite deux lettres par semaine. Elle a encore des reven­di­ca­tions qui sentent le rap­pel mémo­rial pour sti­mu­ler une rela­tion en train de se déli­ter : « Est-ce que le petit Lou méri­te­ra le fouet ? ». Elle anti­cipe quelques reproches afin qu’il n’aime jamais « quelqu’un d’autre » qu’elle (on sait qu’il court déjà d’autres jupons dont Madeleine Pagès, ren­con­trée en jan­vier 2015). En juillet, Lou lui annonce deux flirts mais reven­dique néan­moins une lettre tous les quinze jours. Et son « Gui », flirte-t-il ? En août, elle déclare d’autres flirts.

Si l’intérêt lit­té­raire de cette femme émous­tillée par l’amour n’est pas évident – un psy la dirait nym­pho­mane -, il le serait encore moins si l’amant n’était qu’un simple plom­bier ou un pay­san. Seule est impor­tante son audace de lan­gage et d’expression de femme libé­rée (ou en cours de libé­ra­tion). Dire le sexe aus­si crû­ment – aus­si viri­le­ment ? – se suf­fit en soi. C’est déjà d’une grande moder­ni­té.  Pourtant, en tant qu’auditrice de ce CD, nous ne pos­sé­dons qu’une par­tie de ces chants de pariade : celui de Madame. Il aurait été amu­sant d’avoir en écho/​ricochet les mis­sives sur­ex­ci­tées ou déri­vées de Monsieur, à savoir Apollinaire. Troublé aux racines de son être, le poète-poi­lu jadis échau­dé par ses 11000 verges por­no­gra­phiques (ou iro­niques) ne peut être ain­si à l’écart.

Il en res­sort une envie de com­men­ter autre chose que cette liber­tine, dont la gra­phie poin­tue a tant de  ner­vo­si­té. De plon­ger le nez  dans des docu­ments… non inclus dans le CD.  De consul­ter quelques missives/​poèmes d’Apollinaire (220 lettres, conte­nant 76 poèmes) qui disent l’incroyable fébri­li­té de sa pas­sion (même de quelques mois). Il mul­tiple les « Mon Lou (3), mon Lou ché­ri, ado­ré, je suis content, content. Des tas de lettres de Nîmes qui sont de toi et une lettre où tu dis être chez moi. Hier et avant-hier à che­val pas pu t’écrire de lettre ai pas ren­con­tré de boite aux lettres ni de poi­lu pour me ren­sei­gner, et étais pres­sé, pres­sé. […] Ta lettre du ven­dre­di Saint est un amour, ta lettre du 3 avril approuve l’idée du bou­quin je le conti­nue­rai donc et beau­coup de ce qui est et sera dans mes lettres quo­ti­diennes en fera par­tie. N’ai pas peur aucune indis­cré­tion gênante ne fera jamais par­tie d’aucun bou­quin de moi. Le fameux livre : «  J’aime trop ton cher vice pour en par­ler »… Mais rien qui puisse être une indis­cré­tion sur notre cher roman à nous ma ché­rie. Ce serait un sacri­lège épou­van­table et je t’adore !  De son côté, Lou avait d’ailleurs évo­qué dans ses lettres le « pro­jet de bou­quin » lan­cé par l’amant : « Ne raconte pas, ne publie pas notre cher roman. Il est à nous ». Elle s’attribue exclu­si­ve­ment (modes­te­ment ? ) le rôle d’inspiratrice : «  Je veux être ta muse ».

De fait, l’inattendu chez ce poi­lu lit­té­raire – ce qui m’amuse vrai­ment –  consiste en  les réfé­rences guer­rières, tapis­sant sa cor­res­pon­dance. Une ori­gi­na­li­té ! Au « schlag » ger­ma­nique évo­qué par Lou, Gui répond par le canon de 75 (« raide comme un 75 mon amour c’est une situa­tion ado­ra­ble­ment épou­van­table »). Cette pièce d’artillerie a une pose érec­tile aus­si figée que carac­té­ris­tique : « Le 75 aurait bien épou­sé menotte mais ai résis­té quoi que bien envie. […] Demain jeu­di je retourne aux tran­chées. » Même ces mau­dites fosses l’inspirent sexuel­le­ment : « T’ai-je dit la nudi­té des tran­chées ? C’est extra­or­di­naire. La nudi­té est tou­jours peu exci­tante et c’est un de tes charmes les plus exquis que même à poil tu restes exci­tante, mais la nudi­té des tran­chées à quelque chose de chi­nois, d’un grand désert asia­tique, c’est propre et déso­lé très silen­cieu­se­ment. […] Mon Lou très ché­ri je te prends de toutes mes forces et je t’embrasse long­temps, long­temps. Ta langue dure comme un pois­son de mer par­court ma bouche et m’affole. » Quant aux yeux de sa belle, ils « cha­virent comme deux grands Dreadnought (4) tou­chés par un sous-marin ».  Les méta­phores mar­tiales plus édul­co­rées  panachent sa poé­sie : « Ton cœur est ma caserne » ! Au reste, elles ne sont pas seules. Toute forme évo­quant l’érection – donc pro­pice – a ses faveurs : «  Tu es ma muse mais bien plus que cela encore. Je t’embrasse par­tout et te serre à te bri­ser et suis ché­rie exci­té à l’instar de la tour Eiffel ! »  Du tou­risme spé­cial ! Un tou­risme mué par­fois en mys­tique : « Mon cœur flambe pour toi comme une cathé­drale ». Après avoir publié ses Onze mille verges por­no- rigo­los (1907),  Apollinaire écrit à Lou huit ans plus tard : « Si tu savais comme j’ai envie de faire l’amour, c’est inima­gi­nable. C’est à chaque ins­tant la ten­ta­tion de saint Antoine, tes totos ché­ris, ton cul splen­dide, tes poils, ton trou de balle, l’intérieur si ani­mé, si doux et si ser­ré de ta petite sœur, je passe mon temps à pen­ser à ça, à ta bouche, à tes narines. C’est un véri­table sup­plice. C’est extra­or­di­naire, ce que je peux te dési­rer. […] Mon Lou je me sou­viens de notre 69 épa­tant à Grasse. Quand on se rever­ra on recom­men­ce­ra ». 

Malgré les émois très per­son­nels sus-décrits, Apollinaire fait de la morale grand public. Il n’hésite pas à dénier l’intérêt que les sol­dats portent aux « femmes qui passent » sur les routes. Il clame : « Moi j’ai de plus hautes amours /​ Qui règnent sur mon cœur mes  sens et mon cer­veau /​ Et qui sont ma patrie ma famille et mon espé­rance /​ A moi sol­dat amou­reux sol­dat de la douce France ». Il s’autorisera néan­moins per­son­nel­le­ment des « ins­tants de folie /​ De jeu­nesse et d’amour et d’invincible ardeur ». Au poète donc le droit d’évoquer les «  jolis seins roses », la bouche et les « che­veux san­glants » qui « rajeu­ni­raient pour tou­jours leurs des­tins galants » (in Si je mou­rais là-bas). Bref, sa contri­bu­tion lan­ga­giè­re­ment éro­tique éclaire les audaces de notre chère Lou. Plutôt de « mon-cher-Lou » !

A lire ou relire :

Recours au poème n°189

et son dos­sier consa­cré à Guillaume Apollinaire

Notes

(1) Aucune infor­ma­tion n’est trou­vée sur ses apti­tudes ou ses vols…

(2) Schlag, mot alle­mand signi­fie le coup.

(3) Son amante est presque tou­jours dénom­mée « Mon » Lou, ce qui n’est pro­ba­ble­ment pas inno­cent. « Ma Lou » étant, il faut le recon­naître, moins eupho­nique.

 (4) Dreadnought, cui­ras­sé redou­table de l’époque.

Présentation de l’auteur

Louise de Coligny-Châtillon

Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou, de son vrai nom Geneviève Marguerite Marie-Louise de Pillot de Coligny, est l’une des pre­mières avia­trices fran­çaises.

 Elle se marie le 8 mars 1904 avec le baron de Coudenhove. Ce mariage ne dure pas. Le divorce du couple est pro­non­cé le 11 mars 1912.

Elle est élève de l’École d’Aviation Deperdussin basée à Étampes aux côtés de Jane Herveu, Mlle Faïna et Mlle Vandersy. 

Un jour de sep­tembre 1914, elle ren­contre le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918) à Nice. L’écrivain tombe amou­reux d’elle et ils entre­tiennent une courte liai­son puis une cor­res­pon­dance enflam­mée en 1914, avant qu’il ne parte à la guerre.

Ils rompent en 1915 mais entre­tiennent ensuite une cor­res­pon­dance qua­si­ment quo­ti­dienne, Apollinaire étant par­ti au front en Champagne. La der­nière lettre d’Apollinaire, assez froide, est datée du 18 jan­vier 1916. Leur cor­res­pon­dance amou­reuse, telle que rédi­gée par Apollinaire, repré­sente 220 lettres et 76 poèmes, sou­vent inclus dans les lettres.

En 1947, elle fit publier les 76 poèmes et bouts rimés extraits de la cor­res­pon­dance d’Apollinaire. Cet ouvrage est pré­sen­té sous le titre “Ombre de mon Amour” fut vive­ment contes­té par sa veuve Jacqueline et fut réédi­té plus tard sous le titre “Poèmes à Lou”.

© Crédits pho­tos Babelio

Poèmes choi­sis

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@​free.​fr