Etre ou devenir poète ? Telle a été la ques­tion – peut-être absurde — que je me suis d’abord posée en ouvrant ce recueil de poèmes d’André Vel­ter, mais ensuite — et surtout — en con­sul­tant ce qui est hors du champ poé­tique (les humains avides, les pro­pos d’une ratio­nal­ité out­ran­cière, etc.).

 

Com­ment ces non-poètes et leur non-poésie peu­vent-ils cotoy­er ou secréter des mots ou des esprits… poé­tiques. D’où émerge la frag­ile capac­ité d’élaborer un univers dis­tinct ? Est-ce un « voy­age » de l’esprit qui s’élabore peu à peu, tout en engen­drant ou en s’enrichissant de « réso­nances » divers­es avec le monde et les autres, comme le sug­gère l’auteur? Et ma vraie ques­tion, la poésie précède-t-elle ces mots pour la dire ? Se trou­ve-t-elle déjà dans la nature (l’élan de cimes d’Himalaya) ou la con­jonc­tion nature-cul­ture (puis­sance des fresques de la grotte Cos­quer)? Ces derniers jours de neige ont engen­dré tant de pho­tos émues de ville ou de paysage mag­nifié par le blanc… Etait-ce une démarche poé­tique? pré-poé­tique ? Bref, seri­ons-nous tous poètes, atten­dant seule­ment l’heure de le man­i­fester, de le devenir ? Je poiê­sis, tu poiê­sis, il….

André Velter, N’importe où, Livre-récital + CD avec Jean-Luc Debattice et Philippe Leygnac, dessins Ernest Pignon-Ernest, Le castor astral, 118 pages, 18 euros, 2017

André Vel­ter, N’importe où, Livre-réc­i­tal + CD avec Jean-Luc Debat­tice et Philippe Ley­gnac, dessins Ernest Pignon-Ernest, Le cas­tor astral, 118 pages, 18 euros, 2017

De cer­tains êtres, il est dit qu’« ils sont poètes ». Cer­tains l’affirment eux-mêmes : « Je suis poète ». Une telle assur­ance impres­sionne. Etre ou ne pas être poète ? Qu’est-ce à dire ? Com­ment avouer son âme poé­tique ? André Vel­ter pro­pose – une nou­velle fois — dans cette pub­li­ca­tion de crois­er les mots et les sons (musique et lec­ture par des comé­di­ens-musi­ciens, Jean-Luc Debat­tice et Philippe Ley­gnac), tout en y adjoignant les esquiss­es amies d’Ernest Pignon-Ernest1L’une pro­pose une ver­sion sub­lime de L’origine du Monde de Courbet.. Telle est sa façon de vivre la poésie, mêlant le sens (au sens de sig­ni­fi­ca­tion) de ses pro­pres mots aux délices des sens (au sens de sen­sa­tions) audi­tifs (dic­tion, chant et musique) et visuels (dessins). Corps et esprit entremêlés donc, cher­chant en toute ami­tié ici des cor­re­spon­dances, là un dia­logue, partout des échos. Comme si son pro­pre pou­voir de créa­tion — vrai­ment créatif — ces­sant d’être indi­vidu­el, s’élaborait désor­mais à plusieurs, en une indis­tinc­tion orig­inelle. La poésie nait-elle de cet ensem­ble artis­tique ou devient-elle l’œuvre impul­sée par le poète Vel­ter? Une poésie chan­tée, ryth­mée, mod­ulée, sculp­tée sur la musique et accom­pa­g­née de dessins (vis­ages et corps). Une poésie autre, mobile, « à voix haute », une sorte de lente car­a­vane – en devenir — sur la route d’une soie poé­tique. Peut-être. En recherche. Faut-il inscrire dans le choix métrique cette légère préférence du poète pour des qua­trains, dont le refrain – on sent qu’il a été lu et relu mille fois à voix haute — cadence cer­tains poèmes. Il est un leit­mo­tiv qui sonne par­fois comme un point d’orgue de son dis­cours ou de sa sen­si­bil­ité. De même, la rareté des ponc­tu­a­tions révèle sans doute la puis­sance pri­mor­diale d’un souf­fle inspirateur.

Le titre du présent opus­cule N’importe où s’inscrit dans le ver­tige de Rim­baud : « Au revoir, ici, n’importe où (….) En avant, route. » (Démoc­ra­tie, Illu­mi­na­tions). Un tel salut a‑t-il été emprun­té sub­rep­tice­ment à Baude­laire (« N’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde », Le spleen de Paris) ? Qui sait ? Tant et si bien que la démarche de Vel­ter s’inscrit cahin-caha dans une généalo­gie secrète de la pen­sée poé­tique Baude­laire-Rim­baud-Vel­ter: une sorte de chem­ine­ment qui mène n’importe où (c’est-à-dire quelque part !) au risque de men­er nulle part (un quelque part dis­sout en quelque sorte). Le poète, quant à lui, estime s’être « délivré d’Arthur » par la com­pag­nie de Guil­laume Apol­li­naire. Pourquoi pas ? C’est sans doute celle de l’Apollinaire du poème Mai (Alcools).

Com­ment se déploie le voy­age en ses écrits ? A‑t-il un com­mence­ment con­duisant vers une fin ? Le départ du poète est autonome : « encore naître de son pro­pre élan ». Il est emporté par un mou­ve­ment : « chang­er en griffes les mar­ques du vent ». Le promeneur passe à l’acte en grande lib­erté : « j’ai appris en marche la mappe­monde ». Pour décou­vrir cet « univers-là », il lui suf­fit de « tourn­er le coin de la rue » et de « par­tir soleil en tête ». Il se laisse con­duire pour aller « où que ce soit ». Il cir­cule sur la « main road » où tracteurs et béton­nières pro­gressent « au pas des dro­madaires », une vraie « coulisse de l’enfer ». Il par­court les villes d’un « Cities blues » (Aden, Zanz­ibar, Samarkand, Tombouc­tou, etc.) qui « chantent dans nos mémoires ». Il approche l’Atlantique réel, là « où Tanger mar­que la fêlure du grand océan » en proie « au ressac inces­sant des vagues et des songes ». Il frôle des lieux mythiques et pro­gresse en «  galère pour Cythère », un galère qui « a pris l’eau/on ne va pas touch­er la terre de si tôt ». Ain­si est vécu ce « galop tonique de mots et d’échos » (4e de couv.). Et pour­tant « il ne suf­fit pas de repren­dre la route », répète le poète ensor­celé. Qu’advient-il ?

Une telle excur­sion dans l’espace n’est pas celle d’un soli­taire, mais celle d’un allié des arts (chant, musique, etc. ): « à l’oreille, il faut courir le monde ». Les chants de femmes enten­dus y sont frangés de tristesse : d’abord celui de Georgina Smolen, chan­tant Le saule2Georgina, dont Mus­set dit qu’elle est « un jeune rossig­nol pleu­rant au fond des bois ». Puis celui de Bil­lie Hol­i­day, « Lady Day affligée » ou « Bad Bil­ly per­due », qui avance seule lors de son « ténébreux » et « impos­si­ble voy­age ». Le seul homme, Louis Amstrong, chante un hôpi­tal, Saint James, en une « marche immo­bile ». Le son du «piano-bar » rem­place ensuite les com­plaintes, pour dire que « la vie n’est plus que le fris­son d’un doux désas­tre ». De l’instrument, le poète passe aux dans­es. Au swing d’abord, cette danse « aux chevilles folles » : « encore un swing/poussé au blues/au bas du ring » qui est l’équivalent musi­cal du spleen. (Ce poème sem­ble un écho de La mort des amants de Baude­laire avec ses miroirs/ange/tombeau ?). Au tan­go ensuite, ce tan­go d’amour qui se danse avec « une robe cal­cinée » sur des « cuiss­es de feu » (réminis­cence de Lor­ca, La femme infidèle ?).

Au terme de cette errance, se trou­ve la mort : « l’amour à mort/en avalanche ». On entend le « cri du Mino­tau­re » : « ici le cœur sonne/au corps à corps de nos défis ». Il y a ce cri ultime de celui qui a enten­du l’écho de la voix aimée et a touché ses songes : « Tournons, veux-tu/au coin de cet univers-là : qui avec du sol, des mélodies, et des cendres/a fait de l’infini le dernier ren­dez-vous ». On décou­vre Nada cette « femme du néant », car nada est le rien en espag­nol (mais nah­da est aus­si la renais­sance en arabe, pourquoi le lecteur ne ferait-il pas aus­si voy­ager le son?). On écoute alors cette prière pour le repos des morts « requiem express », lors d’une cinquième sai­son « hors cal­en­dri­er » «  pour finir en beauté ». Nous, on ne peut plus que se taire à voix haute aus­si, oubli­er même la présence atten­tive à d’autres morts du 61 rue de Riche­lieu3où Stend­hal écriv­it ses Prom­e­nades dans Rome ou de toute autre rue parisienne.

n.b. Une ques­tion : qu’est le « fuel incom­buré » (p. 66) trib­u­taire « du pas des dromadaires » ?

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Jane Hervé

Jour­nal­iste aux Nou­velles Lit­téraires, auteure de La femme de lune (édi­tions Gal­li­mard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (édi­tions du Guet­teur). Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le pein­tre Michel Jul­liard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois. janeherve@free.fr — voir aus­si : http://leguedelange.over-blog.com/

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