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Muriel Augry, Ne me dérêve pas

Par |2020-11-28T19:50:52+01:00 26 novembre 2020|Catégories : Critiques, Muriel Augry|

Poésie courte, frag­ments, tou­jours accom­pa­gnés d’images, c’est une constante des recueils de Muriel Augry. Celui-ci, Ne me dérêve pas, échappe d’autant moins à la règle qu’il s’agit d’une antho­lo­gie fran­co-rou­maine tra­duite par Raluca Varlan Bondor, et illus­trée des des­sins de Dragos Petrascu.

Une antho­lo­gie par défi­ni­tion pré­sente des extraits des publi­ca­tions de l’auteur concer­né. Et ce qu’il y a d’intéressant avec cet exer­cice c’est que l’on peut suivre l’évolution d’une écri­ture, côtoyer les uni­vers de l’artiste. Celui de Muriel Augry se laisse entre­voir d’autant plus faci­le­ment que des sur­titres propres à cette publi­ca­tion pré­sentent les titres de ses recueils publiés de 2010 à aujourd’hui. Des extraits pré­sen­tés dans un ordre chro­no­lo­gique de : Exiluri, qui convoque des textes des len­de­mains tur­quoises  paru à Rabat aux édi­tions Marsam, Mosaïques, où l’on peut lire quelques poèmes tirés des Écailles du soir  paru chez L’Harmattan en 2012, Transparences, avec des poèmes d’Éclats de mur­mures en 2016, Échos,  un choix de poèmes des Instantanés d’une rive à l’autre en 1018, publiés à Tanger par Virgule Éditions, pour ter­mi­ner avec Coulisses, qui regroupe quelques uns de ses der­niers textes parus dans Les lignes de l’attente paru chez  Voix d’encre en 2020.

Muriel AUGRY, Ne me dérêve pas , Iasi, ed. Junimea, 2020.

Ces textes sont accom­pa­gnés d’illustrations de Dragos Petrascu, qui compte par­mi les plus impor­tants artistes rou­mains contem­po­rains. Il « explore les latences infi­nies de la plas­ti­ci­té, en pas­sant sans dif­fi­cul­té du des­sin à la gra­vure, de l’art gra­phique aux ins­tal­la­tions com­plexes, tri­di­men­sio­nelles ». Rien d’étonnant alors que l’ensemble soit si pro­fond, qu’une uni­té qui dévoile le silence rete­nu par le poème se révèle dans cette dyna­mique sub­tile, où tout est à la mesure des sillons d’encre noire des gra­vures où affleure la pro­fon­deur de nos exis­tences, dans ces plon­gées par­fois abys­sale, par­fois sal­va­trices, tou­jours res­ti­tuées comme ini­tia­tiques. Tout est là dès le pre­mier regard conte­nu dans ces jux­ta­po­si­tions en équi­libre entre le blanc et le noir, le mot et la phrase, le son et le silence.

Dessin de Dragos Petrascu, Ne me dérêve pas, de Muriel Augry, Iasi, ed. Junimea, 2020.

Il fal­lait ces gra­vures près des poèmes de Muriel Augry, parce qu’elles ren­voient un écho de la puis­sance de ce regard sur les jours et les nuits, un regard sans conces­sion, mais sans fai­blesse, et por­teur d’une acui­té féroce et douce, car on per­çoit der­rière chaque frag­ment cette femme qui sait, qui a mar­ché long­temps dans des déserts de soli­tude, et qui a ren­con­tré l’humain. 

Un lexique sou­vent sou­te­nu, et une syn­taxe recher­chée, c’est ce qui consti­tue la poé­tique des vers de Muriel Augry. Nous n’avons pas pour autant une poé­sie pré­cieuse ni her­mé­tique. Ce dis­po­si­tif confère juste une grande puis­sance aux images, car il côtoie un emploi plus cou­rant de la langue. Le pay­sage est sou­vent pré­texte à l’énonciation des états d’âme, comme chez les Romantiques. Les endroits du regard, les ins­tants figés dans les sen­sa­tions, et les états d’âme ne sont jamais pré­textes à un épan­che­ment lyrique sur­an­né, ni à des envo­lées pesantes. Le ton est juste et la force de ce qui est écrit n’en est que plus pré­gnante. Ce qui s’offre alors est une

 

Symphonie des terres meurtries 
En quête de veillées blanchies 
Jouissances ubuesques
Les artères palpitent 
Dans les faran­doles de la vie

 

Dessin de Dragos Petrascu, Ne me dérêve pas, Muriel Augry, Iasi, ed. Junimea, 2020.

La joie est incan­des­cente tant le cha­grin immense  qui la côtoie lui donne de puis­sance. La vie est per­çue comme un Satori accueilli et vécu en conscience.

 

La saveur de l’absence 
Tu m’as appris le son des heures sans cadran

La saveur de l’absence
Lorsque l’océan scelle
Les épou­sailles du gris et du vert

Tu as cou­ché sur un drap de pluie un cor­tège de sans nom 
Écrit les fron­tières de l’oubli à l’ombre de Mozart

Tu as par­cou­ru l’inaccessible jus­qu’ à l’abri
Où nuit après jour se bâtissent nos errances

 

Mais il y a aus­si la saveur de ces pays dans les­quels  a vécu l’autrice. Elle y voit l’homme, elle témoigne, elle  porte cette conscience poli­tique si essen­tielle aujourd’hui.

 

Au pays des aveugles 
Le silence se drape d’un tis­su de verre
Au pays des aveugles
Le cri est souffle de nuit

Arraché à l’ombre 
Il sillonne la scène 
L’emprisonne
La berce 
En gourmet

À genoux il est titan
À genoux il sonne l’audace

D’une main il effleure les cimes 
Renverse la mer

Dans la boîte noire une his­toire se déplie
Une île colore ses falaises à l’abri de la mémoire
Et attend l’enfant près du lau­rier rose

 

Lorsqu’on l’interroge à pro­pos du titre de cette antho­lo­gie, la poé­tesse répond “Ne me dérêve pas, un bar­ba­risme, un clin d’ œil à l’enfance quand je me réfu­giais dans mon monde de songes et ne sou­hai­tais pas que les adultes m’en délogent… Un cre­do assu­mé à l’ âge adulte…” Muriel Augry séjourne tou­jours dans ce monde de songes et de rêves où elle nous emmène, entre l’univers de l’enfance et  le car­can ration­nel des adultes, là où demeurent les Poètes.

 

Présentation de l’auteur

Muriel Augry

Née à Paris, Muriel Augry est poé­tesse, essayiste et nou­vel­liste. Docteur ès lettres de l’Université de Paris Sorbonne, elle a ensei­gné à l’Université de Turin, puis exer­cé dif­fé­rentes fonc­tions dans la diplo­ma­tie cultu­relle en Italie, au Maroc et en Roumanie.

Elle a reçu en 1990, le « Prix Roland de Jouvenel de l’Académie fran­çaise », pour son essai Le cos­mo­po­li­tisme dans les textes courts de Stendhal et Mérimée. (ed. Slatkine)

Elle est l’auteure d’un recueil de nou­velles Rien ne va plus  (Ed. l’Harmattan, Paris, 2010) et  de cinq recueils de poé­sie : Les len­de­mains tur­quoises (Ed. Marsam, Rabat, 2010), Les Ecailles du Soir (Ed. L’Harmattan, 2012), Eclats de mur­mures (Virgule Editions,Tanger, 2018), Instantanés d’une rive à l’autre  (Virgule Editions, Tanger, 2019) qui a reçu , le « Prix Vénus Khoury Ghata de la poé­sie illus­trée », et Les lignes de l’attente (Ed. Voix d’Encre, Montelimar, 2020). Une antho­lo­gie poé­tique bilingue Ne me dérêve pas est parue en Roumanie, chez Junimea, en 2020.

Elle aime ins­tau­rer, dans ses ouvrages, un dia­logue avec des artistes plas­ti­ciens : Marco Nereo Rotelli, Abdallah Akar, Youssef El Kahfai, Dragos Petrasu.

Elle est membre de la Société des Gens de lettres, du Pen club fran­çais et du Parlement des écri­vaines francophones.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octobre, un recueil écrit avec Alain Brissiaud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Anthologie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antho­lo­gie de poé­sie fémi­nine contem­po­raine, (2020, Plimay). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille, Point contem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire géné­rale des édi­tions Transignum diri­gées par Wanda Mihuleac.
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