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André Velter, N’importe où

Par | 2018-03-01T21:13:05+00:00 1 mars 2018|Catégories : André Velter, Focus|

Etre ou deve­nir poète ? Telle a été la ques­tion – peut-être absurde – que je me suis d’abord posée en ouvrant ce recueil de poèmes d’André Velter, mais ensuite – et sur­tout – en consul­tant ce qui est hors du champ poé­tique (les humains avides, les pro­pos d’une ratio­na­li­té outran­cière, etc.).

 

Comment ces non-poètes et leur non-poé­sie peuvent-ils cotoyer ou secré­ter des mots ou des esprits… poé­tiques. D’où émerge la fra­gile capa­ci­té d’élaborer un uni­vers dis­tinct ? Est-ce un « voyage » de l’esprit qui s’élabore peu à peu, tout en engen­drant ou en s’enrichissant de « réso­nances » diverses avec le monde et les autres, comme le sug­gère l’auteur ? Et ma vraie ques­tion, la poé­sie pré­cède-t-elle ces mots pour la dire ? Se trouve-t-elle déjà dans la nature (l’élan de cimes d’Himalaya) ou la conjonc­tion nature-culture (puis­sance des fresques de la grotte Cosquer)? Ces der­niers jours de neige ont engen­dré tant de pho­tos émues de ville ou de pay­sage magni­fié par le blanc… Etait-ce une démarche poé­tique ? pré-poé­tique ? Bref, serions-nous tous poètes, atten­dant seule­ment l’heure de le mani­fes­ter, de le deve­nir ? Je poiê­sis, tu poiê­sis, il….

André Velter, N’importe où, Livre-réci­tal + CD avec Jean-Luc Debattice et Philippe Leygnac, des­sins Ernest Pignon-Ernest, Le cas­tor astral, 118 pages, 18 euros, 2017

De cer­tains êtres, il est dit qu’« ils sont poètes ». Certains l’affirment eux-mêmes : « Je suis poète ». Une telle assu­rance impres­sionne. Etre ou ne pas être poète ? Qu’est-ce à dire ? Comment avouer son âme poé­tique ? André Velter pro­pose – une nou­velle fois – dans cette publi­ca­tion de croi­ser les mots et les sons (musique et lec­ture par des comé­diens-musi­ciens, Jean-Luc Debattice et Philippe Leygnac), tout en y adjoi­gnant les esquisses amies d’Ernest Pignon-Ernest1. Telle est sa façon de vivre la poé­sie, mêlant le sens (au sens de signi­fi­ca­tion) de ses propres mots aux délices des sens (au sens de sen­sa­tions) audi­tifs (dic­tion, chant et musique) et visuels (des­sins). Corps et esprit entre­mê­lés donc, cher­chant en toute ami­tié ici des cor­res­pon­dances, là un dia­logue, par­tout des échos. Comme si son propre pou­voir de créa­tion – vrai­ment créa­tif – ces­sant d’être indi­vi­duel, s’élaborait désor­mais à plu­sieurs, en une indis­tinc­tion ori­gi­nelle. La poé­sie nait-elle de cet ensemble artis­tique ou devient-elle l’œuvre impul­sée par le poète Velter ? Une poé­sie chan­tée, ryth­mée, modu­lée, sculp­tée sur la musique et accom­pa­gnée de des­sins (visages et corps). Une poé­sie autre, mobile, « à voix haute », une sorte de lente cara­vane – en deve­nir – sur la route d’une soie poé­tique. Peut-être. En recherche. Faut-il ins­crire dans le choix métrique cette légère pré­fé­rence du poète pour des qua­trains, dont le refrain – on sent qu’il a été lu et relu mille fois à voix haute – cadence cer­tains poèmes. Il est un leit­mo­tiv qui sonne par­fois comme un point d’orgue de son dis­cours ou de sa sen­si­bi­li­té. De même, la rare­té des ponc­tua­tions révèle sans doute la puis­sance pri­mor­diale d’un souffle ins­pi­ra­teur.

Le titre du pré­sent opus­cule N’importe où s’inscrit dans le ver­tige de Rimbaud : « Au revoir, ici, n’importe où (….) En avant, route. » (Démocratie, Illuminations). Un tel salut a-t-il été emprun­té subrep­ti­ce­ment à Baudelaire (« N’importe où ! pour­vu que ce soit hors de ce monde », Le spleen de Paris) ? Qui sait ? Tant et si bien que la démarche de Velter s’inscrit cahin-caha dans une généa­lo­gie secrète de la pen­sée poé­tique Baudelaire-Rimbaud-Velter : une sorte de che­mi­ne­ment qui mène n’importe où (c’est-à-dire quelque part !) au risque de mener nulle part (un quelque part dis­sout en quelque sorte). Le poète, quant à lui, estime s’être « déli­vré d’Arthur » par la com­pa­gnie de Guillaume Apollinaire. Pourquoi pas ? C’est sans doute celle de l’Apollinaire du poème Mai (Alcools).

Comment se déploie le voyage en ses écrits ? A-t-il un com­men­ce­ment condui­sant vers une fin ? Le départ du poète est auto­nome : « encore naître de son propre élan ». Il est empor­té par un mou­ve­ment : « chan­ger en griffes les marques du vent ». Le pro­me­neur passe à l’acte en grande liber­té : « j’ai appris en marche la map­pe­monde ». Pour décou­vrir cet « uni­vers-là », il lui suf­fit de « tour­ner le coin de la rue » et de « par­tir soleil en tête ». Il se laisse conduire pour aller « où que ce soit ». Il cir­cule sur la « main road » où trac­teurs et béton­nières pro­gressent « au pas des dro­ma­daires », une vraie « cou­lisse de l’enfer ». Il par­court les villes d’un « Cities blues » (Aden, Zanzibar, Samarkand, Tombouctou, etc.) qui « chantent dans nos mémoires ». Il approche l’Atlantique réel, là « où Tanger marque la fêlure du grand océan » en proie « au res­sac inces­sant des vagues et des songes ». Il frôle des lieux mythiques et pro­gresse en «  galère pour Cythère », un galère qui « a pris l’eau/on ne va pas tou­cher la terre de si tôt ». Ainsi est vécu ce « galop tonique de mots et d’échos » (4e de couv.). Et pour­tant « il ne suf­fit pas de reprendre la route », répète le poète ensor­ce­lé. Qu’advient-il ?

Une telle excur­sion dans l’espace n’est pas celle d’un soli­taire, mais celle d’un allié des arts (chant, musique, etc. ): « à l’oreille, il faut cou­rir le monde ». Les chants de femmes enten­dus y sont fran­gés de tris­tesse : d’abord celui de Georgina Smolen, chan­tant Le saule2. Puis celui de Billie Holiday, « Lady Day affli­gée » ou « Bad Billy per­due », qui avance seule lors de son « téné­breux » et « impos­sible voyage ». Le seul homme, Louis Amstrong, chante un hôpi­tal, Saint James, en une « marche immo­bile ». Le son du « pia­no-bar » rem­place ensuite les com­plaintes, pour dire que « la vie n’est plus que le fris­son d’un doux désastre ». De l’instrument, le poète passe aux danses. Au swing d’abord, cette danse « aux che­villes folles » : « encore un swing/​poussé au blues/​au bas du ring » qui est l’équivalent musi­cal du spleen. (Ce poème semble un écho de La mort des amants de Baudelaire avec ses miroirs/​ange/​tombeau ?). Au tan­go ensuite, ce tan­go d’amour qui se danse avec « une robe cal­ci­née » sur des « cuisses de feu » (rémi­nis­cence de Lorca, La femme infi­dèle ?).

Au terme de cette errance, se trouve la mort : « l’amour à mort/​en ava­lanche ». On entend le « cri du Minotaure » : « ici le cœur sonne/​au corps à corps de nos défis ». Il y a ce cri ultime de celui qui a enten­du l’écho de la voix aimée et a tou­ché ses songes : « Tournons, veux-tu/au coin de cet uni­vers-là : qui avec du sol, des mélo­dies, et des cendres/​a fait de l’infini le der­nier ren­dez-vous ». On découvre Nada cette « femme du néant », car nada est le rien en espa­gnol (mais nah­da est aus­si la renais­sance en arabe, pour­quoi le lec­teur ne ferait-il pas aus­si voya­ger le son?). On écoute alors cette prière pour le repos des morts « requiem express », lors d’une cin­quième sai­son « hors calen­drier » «  pour finir en beau­té ». Nous, on ne peut plus que se taire à voix haute aus­si, oublier même la pré­sence atten­tive à d’autres morts du 61 rue de Richelieu3 ou de toute autre rue pari­sienne.

n.b. Une ques­tion : qu’est le « fuel incom­bu­ré » (p. 66) tri­bu­taire « du pas des dro­ma­daires » ?


Notes

  1. L’une pro­pose une ver­sion sublime de L’origine du Monde de Courbet.[]
  2. Georgina, dont Musset dit qu’elle est « un jeune ros­si­gnol pleu­rant au fond des bois »[]
  3. où Stendhal écri­vit ses Promenades dans Rome[]

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Jane Hervé

Journaliste aux Nouvelles Littéraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.

janeherve@​free.​fr

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