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Les anthologies à entête des Hommes sans Épaules

Par |2019-01-11T10:07:59+00:00 4 janvier 2019|Catégories : Christophe Dauphin, Critiques|

Les Hommes sans Épaules édi­tions publie régu­liè­re­ment des antho­lo­gies. Des volumes géné­reux, à la cou­ver­ture blanche, et des mines de dia­mants taillés par Christophe Dauphin. Il édi­fie le par­cours d’un auteur à tra­vers les œuvres convo­quées, dont les étapes sont moti­vées par ses choix édi­to­riaux. Ceux-ci sont expli­qués dans une pré­face et une post­face, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nom­breux  col­la­bo­ra­teurs. 

Le lec­teur peut alors appré­cier les extraits pro­po­sés, les repla­cer dans u contexte illus­tré par des docu­ments ico­no­gra­phiques d’une grande richesse, eux aus­si. Une immer­sion dans l’univers d’un auteur, qui est à décou­vrir ou à com­prendre dans la glo­ba­li­té d’une démarche expo­sée dans le dérou­lé tem­po­rel de ses pro­duc­tions, en lien avec une exis­tence dont cer­tains moments sont éclai­rés par la mise en œuvre.

 

Alain Breton et Sébastien Colmagro, Drôles de rires1

 

Ces antho­lo­gies sont éla­bo­rées autour de thé­ma­tiques. Drôles de rires  signée Alain Breton et Sébastien Colmagro nous pro­pose un flo­ri­lège de mor­ceaux choi­sis par­mi les pro­duc­tions d’auteurs tels Sacha Guitry, Alphonse Allais…Un tour d’horizon d’Aphorismes, contes et fables, Une antho­lo­gie de l’humour de Allais Alphonse à Allen Woody, avec en ouver­ture une belle pré­face des auteurs, et un extrait du Rire de Bergson. Pour clau­sule un Après rire… Un grou­pe­ment de textes d’un grande richesse, qui inter­roge l’ancrage his­to­rique et social de l’humour, pro­blé­ma­tique bien sûr rele­vée par le para­texte. Et comme pour chaque volume du genre, plé­thore de docu­ments ico­no­gra­phiques éta­blissent un dia­lo­gisme riche et per­ti­nent avec les textes. 

En plus d’un moment jubi­la­toire, le lec­teur peut réflé­chir sur la ques­tion du rire, car ce grou­pe­ment de textes pro­pose un cadre de réflexion dont les enjeux nous sont mon­trés par le para­texte. Mystification, déri­sion, non-sens, iro­nie, paro­die, la liste peut-être longue, et ces moda­li­tés humo­ris­tiques sont à prendre très au sérieux. A  la fin du dix-neu­vième siècle le comique a été le pre­mier moyen d’expression d’une crise du sens, bien avant que l’absurdité ne soit la trame féconde d’oeuvres plus sérieuses… 

 

Alain Breton, Infimes prodiges2

 

Les antho­lo­gies qui pro­posent un focus sur un poète à décou­vrir dans une contex­tua­li­sa­tion bio­gra­phique et socio­lo­gique fonc­tionnent de la même manière. Les extraits d’œuvres sont pla­cés dans le moment et le lieu de leur pro­duc­tion. Cet éclai­rage n’est pour autant  jamais enva­his­sant. Le lec­teur est ain­si libre d’apprécier les textes pro­po­sés sans que les élé­ments d’une bio­gra­phie qui pren­drait faci­le­ment le pas sur la por­tée artis­tique des textes  ne viennent per­tur­ber la por­tée séman­tique des extraits.

Il est tout à fait admi­rable de feuille­ter le volume consa­cré à Alain Breton. Un tour d’horizon de son œuvre qui regroupe les plus beaux de ses poèmes nous per­met d’apprécier la richesse de son œuvre, mais aus­si la trame épaisse de son par­cours, car il est aus­si cri­tique et édi­teur. Il est éga­le­ment pos­sible comme pour chaque auteur abor­dé de suivre l’évolution de ses pro­duc­tions, leur édi­fi­ca­tion, de per­ce­voir les chan­ge­ments et la logique qui sont à l’œuvre dans la genèse de la glo­ba­li­té.

Et non­obs­tant le fait qu’Alain Breton est aujourd’hui le direc­teur lit­té­raire de la Librairie-Galerie Racine, il est aus­si un poète extra­or­di­naire qui offre au lan­gage une ampli­tude ser­vie par des images puis­santes et inédites. Le choix de mise en œuvre est chro­no­lo­gique, et on découvre autant de poèmes en prose que de textes ver­si­fiés.

 

Tu gis en Provence
dans les palabres des fleurs

Rincé
par la lumière

Tu mon­nayes
Le poi­gnard des anges.

 

Des vers brefs, vifs et qui n’en tra­vaillent pas moins toute l’amplitude du signe. Les anti­thèses servent des méta­phores inédites, et le lexique pour­tant usuel déploie toutes ses poten­tia­li­tés. Une langue revi­vi­fiée, renou­ve­lée, retrou­vée en somme, parce que cette poé­sie nous offre de nous l’approprier à tra­vers la libé­ra­tion d’une mul­ti­pli­ci­té d’acceptions. 462 pages dont on ne peut que se réjouir, et qu’il est bon d’avoir près de soi, pour s’immerger dans la magie des vers d’Alain Breton.

 

 

Christophe Dauphin, Patrice Cauda, Je suis un cri qui marche3

 

Patrice Cauda est aus­si au nombre des poètes aux­quels Christophe Dauphin a consa­cré un de ces volumes. Cette fois-ci cette antho­lo­gie dont il est l’unique maître d’œuvre nous per­met de décou­vrir ou de redé­cou­vrir à nou­veau un grand poète : Je suis un cri qui marche, Essais, choix et inédits. Orphelin, ouvrier et res­ca­pé des mas­sacres de la seconde guerre mon­diale, cet immense poète auto­di­dacte nous émer­veille, nous émeut, nous inti­mide, tant est puis­sante sa poé­sie, d’une gra­vi­té incroyable, d’une den­si­té sur­pre­nante. Classique au demeu­rant, mais il en faut du talent pour mar­cher dans les pas de pré­dé­ces­seurs qui ont tout exploi­té des richesses de la langue…croit-on, car Patrice Cauda nous démontre que l’on peut encore avan­cer en ter­ri­toire connu.

 

Mon Dieu comme c’est long
ces jours sou­dés avec les nuits
et ce cœur qui ne veut pas mou­rir

Tant de cris pour l’obscurité
toutes ces mains qui se balancent
et cette sève infu­sée aux choses

Corps mala­dif rete­nu aux heures
tu n’as pas fini de tra­hir
sans un geste comme un fruit trop mûr

Terre muette tou­chée par les morts
qui espire l’inquiétude des pas
accro­chés sem­blables au lierre sur la pierre

Ce front plis­sé res­semble à la vie
où chaque ins­tant marque son pas­sage
pour qu’un fleuve recom­mence la mer

 

 

Ilarie Voronca, Journal inédit suivi de Beauté de ce monde4

 

Et enfin un volume qui convoque un poète rare : Ilarie Volonca, pré­sen­té dans une édi­tion éta­blie par Pierre Raileanu et Christophe Dauphin. Un Journal inédit et une antho­lo­gie de ses textes, Beauté de ce monde, qui offre un panel de poèmes clas­sés par ordre chro­no­lo­gique, de 1940 à 1946. Là encore un para­texte riche et qui pro­pose des élé­ments pour situer l’homme et l’œuvre. Poète fran­çais et rou­main, cette figure-phare de la lit­té­ra­ture de l’Est par­ti­cipe dans son pays de nais­sance à l’édification d’une avant-garde qui favo­rise l’émergence d’une moder­ni­té lit­té­raire rou­maine. Il fonde avec Victor Brauner la célèbre revue 75 HP qui per­dure de nos jours.

 

 

 

Ces antho­lo­gies sont donc des volumes pré­cieux, qui plongent le lec­teur dans l’univers d’un auteur, pas uni­que­ment grâce à ses pro­duc­tions artis­tiques. Elles entrouvrent la porte d’une inti­mi­té qui n’est qu’esquissée par les liens effec­tués entre les élé­ments bio­gra­phiques pure­ment fac­tuels et une mise en situa­tion his­to­rique. Le plus sou­vent enga­gés dans une démarche cri­tique, les poètes dont il est ques­tion offrent matière à ce que le lec­teur prenne connais­sance de leur apport dans l’avancée d’une lit­té­ra­ture qui peine à s’engager sur de nou­velles voies en ce début de siècle. Et que leur nom soit peu ou pas connu, il n’en demeure pas moins que Christophe Dauphin et Henri Rode savent où s’écrit la Poésie, de celle qui ne se tai­ra pas.

 

 

 


Notes

  1. Alain Breton et Sébastien Colmagro, Drôles de rires, Aphorismes, contes et fables, CD joint avec les voix de Yves Gasc, Janine Magnan et Philippe Valmont, Librairie-Galerie Racine, col­lec­tion Les Hommes sans Epaules, Paris, 513 pages, 25 euros.[]
  2. Alain Breton, Infimes pro­diges, Les Hommes sans Epaules édi­tions, Domont, 2018, 462 pages, 25 euros.[]
  3. Christophe Dauphin, Patrice Cauda, Je suis un cri qui marche, Les hommes sans Epaules édi­tions, Domont, 2018, 194 pages, 15 euros.[]
  4. Ilarie Voronca, Journal inédit sui­vi de Beauté de ce monde (Poèmes 1940/​46), Les hommes sans Epaules édi­tions, Domont, 2018, 345 pages, 20 euros.[]

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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