> Christine de Pizan, Cent ballades d’amant et de dame

Christine de Pizan, Cent ballades d’amant et de dame

Par |2019-11-07T09:31:57+01:00 6 novembre 2019|Catégories : Christine de Pizan, Critiques|

C’est la moder­ni­té de cette auteure mythique qui donne envie de tour­ner les pages de cet ouvrage. Il y avait en elle les pré­misses d’une George Sand à vou­loir vivre – en veuve – de ses œuvres, son écri­ture, ses mots.

Il y avait en elle l’invention d’un jeu de rôles sexué où elle emprunte d’abord celui de l’homme : « Je suis le ser­vant /​ Je vous sup­plie hum­ble­ment /​ Je n’ai d’autre plai­sir… », avant de reprendre son cos­tume fémi­nin, puis de s’autoriser une incur­sion dans le dia­logue amant-dame au moment même de leur sépa­ra­tion ou leurs retrou­vailles. Il y avait en elle une iro­nie mathé­ma­tique : cent bal­lades divi­sées en deux dont la moi­tié défend la loyau­té en amour et l’autre la séduc­tion (d’une cer­taine façon l’inverse). Il y avait en elle le goût taquin de l’anagramme (« Crestine » pour « en escrit y ay mis mon nom »).  Le regard – disons archéo­lo­gique ! – que nous por­tons sur la tra­ver­sée des siècles de cette auteure se réin­vente au fil du temps. Une néo-lec­ture peut-elle réin­ven­ter dans la réin­ven­tion ?

Amusons-nous naï­ve­ment avec le titre, l’orthographe et le sens engen­dré. Aujourd’hui, le mot « balade » ( avec un seul L) cor­res­pond à une pro­me­nade ou une excur­sion, tan­dis que la « bal­lade » armée de deux L signi­fie une œuvre lit­té­raire ou poé­tique.

Christine de Pizan, Cent bal­lades d’amant et de dame, Gallimard, 2019, pré­sen­ta­tion, édi­tion et tra­duc­tion de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, édi­tion bilingue

De fait, en ancien fran­çais, le mot  « balade » avait alors la signi­fi­ca­tion de notre actuelle « bal­lade », à savoir un cer­tain che­mi­ne­ment de l’écriture poé­tique !  De quoi se perdre déjà dans le nombre de L. ! Laissons notre esprit bague­nau­der en jouant au bala­din (ou à la baladin.e pour moi ! ) de l’intellect. Lisons ce recueil de Cent bal­lades d’amant et de dame en cher­chant com­ment cette poé­tesse à l’art si par­ti­cu­lier ins­taure une balade (cad fait déplace ses per­son­nages de lieu en lieu, d’état en état, etc.) dans ses bal­lades. Bref, nous balade ( ! ) – t-elle au sens contem­po­rain voire figu­ré du mot ?

Fouillons les cent bal­lades à la recherche de balades diverses et variées ! La dis­tance entre les duet­tistes en amour peut sim­ple­ment être concrète.  Il y a un « inces­sant bal­let de sépa­ra­tions et de retrou­vailles dû aux obs­tacles qui dés­unissent les amants », pré­cise Jacqueline Cerquilini-Toulet, tra­duc­trice et pré­sen­ta­trice du recueil.

Cette sépa­ra­tion au quo­ti­dien peut ain­si être déplo­rée par l’amant : « J’ai per­du mon temps /​ plus d’un mois auprès de gens/​qui me mènent obs­cu­ré­ment /​ pour une pénible affaire » (bal­lade 81). L’homme craint cet éloi­gne­ment réel des corps et des êtres : « Je meurs de dou­leur,(…) /​ Quand je vois qu’on éloigne de moi ma dame   /​Hélas, que ferai-je si je vois qu’on l’emmène en Gascogne » (lieu de confron­ta­tion entre nobliaux au XVe siècle). Le départ en guerre engendre la dis­tance la plus cou­rante res­sen­tie par un viril guer­rier : « Je suis allé dans une contrée loin­taine » peu agui­chante : la nour­ri­ture est « rare », le logis « rude » et l’armure « pèse » (bal­lade 50).  La dame réplique en déplo­rant une « longue absence » de son « très doux ami » (bal­lade 55), absence qui la fait même « mou­rir » au sens figu­ré bien sûr, avec un esprit un tan­ti­net comé­dien… L’amant revient de guerre ragaillar­di, « joyeux et plein d’ardeur » (bal­lade 60). Dès lors, il ne craint plus rien « ni froid, ni chaud /​ ni assaut de châ­teau ou de tour /​ ni la mer » à tra­ver­ser. Il attend car­ré­ment que « Dieu » le conduise au plus vite vers sa belle, ce « paran­gon de beau­té » (répé­té quatre fois). A cette occa­sion, il réitère le sou­hait fébrile qui ponc­tue cha­cune des quatre strophes du poème : « Je désire tant vous voir ».

La «  bal­lade » piza­nesque* peut aus­si mar­quer la dis­tance au figu­ré, cad spi­ri­tuelle entre les âmes. Le mâle (en cha­leur ? ) sol­li­cite l’intérêt de sa com­parse fémi­nine qui est le refuge de son cœur : « Que l’attente n’en soit éloi­gnée /​ car je ne peux plus, ni soir ni mati­née, /​ sup­por­ter ce mal » (bal­lade 1). En réponse, la dame fort sérieuse révèle son igno­rance en matière amou­reuse, dou­blée néan­moins par la capa­ci­té d’y échap­per par des pen­sées rési­lientes : « Jamais je ne sus ce qu’est aimer, (…) mes pen­sées sont ailleurs » (bal­lade 2).

Cependant après le temps de l’absence vient néces­sai­re­ment celui de la pré­sence et du rap­pro­che­ment.  L’amant et sa dame se retrouvent ensemble, phy­si­que­ment avant de nar­rer leur rela­tion (bal­lade 80). Ce « retour » engendre la joie de la dame qui invite l’« ami » à venir « par la porte de der­rière », rédui­sant de plus en plus la dis­tance. Au demeu­rant, les deux amants mani­festent le même élan : « Ne m’enlacerez-vous pas ? ». Ils ont néan­moins la volon­té de res­ter cachés ou du moins dis­crets, « sans lumière » ! Mais la pré­sence com­mune induit des atti­tudes et des per­cep­tions, certes évi­dentes aujourd’hui.

La plus remar­quable des bal­lades reste la 32, inti­tu­lée excep­tion­nel­le­ment La dame et l’amant et attri­buant sans doute une prio­ri­té (?) au fémi­nin.  Le dia­logue crous­tillant de cette ren­contre – comme au théâtre – abo­lit la dis­tance entre lec­teur et lec­ture, lui don­nant une puis­sante véri­té. Comment ne pas citer un pas­sage (comme on cite aujourd’hui un dia­logue d’Audiard) par­mi d’autres : « – Mon doux ami, venez me par­ler. /​ -Très volon­tiers, ma dame, avec joie /​ -Parlez-moi sans rien me cacher. /​ – Que vous dirai-je, ma chère et douce dame ? /​ -Si votre cœur est gref­fé en moi ? /​ – Oui, entiè­re­ment, ma dame, n’en dou­tez pas. /​ – En véri­té, le mien est en vous éga­le­ment. /​ – Grand mer­ci, belle, aimons-nous bien. » Sont-ce des sala­ma­lecs ? Des expres­sions natu­relles ? De l’humour (« En gar­dant mon hon­neur vou­lez-vous m’enlacer », sol­li­cite la dame) ? Du raf­fi­ne­ment cour­tois pous­sé à l’extrême ? Ici, le cœur de Madame d’abord « gref­fé » à celui de Monsieur se sépare et se fend pour­tant « en deux » (Le lai de dame),  signant la fin des amours et de la vie.

 Il advient qu’une tierce per­sonne s’introduise dans ce duo des cœurs. Voici que sur­git le mari qui a des soup­çons et se mue en « jaloux » (bal­lade 42). L’espace entre les époux dimi­nue (alors que celui entre les amants aug­mente) en ins­tau­rant une tri­an­gu­la­tion : « Et le jaloux me tient/d’une laisse** si courte que, s’il ne me voit/​il enrage de colère » ! Un tel sou­ci mas­cu­lin est le propre de nombre d’ « amants cour­tois » souf­frant, comme cet amant en titre, de se sépa­rer de sa « dame et maî­tresse » (bal­lade 49).

La bal­lade conduit à ce point de non-retour qu’est la mort (bal­lade 3). L’amant, s’il perd son temps sans rien obte­nir, lance – presque – des cris d’orfraie : « est-ce juste que l’on me frappe /​ à mort pour mon amour sans faille ? /​ Il faut que j’en meure /​ car c’est à la mort, à la vie ». Sa dame souffre déjà : « Ma mort cruelle, il est temps de mou­rir : /​ depuis près d’un an déjà, je suis dans ce mar­tyre » (bal­lade 55).

Ainsi se ter­mine notre pro­me­nade dans cet autre temps amou­reux. La nar­ra­tion poé­tique se passe en plu­sieurs lieux (comme la rue, mai­son, messe, bal). Notre lec­ture – contrainte par les mots et leur suc­ces­sion – rôde de la pre­mière à la der­nière bal­lade, hésite et pioche ça et là une com­pré­hen­sion des vies et des rela­tions qui ne res­semblent nul­le­ment à celles d’aujourd’hui. Une explo­ra­tion des âmes libres à tra­vers le papier ! Une balade, alors ?

 

Notes

 

* Pizanesque, néo­lo­gisme autour de Pizan et non Pisan.

** Notons que la « laisse » – le lien pour tou­tou – est une image juste, pro­po­sée par la tra­duc­trice, pour expli­ci­ter l’adjectif « courte » qui aujourd’hui ne se suf­fit plus à lui-même.

 

Présentation de l’auteur

Christine de Pizan

Née à Venise vers  1364, Christine de Pizan passe son enfance à la cour de Charles V, où son père, Thomas de Pizan, est l’astrologue offi­ciel. Elle reçoit une édu­ca­tion soi­gnée qui forme son goût pour les lettres. Mariée à un secré­taire du roi, Etienne du Castel, elle est veuve dès 1387. Pour sub­ve­nir à ses besoins et à ceux de sa famille, Christine entre­prend d’écrire. Son talent lui vaut l’intérêt de Jean de Berry, de Louis d’Orléans, de la reine Isabeau de Bavière, et l’admiration de la Cour. Elle rédige des poèmes, des trai­tés moraux, phi­lo­so­phiques, poli­tiques, et même un trai­té mili­taire.
Elle devient la pre­mière femme fran­çaise à vivre de sa plume. Connue pour sa prise de posi­tion en faveur des femmes, Christine de Pizan par­ti­cipe de manière active aux débats intel­lec­tuels de son époque. Elle s’illustre notam­ment dans le pre­mier débat lit­té­raire fran­çais, la Querelle du Roman de la Rose. Christine de Pizan semble avoir super­vi­sé ou par­ti­ci­pé direc­te­ment à la copie de manus­crits. Le nombre de témoins conser­vés et la richesse de leur orne­men­ta­tion attestent du suc­cès de ses œuvres. Poète et mora­liste, Christine de Pizan se consacre éga­le­ment à l’écriture de trai­tés poli­tiques, dans les­quels elle se révèle conseillère de princes et ardente avo­cate de la paix. En 1418, la prise de Paris par les Bourguignons la contraint à se réfu­gier dans une abbaye,  où elle meurt en 1430.

 

Source : https://​gal​li​ca​.bnf​.fr/​h​t​m​l​/​u​n​d​/​m​a​n​u​s​c​r​i​t​s​/​c​h​r​i​s​t​i​n​e​-​d​e​-​p​i​z​a​n​?​m​o​d​e​=​d​e​s​k​top

© Crédits pho­tos Portrait of Christine de Pizan (British Library, Harley MS 4431 f. 4).

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@​free.​fr