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Lettre à Guillaume Apollinaire

Par |2018-11-07T19:17:50+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Focus, Guillaume Apollinaire|

Je me sou­viens de tou­jours t‘avoir eu auprès de moi. Quand j’étais petite, je ne te connais­sais pas encore,  mais ce sont tes mots qui venaient quand je regar­dais la cou­leur des forêts. Comme retrou­vée l’enfance, te lire c’est oublier tout âge, et se dis­soudre dans la puis­sance arché­ty­pale des ima­gi­naires.

 

Pour mon oral de Licence tu étais là, aus­si : Apollinaire et la moder­ni­té… J’avais une rage de dent j’ai tout oublié, et sont venus tes vers, ceux de La Chanson du mal aimé…  Je te dois une très bonne note… Et puis, c’est toi que je choi­sis quand j’aborde la poé­sie avec mes élèves… Aller inter­ro­ger la magie de ton uni­vers, je ne sais pas, c’est un peu comme regar­der à l’arrière d’une toile de Gustave Moreau pour en décou­vrir les secrets de fabri­ca­tion. J’essaie juste de sus­ci­ter une ren­contre, toi et eux, eux et la Poésie… Qui étais -tu ? D’abord ton visage, ces repré­sen­ta­tions de toi, les pho­tos…

Puis, qu’est ce que c’est, un Poète…? As-tu essayé de répondre à cette ques­tion, qu’en pen­sais-tu ? Je leur pro­pose un extrait de ta Lettre à Lou, puis nous dis­cu­tons, j’emprunte un peu de ta voix, le Poète est celui qui révèle le monde, qui décrypte et rend sen­sible toutes les dimen­sions du réel… non ? 

Louis Marcoussis, Portrait de Guillaume Apollinaire,
1912/​1920.

D’abord, être poète ne prouve pas qu’on ne puisse faire autre chose. Beaucoup ont été autre chose et fort bien – (je t’écris à la can­tine – excuse ce papier, Lou ché­ri ). D’autre part, le métier de poète n’est pas inutile, ni fou, ni fri­vole. Les poètes sont les créa­teurs (poète vient du grec et signi­fie en effet créa­teur, et poé­sie signi­fie créa­tion) – Rien ne vient donc sur terre, n’apparaît aux yeux des hommes s’il n’a d’abord été ima­gi­né par un poète. L’amour même, c’est la poé­sie natu­relle de la vie, l’instinct natu­rel qui nous pousse à créer de la vie, à repro­duire. Je te dis cela pour te mon­trer que je n’exerce pas le métier de poète sim­ple­ment pour avoir l’air de faire quelque chose et de ne rien faire en réa­li­té. Je sais que ceux qui se livrent au tra­vail de la poé­sie font quelque chose d’essentiel, de pri­mor­dial, de néces­saire avant toute chose, quelque chose enfin de divin. Je ne parle pas bien enten­du des simples ver­si­fi­ca­teurs. Je parle de ceux qui, péni­ble­ment, amou­reu­se­ment, génia­le­ment, peu à peu peuvent expri­mer une chose nou­velle et meurent dans l’amour qui les ins­pi­rait.

 

Qui tu étais ? Poète : je leur fais lire la der­nière strophe de La Chanson du mal aimé …

 

Moi qui sais des lais pour les reines
La com­plainte de mes années
Des hymnes d’amour aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chan­sons pour les sirènes.

 

 

Une entrée dans Alcools… qui es le poète, et la Poésie, son essence, l’impalpable tra­vail du lan­gage…

Nous lisons Zone, ton Art poé­tique, “A la fin tu es las de ce monde ancien”… Qu’est-ce que ça veut dire ? Ta moder­ni­té, nous en par­lons… Je leur montre des toiles de ton ami Delaunay, puis l’Orphisme, l’Esprit Nouveau, je pro­nonce ces noms, je parle de ton époque, de l’Art en ce début de siècle… la moder­ni­té… Les Pâques… Nous lisons…

Pourquoi tes poèmes sont-ils modernes ? Pas de ponc­tua­tion, le rythme des vers mar­qué par la syn­taxe et des asso­nances, puis sur­tout la simul­ta­néi­té, les tableaux jux­ta­po­sés dans La Chanson du mal aimé, comme des points de cou­leur, comme des à-plats qui se super­posent… Nous regar­dons des toiles de Delaunay, Picasso… Je leur parle de ton ami­tié, de ton enga­ge­ment dans ce mou­ve­ment de l’Art, de l’établissement des pro­lé­go­mènes de la moder­ni­té.

Puis Liens, la langue y coule comme une source lim­pide, et tu crées des images, dans un tra­vail avec les noms et les verbes pour exclure toute dimen­sion repré­sen­ta­tive, pour ne plus expri­mer que tes res­sen­tis. Je leur explique bien sûr ce tour­nant fon­da­men­tal dans l’histoire de l’art, lorsque la repré­sen­ta­tion du réel n’est plus res­ti­tuée d’un point de vue objec­tif, mais devient le fruit de le trans­crip­tion d’une sub­jec­ti­vi­té. Il faut le leur dire, tout ce que ton siècle avait de nou­veau, d’époustouflant. Il y a eu les révo­lu­tions, il y a eu Freud, il y a eu de nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion et le Romantisme, l’avènement d’une parole cri­tique et d’un rôle nou­veau assu­mé par les écri­vains… Et les poètes… Et bien sûr Baudelaire et Rimbaud ont ouvert porte à porte les entrées vers une moder­ni­té poé­tique que tu conti­nues à por­ter, que tu renou­velles… Liens !

 

Liens

 

Cordes faites de cris

Sons de cloches à tra­vers l’Europe
Siècles pen­dus

Rails qui ligo­tez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Donnons-nous la main

Violente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tis­sées
Câbles sous-marins
Tours de Babel chan­gées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amou­reux qu’un seul lien a liés

D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde

J’écris seule­ment pour vous exal­ter
Ô sens ô sens ché­ris

Ennemis du sou­ve­nir
Ennemis du désir

Ennemis du regret
Ennemis des larmes
Ennemis de tout ce que j’aime encore

Calligrammes, 1916

Robert Delaunay, Rythme sans fin,
Centre Georges Pompidou.

Ce qui est cer­tain, c’est que très vite tu deviens Guillaume Apollinaire… Et on ne peut pas pré­tendre non plus que tu es réso­lu­ment moderne ! Même si tu inventes le terme de Surréalisme, il y a ton admi­ra­tion pour la  tra­di­tion que tu ne sou­haites pas oublier. Tu veux l’intégrer, tout ce qu’elle a appor­té à l’art, et qui enri­chit la nou­veau­té. Tu évoques la fuite du temps et des sou­ve­nirs. Tes chants mélan­co­liques et tes strophes ryth­mées par des topos élé­giaques, c’est sou­vent là mon lieu de com­mu­nion avec toi mais aus­si avec l’âme de l’humanité. Je veux qu’ils connaissent eux aus­si ce refuge.

 

Les Fiançailles

Le prin­temps laisse errer les fian­cés par­jures
Et laisse feuillo­ler long­temps les plumes bleues
Que secoue le cyprès où niche l’oiseau bleu

Une Madone à l’aube a pris les églan­tines
Elle vien­dra demain cueillir les giro­flées
Pour mettre aux nids des colombes qu’elle des­tine
Au pigeon qui ce soir sem­blait le Paraclet

Au petit bois de citron­niers s’enamourèrent
D’amour que nous aimons les der­nières venues
Les vil­lages loin­tains sont comme leurs pau­pières
Et par­mi les citrons leurs cœurs sont sus­pen­dus

Mes amis m’ont enfin avoué leur mépris
Je buvais à pleins verres les étoiles
Un ange a exter­mi­né pen­dant que je dor­mais
Les agneaux les pas­teurs des tristes ber­ge­ries
De faux cen­tu­rions empor­taient le vinaigre
Et les gueux mal bles­sés par l’épurge dan­saient
Étoiles de l’éveil je n’en connais aucune
Les becs de gaz pis­saient leur flamme au clair de lune
Des croque-morts avec des bocks tin­taient des glas
À la clar­té des bou­gies tom­baient vaille que vaille
Des faux-cols sur des flots de jupes mal bros­sées
Des accou­chées mas­quées fêtaient leurs rele­vailles
La ville cette nuit sem­blait un archi­pel
Des femmes deman­daient l’amour et la dulie
Et sombre sombre fleuve je me rap­pelle
Les ombres qui pas­saient n’étaient jamais jolies

Je n’ai plus même pitié de moi
Et ne puis expri­mer mon tour­ment de silence
Tous les mots que j’avais à dire se sont chan­gés en étoiles
Un Icare tente de s’élever jusqu’à cha­cun de mes yeux
Et por­teur de soleils je brûle au centre de deux nébu­leuses
Qu’ai-je fait aux bêtes théo­lo­gales de l’intelligence
Jadis les morts sont reve­nus pour m’adorer
Et j’espérais la fin du monde
Mais la mienne arrive en sif­flant comme un oura­gan

J’ai eu le cou­rage de regar­der en arrière
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pour­rissent dans les églises ita­liennes
Ou bien dans de petits bois de citron­niers
Qui fleu­rissent et fruc­ti­fient
En même temps et en toute sai­son
D’autres jours ont pleu­ré avant de mou­rir dans des tavernes
Où d’ardents bou­quets rouaient
Aux yeux d’une mulâ­tresse qui inven­tait la poé­sie
Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
Dans le jar­din de ma mémoire

Pardonnez-moi mon igno­rance
Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j’aime uni­que­ment
Les fleurs à mes yeux rede­viennent des flammes
Je médite divi­ne­ment
Et je sou­ris des êtres que je n’ai pas créés
Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
Se mul­ti­pliait en réa­li­sant la diver­si­té for­melle de mon amour
J’admirerais mon ouvrage

J’observe le repos du dimanche
Et je loue la paresse
Comment com­ment réduire
L’infiniment petite science
Que m’imposent mes sens
L’un est pareil aux mon­tagnes au ciel
Aux villes à mon amour
Il res­semble aux sai­sons
Il vit déca­pi­té sa tête est le soleil
Et la lune son cou tran­ché
Je vou­drais éprou­ver une ardeur infi­nie
Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures
Le ton­nerre te sert de che­ve­lure
Et tes griffes répètent le chant des oiseaux
Le tou­cher mons­trueux m’a péné­tré m’empoisonne
Mes yeux nagent loin de moi
Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve
La bête des fumées a la tête fleu­rie
Et le monstre le plus beau
Ayant la saveur du lau­rier se désole

À la fin les men­songes ne me font plus peur
C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
Ce col­lier de gouttes d’eau va parer la noyée
Voici mon bou­quet de fleurs de la Passion
Qui offrent ten­dre­ment deux cou­ronnes d’épines
Les rues sont mouillées de la pluie de naguère
Des anges dili­gents tra­vaillent pour moi à la mai­son
La lune et la tris­tesse dis­pa­raî­tront pen­dant
Toute la sainte jour­née
Toute la sainte jour­née j’ai mar­ché en chan­tant
Une dame pen­chée à sa fenêtre m’a regar­dé long­temps
M’éloigner en chan­tant

Au tour­nant d’une rue je vis des mate­lots
Qui dan­saient le cou nu au son d’un accor­déon
J’ai tout don­né au soleil
Tout sauf mon ombre

Les dragues les bal­lots les sirènes mi-mortes
À l’horizon bru­meux s’enfonçaient les trois-mâts
Les vents ont expi­ré cou­ron­nés d’anémones
Ô Vierge signe pur du troi­sième mois

Templiers flam­boyants je brûle par­mi vous
Prophétisons ensemble ô grand maître je suis
Le dési­rable feu qui pour vous se dévoue
Et la girande tourne ô belle ô belle nuit

Liens déliés par une libre flamme Ardeur
Que mon souffle étein­dra Ô Morts à qua­ran­taine
Je mire de ma mort la gloire et le mal­heur
Comme si je visais l’oiseau de la quin­taine

Incertitude oiseau feint peint quand vous tom­biez
Le soleil et l’amour dan­saient dans le vil­lage
Et tes enfants galants bien ou mal habillés
Ont bâti ce bûcher le nid de mon cou­rage

 Alcools, 1913

 

 

Il y a aus­si le lyrisme, ce concept qu’ils entendent depuis tou­jours quand ils abordent la Poésie… Comment le rendre apol­li­na­rien ? Le Pont Mirabeau, le refrain, l’expression des sen­ti­ments, que tu places bien au des­sus de l’instinct, de l’animalité, d’un élan natu­rel que tu veux subli­mer. la musique de tes vers…Elle est pré­sente à chaque mot, le rythme, la scan­sion : tu chantes tes vers, nous les chan­tons…

 

 Le pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en sou­vienne
La joie venait tou­jours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains res­tons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éter­nels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau cou­rante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est vio­lente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps pas­sé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

 Alcools, 1913

 

 

Voilà, ils vont écrire eux aus­si, ils vont ten­ter de te rejoindre, de glis­ser çà et là un petit souffle de toi… Je leur offre avant « Soleil cou cou­pé »… Je leur demande à quoi ils pensent en lisant ces trois mots, cer­tains rejoignent le soleil cou­chant… Quant à moi, je le leur dis : toute la poé­sie de tous les temps est là, dans cette image du soleil comme hébé­té, mort, qui des­sine dans le ciel  sa dis­pa­ri­tion san­gui­no­lente et  laisse place à une traîne d’obscurité…

 

Pablo Picasso, Portrait de Guillaume Apollinaire.

Zone

 

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le trou­peau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les auto­mo­biles ont l’air d’être anciennes
La reli­gion seule est res­tée toute neuve la reli­gion
Est res­tée simple comme les han­gars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confes­ser ce matin
Tu lis les pros­pec­tus les cata­logues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poé­sie ce matin et pour la prose il y a les jour­naux
Il y a les livrai­sons à 25 cen­times pleines d’aventures poli­cières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clai­ron
Les direc­teurs les ouvriers et les belles sté­no-dac­ty­lo­graphes
Du lun­di matin au same­di soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les ins­crip­tions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des per­ro­quets criaillent
J’aime la grâce de cette rue indus­trielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes cama­rades René Dalize
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
Il est neuf heures le gaz est bais­sé tout bleu vous sor­tez du dor­toir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la cha­pelle du col­lège
Tandis qu’éternelle et ado­rable pro­fon­deur amé­thyste
Tourne à jamais la flam­boyante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous culti­vons
C’est la torche aux che­veux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et ver­meil de la dou­lou­reuse mère
C’est l’arbre tou­jours touf­fu de toutes les prières
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le ven­dre­di et res­sus­cite le dimanche

C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les avia­teurs
Il détient le record du monde pour la hau­teur

Pupille Christ de l’oeil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et chan­gé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regar­der
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
Les anges vol­tigent autour du joli vol­ti­geur
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du pre­mier aéro­plane
Ils s’écartent par­fois pour lais­ser pas­ser ceux que trans­porte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éter­nel­le­ment éle­vant l’hostie
L’avion se pose enfin sans refer­mer les ailes
Le ciel s’emplit alors de mil­lions d’hirondelles
À tire-d’aile viennent les cor­beaux les fau­cons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les fla­mants les mara­bouts
L’oiseau Roc célé­bré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la pre­mière tête
L’aigle fond de l’horizon en pous­sant un grand cri
Et d’Amérique vient le petit coli­bri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
Puis voi­ci la colombe esprit imma­cu­lé
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocel­lé
Le phé­nix ce bûcher qui soi-même s’engendre
Un ins­tant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes lais­sant les périlleux détroits
Arrivent en chan­tant bel­le­ment toutes trois
Et tous aigle phé­nix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine

Maintenant tu marches dans Paris tout seul par­mi la foule
Des trou­peaux d’autobus mugis­sants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entre­rais dans un monas­tère
Vous avez honte quand vous vous sur­pre­nez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étin­celles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pen­du dans un sombre musée
Et quel­que­fois tu vas le regar­der de près

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensan­glan­tées
C’était et je vou­drais ne pas m’en sou­ve­nir c’était au déclin de la beau­té

Entourée de flammes fer­ventes Notre-Dame m’a regar­dé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m’a inon­dé à Montmartre
Je suis malade d’ouïr les paroles bien­heu­reuses
L’amour dont je souffre est une mala­die hon­teuse
Et l’image qui te pos­sède te fait sur­vivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
C’est tou­jours près de toi cette image qui passe

Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citron­niers qui sont en fleur toute l’année
Avec tes amis tu te pro­mènes en barque
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regar­dons avec effroi les poulpes des pro­fon­deurs
Et par­mi les algues nagent les pois­sons images du Sauveur

Tu es dans le jar­din d’une auberge aux envi­rons de Prague
Tu te sens tout heu­reux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose

Épouvanté tu te vois des­si­né dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mou­rir le jour où tu t’y vis
Tu res­sembles au Lazare affo­lé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quar­tier juif vont à rebours
Et tu recules aus­si dans ta vie len­te­ment
En mon­tant au Hradchin et le soir en écou­tant
Dans les tavernes chan­ter des chan­sons tchèques

Te voi­ci à Marseille au milieu des pas­tèques

Te voi­ci à Coblence à l’hôtel du Géant

Te voi­ci à Rome assis sous un néflier du Japon

Te voi­ci à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étu­diant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locan­da

Je m’en sou­viens j’y ai pas­sé trois jours et autant à Gouda

Tu es à Paris chez le juge d’instruction
Comme un cri­mi­nel on te met en état d’arrestation

Tu as fait de dou­lou­reux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du men­songe et de l’âge
Tu as souf­fert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai per­du mon temps

Tu n’oses plus regar­der tes mains et à tous moments je vou­drais san­glo­ter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épou­van­té
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émi­grants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur etoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et reve­nir dans leur pays après avoir fait for­tune
Une famille trans­porte un édre­don rouge comme vous trans­por­tez votre coeur
Cet édre­don et nos rêves sont aus­si irréels
Quelques-uns de ces émi­grants res­tent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus sou­vent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rare­ment comme les pièces aux échecs
Il y a sur­tout des Juifs leurs femmes portent per­ruque
Elles res­tent assises exsangues au fond des bou­tiques

Tu es debout devant le zinc d’un bar cra­pu­leux
Tu prends un café à deux sous par­mi les mal­heu­reux

Tu es la nuit dans un grand res­tau­rant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des sou­cis cepen­dant
Toutes même la plus laide a fait souf­frir son amant

Elle est la fille d’un ser­gent de ville de Jersey

Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et ger­cées

J’ai une pitié immense pour les cou­tures de son ventre

J’humilie main­te­nant à une pauvre fille au rire hor­rible ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les lai­tiers font tin­ter leurs bidons dans les rues

La nuit s’éloigne ain­si qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive

Et tu bois cet alcool brû­lant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir par­mi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ infé­rieurs des obs­cures espé­rances

Adieu Adieu

Soleil cou cou­pé

Alcools, 1913
mm

Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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