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Gérard Baste : Plus rien à dire ?

Par |2019-11-14T09:34:09+01:00 6 novembre 2019|Catégories : Gérard Baste, Rencontres|

On a dit à Gérard Baste qu’il est le « Patrick Sébastien », le « Jean-Marie Bigard » du rap fran­çais (je le cite)… Peut-être qu’il y a beau­coup de pro­vo­ca­tion dans cer­tains de ses textes, mais pour ma part je connais un homme posé et réflé­chi, qui sait exac­te­ment com­ment et pour­quoi…

Comment faire pour émou­voir, tou­cher, ne pas ces­ser la lutte… et pour­quoi : parce que lui est enga­gé, bien qu’il s’en défende avec humi­li­té, pour la cause de tous,  pour l’humain, et l’édification d’une socié­té plus juste, plus sociale, et plus… poé­tique… Et puis, sur­tout, Gérard Baste refuse la faci­li­té, le star-sys­tème et les occa­sions offertes sur des pla­teaux qui mènent à deve­nir un bâillon­né de plus.

Le Rap et le Slam est-ce de la poé­sie mise en musique ou bien de la musique avant tout, accom­pa­gnée par un texte…? Est-ce encore et tou­jours le lieu d’énonciation d’une parole enga­gée… ?
En tant que rap­peurs moi et les membres du groupe (Svinkels) avons gran­di avec la mon­tée du FN et le mou­ve­ment punk donc on a abor­dé ces thèmes là. De manière simple et fron­tale… Et l’évoquer serait simple, serait juste, et ce serait rendre compte de ce pour quoi nous agis­sons. Mais on ne peut pas non plus igno­rer que la parole enga­gée est de nos jours l’objet d’un inves­tis­se­ment de la part de ceux qui énoncent aus­si un dis­cours conve­nu. En gros la « parole enga­gée » a été récu­pé­rée par le sys­tème. Et c’est cho­quant de s’entendre dire que c’est déma­gogue quand on aborde des pro­blé­ma­tiques qu’on ne peut pas pas­ser sous silence… C’est ce qui m’a  moti­vé pour écrire les textes Le Corbeau, ou Réveille le punk. J’ai vou­lu créer une ambiance à la Clouzot, une atmo­sphère un peu inti­miste qui évo­que­rait « l’esprit de clo­cher »… Renaud avait ce dis­cours enga­gé sans être dans l’énonciation directe des pro­blé­ma­tiques socio-his­to­riques. C’est en ren­dant compte du quo­ti­dien qu’on peut le mieux témoi­gner, émou­voir, tou­cher les gens,  et por­ter une parole enga­gée.

 

Et puis, je me consi­dère comme un poète avant tout, et avant toute chose c’est au texte, à la parole que j’accorde une atten­tion par­ti­cu­lière. C’est une pos­ture per­son­nelle bien sûr. J’ai lu et je lis encore de la poé­sie, car le Rap et la Slam c’est avant tout pour moi un “tra­vail” sur la langue. J’ai gran­di avec, et j’ai même eu un prix de poé­sie pour des textes écrits dans ma jeu­nesse.  Je suis deve­nu un rap­peur  et ce que je fais est hédo­niste, mais avant tout on essaie de mettre de la poé­sie là-dedans,  en tra­vaillant le lan­gage. Nous fai­sons  une poé­sie crue comme celle de  Bukovski par exemple.
Le rap et le slam sont de la poé­sie du quo­ti­dien. C’est une poé­sie de la rue. Les artistes se sont app­pro­prié la syn­taxe et les mots du lan­gage quo­ti­dien des jeunes.
Il y a des artistes qui enchai­ne­ment mots et idées et qui s’emparent du quo­ti­dien avec ce maté­riau-là du lan­gage, comme PNL par exemple… Cette écri­ture contri­bue au tra­vail d’évolution de la langue. Je pense que les jeunes ne se posent pas la ques­tion, ils gran­dissent avec ces codes là, et les retrouvent dans des pro­duc­tions qui les inter­pellent. Et poé­sie et musique se rejoignent de plus en plus. Certains poètes comme Philippe Katerine com­mencent à col­la­bo­rer avec des rap­peurs (avec Alkapote). Ils créent ensemble une dyna­mique spé­ciale qui donne jour à une poé­sie typique ryth­mée et dont la langue séjourne entre une ora­li­té ances­trale et le rythme d’une res­pi­ra­tion pure­ment actuelle.
La part du rythme y est-elle pro­por­tion­nelle à la volon­té de por­ter une parole poli­tique…
Le rap est éla­bo­ré à par­tir d’une ryth­mique. Les mots sont pré­vus pour mar­te­ler, être mar­te­lés,  et il y a une énorme  envie de lan­gage ! J’ai sou­vent été épa­té de voir des jeunes qui n’ont pas un accès de fou à la “culture” mais qui ont des ful­gu­rances magni­fiques, qui écrivent à par­tir d’un rythme trans­crit dans et par les mots, des textes qui ont une por­tée incroyable !
De quoi nous inter­ro­ger sur le déter­mi­nisme, et sur les sys­tèmes qui per­mettent à cer­tains de s’exprimer alors que beau­coup pour­raient témoi­gner, ras­sem­bler, relier l’humain à l’humain. Beaucoup n’ont rien eu dans les mains mais la liber­té est là…
Faut-il pen­ser la culture comme un lieu de pou­voir ?
Sur le ter­rain la culture est un lieu de « petit pou­voir » : on est sub­ven­tion­né mais il faut res­ter dans le cadre de cer­taines attentes… Alors que même s’il faut savoir bous­cu­ler il est néces­saire  d’être à l’écoute des gens… La poé­sie, la musique, doivent ras­sem­bler, fédé­rer, unir et per­mettre à l’humain d’émerger parce qu’il se recon­naissent dans une parole com­mune. Dans les grands fes­ti­vals mal­heu­reu­se­ment beau­coup tiennent les mêmes pro­pos, se posi­tionnent tous de la même manière, parce que c’est « mieux vu »… Il y a tou­jours les mêmes groupes, qui répondent aux mêmes attentes…
La parole poé­tique, la musique, le Rap, le Slam, tout ceci est de l’art au sens où c’est façon­né de nos chairs, de nos bouches, de nos quo­ti­diens ! Ça appar­tient à tous.
On en revient à la ques­tion de l’engagement, que tu m’as posée au début  : je par­le­rais alors du  “diver­tis­se­ment” avant tout, car se pose cette ques­tion : est-ce que faire de la poé­sie pour dénon­cer n’est pas un peu déma­go­gique ? Je pense pour ma part que si,  parce que on parle à des conver­tis, à des gens qui attendent ce dis­cours, pré­ci­sé­ment. Mais je conti­nue à chan­ter enga­gé parce que ça donne du souffle  et sur­tout que les gens prennent conscience depuis peu de toutes les pro­blé­ma­tiques impor­tantes de notre époque : la couche d’ozone, la pol­lu­tion, la façon de man­ger… les gens changent…
Il est éga­le­ment impor­tant, voire incon­tour­nable, de rap­pe­ler que tout dis­cours a du mal à trou­ver sa voie parce que la prio­ri­té de beau­coup de nos frères est rem­plir le cad­die, c’est une lutte quo­ti­dienne, qui les tient éloi­gnés de toute néces­si­té autre que celle de la sur­vie. Leur éner­gie est tout entière absor­bée par ceci, la sur­vie. Tout dis­cours aurait du mal à trou­ver place, à s’immiscer là-dedans, dans ce quo­ti­dien miné par le sou­ci per­ma­nent de tenir debout.
Et puis je remarque aus­si que ces pro­blé­ma­tiques qui touchent l’engagement social et (donc) poli­tique trouvent désor­mais sa voie beau­coup plus faci­le­ment dans le ciné­ma… Bruno Dumont ou  les Frères Dardenne, Audiard (le fils) aus­si, dressent des por­traits vivaces et réa­listes des gens don­nés à voir dans un quo­ti­dien qui est révé­lé par une fic­tion, tra­vaillée bien sou­vent en cor­ré­la­tion avec une visée docu­men­taire (Bruno Dumont se tient sans cesse sur ce fil ténu qu’est le récit fic­tion­nel et le repor­tage). Et même si le Rap et le Slam ont contri­bué à mettre un petit coup d’accélérateur pour ce qui concerne l’énonciation d’une parole de révolte et de résis­tance, je remarque que beau­coup se tournent vers le ciné­ma, qui semble prendre le relais en la matière (Grand Corps Malade par exemple).
Peut-être est-ce aus­si parce que de nos jours l’image prend le pas sur la lec­ture, on compte en terme de “vues”, pour ce qui est des vidéos que les gens visionnent majo­ri­tai­re­ment (pré­fé­ren­tiel­le­ment à la lec­ture par exemple)…
On uti­lise donc tous ces vec­teurs, et on essaie de conti­nuer, à por­ter la poé­sie, le Rap, le Slam, et aus­si sur­tout à ne pas renon­cer à faire évo­luer les choses…

 

Présentation de l’auteur

Gérard Baste

 

Une  atti­tude Rock n’Roll, un flow aus­si lourd que ses vannes, une géné­ro­si­té qui le pousse à tout par­ta­ger avec son public , et des col­la­bo­ra­tions dans tous les sens.

A coups de Santiag’ mais dans la bonne humeur, Gérard Baste a su s’imposer  comme l’« enter­tai­ner » incon­tour­nable de sa géné­ra­tion.

Des années d’exercice au sein de Svinkels, du Klub Des 7 ou du col­lec­tif Qhuit, plus de 800 concerts au comp­teur le tout en dérou­lant un par­cours hors normes à le télé­vi­sion ( Game One, CStar , MTV ) .

Et après une dizaine d’albums de groupe et quelques mix­tapes, Gégé a enfin sor­ti son pre­mier opus solo, «  Le Prince De La Vigne » . Un album de vrai rap aux allures de démons­tra­tion de force, alter­nant  ban­gers épiques et mor­ceaux éton­nam­ment groo­vy, par­fois plus per­son­nels que ce qu’on connait de l’animal.

Depuis déja 20 ans, Gérard Baste assoit à coup de crunch-lines sa place par­mi les artistes incon­tour­nables du Hip Hop fran­çais, et démontre avec aisance que si le rap alter­na­tif existe par ici, il en est peut-être un Prince, et sur­tout un des Rois !

A venir :

Gérard Baste « Dans Mon Slip Volume 2 » Janvier 2020

Svinkels « Rechute » Printemps 2020

 

 

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne. Elle par­ti­cipe aux recueil col­lec­tif Esprit d'arbres (PVST édi­tions, 2018) et l'anthologie poé­tique Terre à ciel en 2018. Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Le Manoir des poètes, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis., Poésie pre­mière. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.