> Doina Ioanid : Histoires du Pays des Babouches

Doina Ioanid : Histoires du Pays des Babouches

Par | 2018-05-05T17:42:42+00:00 5 mai 2018|Catégories : Doina Ioanid, Poèmes|

Doina Ioanid : Histoires du Pays des Babouches (le titre en français du recueil Cele mai mici proze, Editura Nemira, București, 2017)

Traduit du roumain par
Jan H. Mysjkin

Préambule – PoèmAnvers

Une veilleuse qui peut prendre les formes d’une cache-abri. Deux pigeons blot­tis à côté d’un tuyau de des­cente. Un plan­cher blanc où glissent un che­veu et un har­mo­ni­ca dans l’appartement au-des­sous. Des per­siennes rouge brique esquis­sant un sou­rire de loin. Et puis les quié­tudes. Les quié­tudes du soir. Les quié­tudes allé­chées. Tu écoutes comme elles se meuvent, comme elles sonnent. Tu les vois briller sur un ongle. Quiétudes du soir. Une veilleuse. Un visage sous une veilleuse. Des pol­ders tra­ver­sés par le vent. Les quié­tudes volant comme des foulques au-des­sus de moi. Je me sou­viens de ton bai­ser bien ajus­té à mon pied, le bas le plus fin, dans un ici, dans un ailleurs.

 

 

 

 

 

 

Je me tiens dans une main et je men­die l’histoire de quelqu’un d’autre. Un après-midi d’été indien. Un café, je me dirige vers une table. Un homme se dirige vers la même table. C’est une grande table ronde. Partageons-la, dit-il. Un moment de gêne. Il s’appelle Lemi, il fume des Marlboro. Il habite tout près, il n’avait plus de sucre. Peut-être juste un pré­texte pour un café, un après-midi d’été indien. Lui, un café, moi, une bière. Il est venu à Anvers quand il avait dix-sept ans, de l’ex-Yougoslavie. Le hasard : un régis­seur l’avait remar­qué dans une dis­co­thèque, il cher­chait quelqu’un avec l’accent et une gueule de l’Est pour jouer un KGB-iste. Il est par­ti spon­ta­né­ment. Le sort. Il a ensuite joué dans d’autres films. Il est spon­ta­né. Spontané et direct. Il a un nez de boxeur et res­semble à Robert De Niro. Maintenant, il est dans le busi­ness, quelque chose avec la mode, l’art. Il cui­sine bien la pael­la. Mais il est seul, divor­cé. Une femme maro­caine. Deux enfants. Les enfants te coûtent une for­tune en Belgique. Le soleil sur le pla­teau de la table. Quelques feuilles qui frou­froutent. Au départ, un bras sur mon épaule. Nous, gens de l’Est, nous devons nous sou­te­nir les uns les autres. Je me pro­mène dans la vieille ville, par­mi des immeubles givrés. Je fais des pho­tos, je bois une bière. Je me mets de nou­veau en route. Un œil s’ouvre dans mon dos, un œil avec un doigt sur ses lèvres. Ensuite, je longe le jar­din du bégui­nage, là où l’oignon donne des fleurs vio­lettes. Et je me tiens de nou­veau dans une main et je men­die l’histoire de quelqu’un d’autre. En fait, mon his­toire, en quelque sorte. L’histoire d’une main mise dans une autre main.

 

Une image pivo­tant sur un tam­bour, une appa­ri­tion dans une tour à Bruges. Autour de moi, sept lits, et des­sus, sept femmes en blanc, avec un tur­ban orange. La réa­li­té du jour com­mence avec un bat­te­ment d’ailes contre la fenêtre à côté de mon lit. Un vitrail sonore. L’aile ouverte d’un oiseau m’habille dis­crè­te­ment à l’intérieur. Mes mem­branes mati­nales. Membranes pro­tec­trices.

 

Good mor­ning sur un esca­lier bleuâtre aux taches de café. L’homme au sushi me sou­rit. Des pro­pos recueillis dans la rue aux mas­settes. En face de moi, un cygne blanc, les ailes grandes ouvertes. Le tram­way fait reve­nir sur ses rails toutes sortes de sou­ve­nirs avoi­si­nants. Puis, je fais la cui­sine pour quelqu’un d’autre que celui en face de moi. Quelqu’un qui essaie de m’entrevoir au-des­sus de la tête des autres.

 

Te dépla­cer avec une chaise. Reculer avec une chaise. De com­bien de manières ? Jusqu’à ce que mes yeux dépassent les autres et s’assoient à ta table. Jusqu’à ce que tes yeux secouent les griffes de ton épaule, au détour d’une rue. Juste un regard par­lant.

 

Les lignes d’un plan­cher blanc que tu suis des soi­rées entières. Le plan­cher blanc, rayé comme un cahier réglé. Réglé, réglé, feuilles rayées. Garde, regarde les lignes de ta paume ! Un arbre entou­ré de chry­san­thèmes et une bicy­clette posée contre lui. Je ne sais pas rou­ler à bicy­clette. Alors ce sera taxi­clette ou péda­lo.

 

Sel et poivre. Prendre le che­min du poivre et du sel. Leurs his­toires te ras­semblent comme les doigts d’une main. Et de nou­veau cette musique d’un tram qui ramène des sou­ve­nirs sur ses rails. Sel et poivre, le che­min de tes pas sur le plan­cher blanc.

 

 

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