Je me sou­viens de tou­jours t‘avoir eu auprès de moi. Quand j’étais petite, je ne te con­nais­sais pas encore,  mais ce sont tes mots qui venaient quand je regar­dais la couleur des forêts. Comme retrou­vée l’enfance, te lire c’est oubli­er tout âge, et se dis­soudre dans la puis­sance arché­typ­ale des imaginaires.

 

Pour mon oral de Licence tu étais là, aus­si : Apol­li­naire et la moder­nité… J’avais une rage de dent j’ai tout oublié, et sont venus tes vers, ceux de La Chan­son du mal aimé…  Je te dois une très bonne note… Et puis, c’est toi que je choi­sis quand j’aborde la poésie avec mes élèves… Aller inter­roger la magie de ton univers, je ne sais pas, c’est un peu comme regarder à l’arrière d’une toile de Gus­tave More­au pour en décou­vrir les secrets de fab­ri­ca­tion. J’essaie juste de sus­citer une ren­con­tre, toi et eux, eux et la Poésie… Qui étais ‑tu ? D’abord ton vis­age, ces représen­ta­tions de toi, les photos…

Puis, qu’est ce que c’est, un Poète…? As-tu essayé de répon­dre à cette ques­tion, qu’en pen­sais-tu ? Je leur pro­pose un extrait de ta Let­tre à Lou, puis nous dis­cu­tons, j’emprunte un peu de ta voix, le Poète est celui qui révèle le monde, qui décrypte et rend sen­si­ble toutes les dimen­sions du réel… non ? 

Louis Mar­cous­sis, Por­trait de Guil­laume Apollinaire, 
1912/1920.

D’abord, être poète ne prou­ve pas qu’on ne puisse faire autre chose. Beau­coup ont été autre chose et fort bien – (je t’écris à la can­tine – excuse ce papi­er, Lou chéri ). D’autre part, le méti­er de poète n’est pas inutile, ni fou, ni friv­o­le. Les poètes sont les créa­teurs (poète vient du grec et sig­ni­fie en effet créa­teur, et poésie sig­ni­fie créa­tion) — Rien ne vient donc sur terre, n’ap­pa­raît aux yeux des hommes s’il n’a d’abord été imag­iné par un poète. L’amour même, c’est la poésie naturelle de la vie, l’in­stinct naturel qui nous pousse à créer de la vie, à repro­duire. Je te dis cela pour te mon­tr­er que je n’ex­erce pas le méti­er de poète sim­ple­ment pour avoir l’air de faire quelque chose et de ne rien faire en réal­ité. Je sais que ceux qui se livrent au tra­vail de la poésie font quelque chose d’essen­tiel, de pri­mor­dial, de néces­saire avant toute chose, quelque chose enfin de divin. Je ne par­le pas bien enten­du des sim­ples ver­sifi­ca­teurs. Je par­le de ceux qui, pénible­ment, amoureuse­ment, géniale­ment, peu à peu peu­vent exprimer une chose nou­velle et meurent dans l’amour qui les inspirait.

 

Qui tu étais ? Poète : je leur fais lire la dernière stro­phe de La Chan­son du mal aimé …

 

Moi qui sais des lais pour les reines
La com­plainte de mes années
Des hymnes d’amour aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chan­sons pour les sirènes.

 

 

Une entrée dans Alcools… qui es le poète, et la Poésie, son essence, l’impalpable tra­vail du langage…

Nous lisons Zone, ton Art poé­tique, “A la fin tu es las de ce monde ancien”… Qu’est-ce que ça veut dire ? Ta moder­nité, nous en par­lons… Je leur mon­tre des toiles de ton ami Delau­nay, puis l’Orphisme, l’Esprit Nou­veau, je prononce ces noms, je par­le de ton époque, de l’Art en ce début de siè­cle… la moder­nité… Les Pâques… Nous lisons…

Pourquoi tes poèmes sont-ils mod­ernes ? Pas de ponc­tu­a­tion, le rythme des vers mar­qué par la syn­taxe et des asso­nances, puis surtout la simul­tanéité, les tableaux jux­ta­posés dans La Chan­son du mal aimé, comme des points de couleur, comme des à‑plats qui se super­posent… Nous regar­dons des toiles de Delau­nay, Picas­so… Je leur par­le de ton ami­tié, de ton engage­ment dans ce mou­ve­ment de l’Art, de l’établissement des pro­lé­gomènes de la modernité.

Puis Liens, la langue y coule comme une source limpi­de, et tu crées des images, dans un tra­vail avec les noms et les verbes pour exclure toute dimen­sion représen­ta­tive, pour ne plus exprimer que tes ressen­tis. Je leur explique bien sûr ce tour­nant fon­da­men­tal dans l’his­toire de l’art, lorsque la représen­ta­tion du réel n’est plus resti­tuée d’un point de vue objec­tif, mais devient le fruit de le tran­scrip­tion d’une sub­jec­tiv­ité. Il faut le leur dire, tout ce que ton siè­cle avait de nou­veau, d’épous­tou­flant. Il y a eu les révo­lu­tions, il y a eu Freud, il y a eu de nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion et le Roman­tisme, l’avène­ment d’une parole cri­tique et d’un rôle nou­veau assumé par les écrivains… Et les poètes… Et bien sûr Baude­laire et Rim­baud ont ouvert porte à porte les entrées vers une moder­nité poé­tique que tu con­tin­ues à porter, que tu renou­velles… Liens !

 

Liens

 

Cordes faites de cris

Sons de cloches à tra­vers l’Europe
Siè­cles pendus

Rails qui lig­otez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Don­nons-nous la main

Vio­lente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins
Tours de Babel changées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amoureux qu’un seul lien a liés

D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde

J’écris seule­ment pour vous exalter
Ô sens ô sens chéris

Enne­mis du souvenir
Enne­mis du désir

Enne­mis du regret
Enne­mis des larmes
Enne­mis de tout ce que j’aime encore

Cal­ligrammes, 1916

Robert Delau­nay, Rythme sans fin, 
Cen­tre Georges Pompidou.

Ce qui est cer­tain, c’est que très vite tu deviens Guil­laume Apol­li­naire… Et on ne peut pas pré­ten­dre non plus que tu es résol­u­ment mod­erne ! Même si tu inventes le terme de Sur­réal­isme, il y a ton admi­ra­tion pour la  tra­di­tion que tu ne souhaites pas oubli­er. Tu veux l’intégrer, tout ce qu’elle a apporté à l’art, et qui enri­chit la nou­veauté. Tu évo­ques la fuite du temps et des sou­venirs. Tes chants mélan­col­iques et tes stro­phes ryth­mées par des topos élé­giaques, c’est sou­vent là mon lieu de com­mu­nion avec toi mais aus­si avec l’âme de l’humanité. Je veux qu’ils con­nais­sent eux aus­si ce refuge.

 

Les Fiançailles

Le print­emps laisse errer les fiancés parjures
Et laisse feuil­lol­er longtemps les plumes bleues
Que sec­oue le cyprès où niche l’oiseau bleu

Une Madone à l’aube a pris les églantines
Elle vien­dra demain cueil­lir les giroflées
Pour met­tre aux nids des colombes qu’elle destine
Au pigeon qui ce soir sem­blait le Paraclet

Au petit bois de cit­ron­niers s’enamourèrent
D’amour que nous aimons les dernières venues
Les vil­lages loin­tains sont comme leurs paupières
Et par­mi les cit­rons leurs cœurs sont suspendus

Mes amis m’ont enfin avoué leur mépris
Je buvais à pleins ver­res les étoiles
Un ange a exter­miné pen­dant que je dormais
Les agneaux les pas­teurs des tristes bergeries
De faux cen­tu­ri­ons empor­taient le vinaigre
Et les gueux mal blessés par l’épurge dansaient
Étoiles de l’éveil je n’en con­nais aucune
Les becs de gaz pis­saient leur flamme au clair de lune
Des croque-morts avec des bocks tin­taient des glas
À la clarté des bou­gies tombaient vaille que vaille
Des faux-cols sur des flots de jupes mal brossées
Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles
La ville cette nuit sem­blait un archipel
Des femmes demandaient l’amour et la dulie
Et som­bre som­bre fleuve je me rappelle
Les ombres qui pas­saient n’étaient jamais jolies

Je n’ai plus même pitié de moi
Et ne puis exprimer mon tour­ment de silence
Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles
Un Icare tente de s’élever jusqu’à cha­cun de mes yeux
Et por­teur de soleils je brûle au cen­tre de deux nébuleuses
Qu’ai-je fait aux bêtes théolo­gales de l’intelligence
Jadis les morts sont revenus pour m’adorer
Et j’espérais la fin du monde
Mais la mienne arrive en sif­flant comme un ouragan

J’ai eu le courage de regarder en arrière
Les cadavres de mes jours
Mar­quent ma route et je les pleure
Les uns pour­ris­sent dans les églis­es italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleuris­sent et fructifient
En même temps et en toute saison
D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
Où d’ardents bou­quets rouaient
Aux yeux d’une mulâtresse qui inven­tait la poésie
Et les ros­es de l’électricité s’ouvrent encore
Dans le jardin de ma mémoire

Par­don­nez-moi mon ignorance
Par­don­nez-moi de ne plus con­naître l’ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j’aime uniquement
Les fleurs à mes yeux rede­vi­en­nent des flammes
Je médite divinement
Et je souris des êtres que je n’ai pas créés
Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
Se mul­ti­pli­ait en réal­isant la diver­sité formelle de mon amour
J’admirerais mon ouvrage

J’observe le repos du dimanche
Et je loue la paresse
Com­ment com­ment réduire
L’infiniment petite science
Que m’imposent mes sens
L’un est pareil aux mon­tagnes au ciel
Aux villes à mon amour
Il ressem­ble aux saisons
Il vit décapité sa tête est le soleil
Et la lune son cou tranché
Je voudrais éprou­ver une ardeur infinie
Mon­stre de mon ouïe tu rugis et tu pleures
Le ton­nerre te sert de chevelure
Et tes griffes répè­tent le chant des oiseaux
Le touch­er mon­strueux m’a pénétré m’empoisonne
Mes yeux nagent loin de moi
Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve
La bête des fumées a la tête fleurie
Et le mon­stre le plus beau
Ayant la saveur du lau­ri­er se désole

À la fin les men­songes ne me font plus peur
C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
Ce col­lier de gouttes d’eau va par­er la noyée
Voici mon bou­quet de fleurs de la Passion
Qui offrent ten­drement deux couronnes d’épines
Les rues sont mouil­lées de la pluie de naguère
Des anges dili­gents tra­vail­lent pour moi à la maison
La lune et la tristesse dis­paraîtront pendant
Toute la sainte journée
Toute la sainte journée j’ai marché en chantant
Une dame penchée à sa fenêtre m’a regardé longtemps
M’éloigner en chantant

Au tour­nant d’une rue je vis des matelots
Qui dan­saient le cou nu au son d’un accordéon
J’ai tout don­né au soleil
Tout sauf mon ombre

Les dragues les bal­lots les sirènes mi-mortes
À l’horizon brumeux s’enfonçaient les trois-mâts
Les vents ont expiré couron­nés d’anémones
Ô Vierge signe pur du troisième mois

Tem­pli­ers flam­boy­ants je brûle par­mi vous
Prophéti­sons ensem­ble ô grand maître je suis
Le désir­able feu qui pour vous se dévoue
Et la girande tourne ô belle ô belle nuit

Liens déliés par une libre flamme Ardeur
Que mon souf­fle étein­dra Ô Morts à quarantaine
Je mire de ma mort la gloire et le malheur
Comme si je visais l’oiseau de la quintaine

Incer­ti­tude oiseau feint peint quand vous tombiez
Le soleil et l’amour dan­saient dans le village
Et tes enfants galants bien ou mal habillés
Ont bâti ce bûch­er le nid de mon courage

 Alcools, 1913

 

 

Il y a aus­si le lyrisme, ce con­cept qu’ils enten­dent depuis tou­jours quand ils abor­dent la Poésie… Com­ment le ren­dre apol­li­nar­ien ? Le Pont Mirabeau, le refrain, l’expression des sen­ti­ments, que tu places bien au dessus de l’instinct, de l’animalité, d’un élan naturel que tu veux sub­limer. la musique de tes vers…Elle est présente à chaque mot, le rythme, la scan­sion : tu chantes tes vers, nous les chantons…

 

 Le pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait tou­jours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tan­dis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éter­nels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

 Alcools, 1913

 

 

Voilà, ils vont écrire eux aus­si, ils vont ten­ter de te rejoin­dre, de gliss­er çà et là un petit souf­fle de toi… Je leur offre avant « Soleil cou coupé »… Je leur demande à quoi ils pensent en lisant ces trois mots, cer­tains rejoignent le soleil couchant… Quant à moi, je le leur dis : toute la poésie de tous les temps est là, dans cette image du soleil comme hébété, mort, qui des­sine dans le ciel  sa dis­pari­tion san­guino­lente et  laisse place à une traîne d’obscurité…

 

Pablo Picas­so, Por­trait de Guil­laume Apollinaire.

Zone

 

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eif­fel le trou­peau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les auto­mo­biles ont l’air d’être anciennes
La reli­gion seule est restée toute neuve la religion
Est restée sim­ple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus mod­erne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres obser­vent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y con­fess­er ce matin
Tu lis les prospec­tus les cat­a­logues les affich­es qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 cen­times pleines d’aventures policières
Por­traits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et pro­pre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvri­ers et les belles sténo-dactylographes
Du lun­di matin au same­di soir qua­tre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscrip­tions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des per­ro­quets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes cama­rades René Dalize
Vous n’aimez rien tant que les pom­pes de l’Église
Il est neuf heures le gaz est bais­sé tout bleu vous sortez du dor­toir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tan­dis qu’éternelle et adorable pro­fondeur améthyste
Tourne à jamais la flam­boy­ante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous cultivons
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et ver­meil de la douloureuse mère
C’est l’arbre tou­jours touf­fu de toutes les prières
C’est la dou­ble potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le ven­dre­di et ressus­cite le dimanche

C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Pupille Christ de l’oeil
Vingtième pupille des siè­cles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siè­cle comme Jésus monte dans l’air
Les dia­bles dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils dis­ent qu’il imite Simon Mage en Judée
Ils cri­ent s’il sait vol­er qu’on l’appelle voleur
Les anges volti­gent autour du joli voltigeur
Icare Enoch Elie Apol­lo­nius de Thyane
Flot­tent autour du pre­mier aéroplane
Ils s’écartent par­fois pour laiss­er pass­er ceux que trans­porte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui mon­tent éter­nelle­ment éle­vant l’hostie
L’avion se pose enfin sans refer­mer les ailes
Le ciel s’emplit alors de mil­lions d’hirondelles
À tire‑d’aile vien­nent les cor­beaux les fau­cons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les fla­mants les marabouts
L’oiseau Roc célébré par les con­teurs et les poètes
Plane ten­ant dans les ser­res le crâne d’Adam la pre­mière tête
L’aigle fond de l’horizon en pous­sant un grand cri
Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûch­er qui soi-même s’engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes lais­sant les périlleux détroits
Arrivent en chan­tant belle­ment toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Frater­nisent avec la volante machine

Main­tenant tu march­es dans Paris tout seul par­mi la foule
Des trou­peaux d’autobus mugis­sants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entr­erais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous sur­prenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étin­celles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pen­du dans un som­bre musée
Et quelque­fois tu vas le regarder de près

Aujourd’hui tu march­es dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en sou­venir c’était au déclin de la beauté

Entourée de flammes fer­ventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m’a inondé à Montmartre
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
L’amour dont je souf­fre est une mal­adie honteuse
Et l’image qui te pos­sède te fait sur­vivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
C’est tou­jours près de toi cette image qui passe

Main­tenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les cit­ron­niers qui sont en fleur toute l’année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L’un est Nis­sard il y a un Men­tonasque et deux Turbiasques
Nous regar­dons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et par­mi les algues nagent les pois­sons images du Sauveur

Tu es dans le jardin d’une auberge aux envi­rons de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d’écrire ton con­te en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose

Épou­van­té tu te vois dess­iné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressem­bles au Lazare affolé par le jour
Les aigu­illes de l’horloge du quarti­er juif vont à rebours
Et tu recules aus­si dans ta vie lentement
En mon­tant au Hrad­chin et le soir en écoutant
Dans les tav­ernes chanter des chan­sons tchèques

Te voici à Mar­seille au milieu des pastèques

Te voici à Cob­lence à l’hôtel du Géant

Te voici à Rome assis sous un néfli­er du Japon

Te voici à Ams­ter­dam avec une jeune fille que tu trou­ves belle et qui est laide
Elle doit se mari­er avec un étu­di­ant de Leyde
On y loue des cham­bres en latin Cubic­u­la locanda

Je m’en sou­viens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda

Tu es à Paris chez le juge d’instruction
Comme un crim­inel on te met en état d’arrestation

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du men­songe et de l’âge
Tu as souf­fert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai per­du mon temps

Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pau­vres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allait­ent des enfants
Ils emplis­sent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur etoile comme les rois-mages
Ils espèrent gag­n­er de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille trans­porte un édredon rouge comme vous trans­portez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aus­si irréels
Quelques-uns de ces émi­grants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus sou­vent le soir ils pren­nent l’air dans la rue
Et se dépla­cent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes por­tent perruque
Elles restent assis­es exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous par­mi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souf­frir son amant

Elle est la fille d’un ser­gent de ville de Jersey

Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées

J’ai une pitié immense pour les cou­tures de son ventre

J’humilie main­tenant à une pau­vre fille au rire hor­ri­ble ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tin­ter leurs bidons dans les rues

La nuit s’éloigne ain­si qu’une belle Métive
C’est Fer­dine la fausse ou Léa l’attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu march­es vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir par­mi tes fétich­es d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

Alcools, 1913
mm

Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.