Maggy de Coster a assu­ré toute les étapes de la publi­ca­tion du Manoir des poètes, durant qua­torze ans. Seule, elle a été sur tous les fronts d’un bout à l’autre de cette chaîne de pro­duc­tion. Le résul­tat : une très belle revue au conte­nu riche et varié. Mais elle a été contrainte de ces­ser d’assurer les numé­ros de ce fas­ci­cule dont pour­tant l’existence était, à l’instar de toutes les paru­tions du genre, néces­saire et sal­va­trice. C’est parce que ces revues indé­pen­dantes existent que nous pou­vons décou­vrir des talents et des noms que nous n’aurions jamais croi­sés s’ils n’avaient été publiés là. Elles repré­sentent la garan­tie d’une liber­té d’expression et de choix. Nous avons donc vou­lu connaître les rai­sons de la dis­pa­ri­tion du Manoir des poètes. Maggy de Coster nous a accor­dé un entre­tien, Nous la remer­cions vive­ment.

Maggy de Coster, vous avez diri­gé une revue pen­dant de nom­breuses années. Pouvez-vous nous dire quels étaient les thé­ma­tiques et les sujets abor­dés, s’il y avait des rubriques dédiées…?

LE MANOIR DES POETES, créé en 2000, fut une revue semes­trielle à voca­tion cultu­relle, poé­tique et lit­té­raire. En résu­mé, une revue de créa­tion de for­mat A4 pas­sant de 24 à 64 pages. A l’égal de mon esprit cos­mo­po­lite, elle était ouverte à tous les poètes et intel­lec­tuels du monde. J’avais fait en sorte qu’elle soit le reflet de ma for­ma­tion et de ma pra­tique jour­na­lis­tique.

Cela dit, j’y avais fait place non seule­ment à des poètes de langue fran­çaise mais à ceux de langue espa­gnole, que j’ai moi-même tra­duits en fran­çais, et de bien d’autres langues. C’était une revue éclec­tique, plu­ri­dis­ci­pli­naire où cha­cun pou­vait trou­ver son compte.

Plusieurs prix et grands prix furent éga­le­ment créés. Plus pro­saï­que­ment des pro­duits déri­vés comme des T-shirts et un par­fum avec le logo de la revue avaient vu le jour.

Place y était faite aux jeunes, depuis les classes pri­maires jusqu’aux lycées en pas­sant par les col­lèges, avec les­quels je tra­vaillais en ate­lier d’écriture, en par­te­na­riat avec la Municipalité de Montmagny dans le cadre de la Politique de la Ville.

Nombre de revues amies, d’entrée de jeu, saluaient dans leurs colonnes la qua­li­té, l’ouverture et l’éclectisme de notre revue. Ce fut le cas de ECRIRE & EDITER, du COIN DE TABLE, la pres­ti­gieuse revue de La Maison de Poésie FONDATION EMILE BLEMON, diri­gée par feu Jacques Charpentreau. Ce der­nier n’eut jamais de cesse de l’honorer d’une note de lec­ture à chaque livrai­son et ce, jusqu’en 2014. Puis Roger Gaillard qui, dans les deux der­nières édi­tions de « L’Annuaire des Revues Littéraires et Compagnie-ARLIT », l’avait réper­to­riée.  Le Manoir des Poètes fait par­tie éga­le­ment du fonds de la biblio­thèque d’ARPO, une asso­cia­tion créée dans le Tarn en 1982 à l’initiative de Jean-Lucien AGUIÉ et de Gérard CATHALA dont le but est « de sen­si­bi­li­ser le public à la créa­tion poé­tique d’aujourd’hui en fai­sant décou­vrir et mieux connaître les REVUES DE POÉSIE. ». Il se retrouve même à l’Institut fran­çais au Brésil. Bref, c’est une revue qui a connu un rayon­ne­ment inter­na­tio­nal en rai­son de son ouver­ture. Et pour cause, en 2006, j’ai publié une Anthologie (Le Chant des villes) où figurent cin­quante et un  poètes des cinq conti­nents.

Belle aven­ture que d’avoir créé cette revue dans laquelle sont consi­gnés tant d’écrits en qua­torze ans d’existence. Une revue que j’ai réus­si à faire connaître un peu par­tout dans mes péré­gri­na­tions en Amérique latine, en Italie, au Brésil, en Suède etc.

Vous avez été contrainte de ces­ser votre acti­vi­té de revuiste. Qu’est-ce qui vous a ame­née à poser cette grave déci­sion ?
J’effectuais la plus grosse part du tra­vail : depuis la col­lecte des articles, leur cor­rec­tion jusqu’à la dis­tri­bu­tion en pas­sant par le rédac­tion­nel, la mise en pages, la logis­tique, la fabri­ca­tion. Donc de 2000 à 2014 je por­tais la revue à bout de bras. C’était un véri­table sacer­doce : trop pour une seule per­sonne en fin de compte. Venant à être défi­ci­taire, ça qui m’a obli­gée à faire du mécé­nat, j’ai dû pas­ser de la pério­di­ci­té semes­trielle à la pério­di­ci­té annuelle, et de l’impression off­set à l’impression numé­rique. En plus, je fai­sais mon tra­vail de tra­duc­trice et d’auteure sans oublier ma vie de famille. Je fai­sais tout cela par amour pour la poé­sie, pour la culture et par altruisme aus­si, car contrai­re­ment à beau­coup de revues de poé­sie qui ne publient que leurs abon­nés, je publiais aus­si des poètes à titre gra­cieux. Dans la fou­lée, j’amenais du baume au cœur de pas mal d’entre eux qui m’adressaient en retour des lettres de gra­ti­tude très tou­chantes. Cela dit, je ne fai­sais pas de par­ti pris. Je misais plus sur la qua­li­té. Peu m’importait que je connais­sais un poète pour publier sa poé­sie.  

Pour l’instant, LE MANOIR DES POETES existe en tant qu’association ayant pour but de faire des confé­rences et de créer des évé­ne­ments lit­té­raires comme la pré­sen­ta­tion à LA MAISON DE L’AMERIQUE LATINE des auteurs lati­nos que je tra­duis de l’espagnol en fran­çais et qui sont publiés aux Editions du Cygne. C’était le cas en février 2015 et récem­ment en octobre 2018 où j’ai pré­sen­té  Judivan Vieira, un auteur bré­si­lien, Pedro Vianna (fran­co-bré­si­lien) et Pablo Urquiza (fran­co-argen­tin).

Il y a désor­mais de plus en plus de revues numé­riques… Pensez-vous que celles-ci soient dif­fé­rentes des revues papier en terme de mise en œuvre et de récep­tion ? Y per­ce­vez-vous une tran­si­tion ou bien une muta­tion de sup­port et peut-être de conte­nu ?
Les revues numé­riques valent autant que les « revues papier » du point de vue qua­li­ta­tif, je le dis pour être à la fois membre du comi­té de rédac­tion et du comi­té scien­ti­fique d’une revue uni­ver­si­taire publiée tant en ver­sion numé­rique qu’en « ver­sion papier » http://​www​.pan​des​muses​.fr. Mais la dif­fé­rence pour la ver­sion numé­rique c’est l’absence du coût d’impression et de tout ce qu’implique la dis­tri­bu­tion phy­si­que­ment ou logis­ti­que­ment. Avec le numé­rique, il y a absence d’investissement finan­cier et gain de temps sur le plan per­son­nel.
Cependant c’est plus pra­tique de faire la pro­mo­tion d’une « revue papier » car il y a l’aspect maté­riel, pal­pable et tan­gible, qui n’existe pas en matière du numé­rique ; il y a de la sen­sua­li­té dans le fait de tou­cher le papier, d’en appré­cier la qua­li­té, le grain dont on est pri­vé en ce qui concerne une revue numé­rique. Il y a encore des gens qui résistent à lire plu­sieurs pages d’écran sous pré­texte de fatigue ocu­laire ou par manque d’habitude.
Pour répondre au deuxième volet de votre ques­tion, j’ose pen­ser que le numé­rique est une alter­na­tive éco­no­mique non négli­geable en matière de péren­ni­sa­tion d’une revue d’autant qu’il a pour avan­tage la gra­tui­té de la lec­ture de cette der­nière. Mais cela ne réduit pas le temps de lec­ture même si en un clic on peut envoyer un lien à un des­ti­na­taire qui peut éga­le­ment l’ouvrir en un clic. C’est vrai qu’en matière de com­mu­ni­ca­tion de masse le cana­dien, théo­ri­cien des médias Herbert Marshall MacLuhan pro­clame « Le mes­sage c’est le médium », mais je n’ai pas assez de recul sur ce nou­veau médium qu’est le numé­rique pour mesu­rer son impact réel sur le conte­nu d’une revue numé­rique. Je pense plu­tôt à la fidé­li­sa­tion du lec­to­rat par le conte­nu de la revue : si le lec­to­rat est bien ciblé, la récep­tion de la revue sera la même, peu importe le sup­port. Là, c’est la jour­na­liste de for­ma­tion qui parle.
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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.