Les brodèmes d’Ekaterina Igorovna

Par |2021-03-06T14:31:36+01:00 6 mars 2021|Catégories : Ekaterina Igorevna, Essais & Chroniques|

Le rythme est cer­taine­ment l’essence du poème, la musi­cal­ité une oppor­tu­nité de libéra­tion hors des car­cans du lan­gage. Je me suis demandé si c’est ce que représente Eka­te­ri­na Igorov­na dans ses Brodèmes, qui sont des poèmes traduits en en morse et brodés sur du tis­su. Est-ce qu’il s’ag­it de dessins, de signes ? Ce qui est cer­tain c’est que le morse, struc­ture binaire, donne à voir la trame ryth­mique du poème, et rend per­cep­ti­ble cette dual­ité qui entre la parole et le silence ouvre aux mul­ti­plic­ités des récep­tions, donc des inter­pré­ta­tions. C’est donc avec une vive curiosité que je l’ai inter­rogée, peut-être aus­si pour savoir si elle avait approché cet ailleurs de la poésie, grâce à son dis­posi­tif, son art, sa sensibilité.

Pourquoi broder des poèmes en Morse ?  Qu’est-ce qui motive votre démarche ?

Pour moi, la broderie et la poésie pos­sè­dent un point com­mun : des mou­ve­ments piquer-percer créant un rythme vital faisant écho au rythme des vers. En ce qui con­cerne les poèmes, je suis attirée par leur dual­ité : la poésie clas­sique est éthérée mais d’une struc­ture réglée et ciselée. Je me nour­ris de cette coex­is­tence, la broderie la pos­sède égale­ment. 
Depuis l’enfance je suis attachée à ces deux arts. Au fil du temps j’ai décidé de les unir grâce au code Morse que j’utilise comme sym­bole d’une com­mu­ni­ca­tion humaine très cod­i­fiée mais pour­tant floue et mys­térieuse. Dans ma série phare « Brodème » (mot-valise issu de « broderie » et « poème »), j’attire l’attention sur valeur des mots pronon­cés et écrits. L’ignorance abîme et anéan­tit ; apprenons à enten­dre, nous enten­dre autant entre-nous qu’en nous.
Cette idée est accom­plie par la tech­nique du point de croix que j’utilise. Le proces­sus de créa­tion requiert temps et patience. En exé­cu­tant une oeu­vre j’essaye de m’écouter, je muris mes réflex­ions, je chas­se mes peurs… afin d’écouter les autres.
Le Morse est à l’origine de toutes les com­mu­ni­ca­tions numériques et fut créé pour que des gens puis­sent garder le lien dans des envi­ron­nements hos­tiles, pour qu’ils puis­sent men­er con­ver­sa­tion et actions. Depuis sa créa­tion en 1832 nous com­mu­niquons sans cesse mais nous ne sommes plus/pas capa­bles de nous écouter vrai­ment. J’espère qu’en regar­dant mes brodèmes les gens se poseront la ques­tion : « Qu’est-ce que je veux vrai­ment ? », « Que dit ma voix intérieure ? ».

Le Lion et La Colombe d’A­lyre, broderie à la main, mouliné et canevas, 50 x 40 cm.

Quels poèmes avez-vous déjà tran­scrits ? Com­ment les choisissez-vous ?
Mon pre­mier brodème reprend un poème écrit par mon ami poète Alyre ; il s’agit de vers d’amour. Ensuite, je suis tombée sous le charme de « Je vous aimais… » d’Alexandre Pouchkine, « Alba­tros » et « Une Charogne »de Charles Baude­laire, « Ali­cante » de Jacques Prévert, « Cer­ti­tude » de Paul Élu­ard… Il y a égale­ment quelques cita­tions de Niet­zsche et de Tolstoï.
Je ne choi­sis que des poèmes qui me font vibr­er, qui me rap­pel­lent des sou­venirs, devant lesquels je suis subjuguée…

Je vous aimais…d’Alexandre Pouchkine, broderie à la main, mouliné et canevas, 50 x 40 cm.

 

 

 

Je vous aimais… et mon amour peut-être
Au fond du cœur n’est pas encore éteint. 
Mais je saurai n’en rien laiss­er paraître. 
Je ne veux plus vous faire de chagrin. 
Je vous aimais d’un feu timide et tendre, 
Sou­vent jaloux, mais si sincèrement, 
Je vous aimais sans jamais rien attendre…
Ah! puisse un autre vous aimer autant.

Alexan­dre Pouchkine

 

Est-ce que le fait de traduire des poèmes en Morse per­met de ren­dre per­cep­ti­ble leur rythme ? Est-ce que le « dessin-poème » réal­isé restitue une sorte de trame ryth­mique, prosodique, de l’écrit ?
Si on élude la prob­lé­ma­tique de la flu­id­ité de la tran­scrip­tion, i.e. la maitrise du code Morse, le brodème ajoute une sec­onde struc­ture poéti­co-visuelle entre l’oeil et l’oeuvre poétique.
Mes brodèmes mag­ni­fient la poésie car ils con­ser­vent son lyrisme mais exac­erbe son mystère.
Réal­isant des poèmes en langue française, poly­sémique par excel­lence, le sens du poème varie selon la per­cep­tion per­son­nelle de cha­cun. C’est ce qui rend la poésie énig­ma­tique et mys­térieuse. Donc la tran­scrip­tion des poèmes en Morse per­met plutôt de ren­dre per­cep­ti­ble leur secrète pro­fondeur, leurs vibra­tions comme leurs jeux de mots.

 

Pensez-vous que vous exposez des poèmes, ou bien des œuvres pic­turales, ou est-ce entre les deux, entre écri­t­ure et dessin, ou un dessin écrit mais pas un calligramme ?
Comme leur nom l’indique, mes brodèmes for­ment une oeu­vre pro­téi­forme qui se trans­forme devant nos yeux et se joue des deux reg­istres d’expression.
D’emblée, une abstrac­tion nous saisit puis, dès que nous avons la bonne clé (le code Morse), nous décou­vrons des mots cachés, des vers et le sens de l’oeuvre s’enrichit.
Il s’agit d’une dialec­tique entre poésie et picturalité.

 

Ali­cante de Jacques Prévert,  broderie à la main, mouliné et canevas, 50 x 40 cm.

L’ensemble se situe entre le dessin et l’écriture, mais il s’agit d’une écri­t­ure tout de même, le Morse, com­posé de struc­tures binaires, comme la parole et le silence, dual­ité qui sous-tend l’écriture poé­tique. Est-ce ce que vous traduisez l’essence du poème ?
 Comme vous l’avez souligné, il ne s’agit pas de tra­duc­tion mais de tran­scrip­tion d’un alpha­bet à un autre. En occurence, l’essence du poème est mieux que resti­tuée, elle est ren­due à son orig­ine prim­i­tive, mise en abîme par l’hermétisme du code Morse.
Quelle seront les poèmes que vous traduirez encore, et est-ce que vous pensez à éten­dre votre démarche à d’autres caté­gories génériques ?
 Actuelle­ment, je tra­vaille sur plusieurs pro­jets. Je con­tin­ue ma col­lab­o­ra­tion avec Alyre, je m’inspire tou­jours des classiques.
Récem­ment, j’ai reçu une propo­si­tion d’une col­lab­o­ra­tion avec un artiste sculp­teur, donc vous ver­rez prochaine­ment des sculp­tures avec des poèmes en Morse.

 

Charles Baude­laire, Une charogne

Une Charogne de Charles Baude­laire, broderie 
à la main, mouliné et canevas, 50 x 40 cm.

Rap­pelez-vous l’ob­jet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sen­tier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon non­cha­lante et cynique
Son ven­tre plein d’exhalaisons.

Le soleil ray­on­nait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de ren­dre au cen­tu­ple à la grande Nature
Tout ce qu’ensem­ble elle avait joint ;

Et le ciel regar­dait la car­casse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puan­teur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouch­es bour­don­naient sur ce ven­tre putride,
D’où sor­taient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, mon­tait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souf­fle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un van­neur d’un mou­ve­ment rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’ef­façaient et n’é­taient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seule­ment par le souvenir.

Der­rière les rochers une chi­enne inquiète
Nous regar­dait d’un oeil fâché,
Epi­ant le moment de repren­dre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

- Et pour­tant vous serez sem­blable à cette ordure,
A cette hor­ri­ble infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les flo­raisons grasses,
Moisir par­mi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

 

Présentation de l’auteur

Ekaterina Igorevna

Eka­te­ri­na Igorevna est une artiste tex­tile basée en France dont les pièces ont été exposées dans de nom­breux événe­ments nationaux. De plus, son art fait par­tie de la col­lec­tion per­ma­nente du Musée de la Broderie de France. Son tra­vail est une fusion de broderie, de poésie et de code numérique traduit à tra­vers le «kaléido­scope de nos émotions ».

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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