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Sabine Venaruzzo, Et maintenant, j’attends

Par |2020-12-06T11:07:33+01:00 6 décembre 2020|Catégories : Critiques, Sabine Venaruzzo|

Un titre qui inter­pelle. Se des­sine une tem­po­ra­li­té, “main­te­nant”, mais avant ou après quoi, et un état de fait, “j’attends”. Alors on ima­gine, et on regarde la cou­ver­ture de ce recueil de Sabine Venaruzzo, où une femme rouge tout entière se tient debout dans une lande épaisse, gants de boxe aux mains. 

La réponse est à la fin du livre : le lec­teur est invi­té à entrer, à fran­chir ce qui aupa­ra­vant était l’intangible silence qui sépa­rait l’auteur du des­ti­na­taire fic­tif du texte. Grâce à un dis­po­si­tif de QR code il est pos­sible non seule­ment de pro­lon­ger l’immersion dans l’univers de la poète, mais, chose extra­or­di­naire, de par­ti­ci­per à l’élaboration d’une suite, d’un écho. Remarquable oppor­tu­ni­té ouver­ture vers cet idéal de fra­ter­ni­té pour lequel existe la poé­sie en offrant un au-delà du lan­gage, une libé­ra­tion des repré­sen­ta­tions, une plon­gée dans les uni­ver­saux que nous por­tons tous. Ici le recueil pré­pare à ce qui clos et ouvre, à cette invi­ta­tion à la réunion.

Le recueil se ter­mine sur une adresse au lec­teur “Notes de l’auteur à votre attention” :

Terminer ce recueil en le lais­sant ouvert à tous les possibles
Et main­te­nant, j’attends…
                                                     …vos mots !
Ecrits, des­si­nés, pho­to­gra­hiés, fil­més, dits, chantés !

 

Sabine Venaruzzo, Et main­te­nant, j’attends, Editions de L’Aigrette, 2020, 102 pages, 15 €.

Terminer ce recueil”, qui ne se finit pas, parce que l’appel à la réunion est ce qui ouvre, à la fin des poèmes, après les quelques pages rouges dans les­quelles Sabine Venaruzzo exhorte au  rassemblement :

Poétons ensemble

Ecrivons le poème uni­ver­sel qui ras­semble nos parts 
d’humanité 
Naissantes et naïves, écla­tées sous les bombes, rassemblées
dans la rue, cali­brées espace vital, aimantes et sauvages,
arrê­tées dans des camps, cou­chées réver­bère, irra­diées cellulaires.

Et main­te­nant. Avec toi. Notre attente contre toute atteinte est
en mouvement.

 

Ces pages rouges qui pré­cèdent l’invitation à venir par­ti­ci­per à l’élaboration d’une fra­ter­ni­té poé­tique entrent dans le regard, épousent la chair, empruntent la matière de nos âmes. Une cou­leur qui ponc­tue les pages du recueil, où quelques pho­tos de la poète habillée et mas­quée de rouge, gants de boxe com­pris, prend des poses dif­fé­rentes, puis où le gant de boxe seul appa­raît. Rouge, sym­bole de dan­ger, et de com­ba­ti­vi­té. Un com­bat qui est celui que Sabine Venaruzzo mène pour la paix.

Dans la pre­mière par­tie du recueil, les poèmes disent ce qui sépare, évoquent la vio­lence qui règne sur cette pla­nète, signe d’un échec patent de nos socié­tés à éla­bo­rer un quo­ti­dien por­teur d’épanouissement. Tant d’aberrations, tant de haine, tant de sché­mas cou­sus de peurs et de désa­gré­ga­tion, de vio­lence et de geôles, sont énon­cés. Comme on visite un édi­fice en péril la poète ouvre des portes qui dévoilent les espaces de tous ces échecs de l’humanité.

 

J’ai le cœur Bagdad

A Aya Mansour
Texte paru dans l’anthologie Rouges
aux édi­tions de l’Aigrette

Sur le che­min rouge des frères abattus
Des corps renaissent dans une herbe folle
Des sil­houettes s’enlacent
Et s’entassent
Et s’aiment
Dans l’infinie racine du temps

 

Puis les pages rouges, pré­sentes déjà dans les aplats de cou­leur qui ponc­tuent les pho­tos. Il faut agir. Nous sommes invi­tés à par­ti­ci­per, à rejoindre nos frères humains. Là impos­sible de refer­mer le recueil, comme à chaque fois, comme cette sem­pi­ter­nelle céré­mo­nie, fer­mer le livre, le poser, ému ou pas, ou de moins en moins, et reprendre le flux de la vie, inepte à force de pertes inouïes de toutes ces valeurs per­dues dont la plus épous­tou­flante est la fra­ter­ni­té, l’universalité de ce que peut et doit être l’humain.

Et enfin ce “lieu dans le livre” que sont les quelques page qui ferment Et main­te­nant j’attends. “Terminer ce recueil en vous fai­sant décou­vrir d’autres pas­sages aux actes poé­tiques”,   pour fer­mer l’ouverture, ou ouvrir la fer­me­ture sur un hori­zon qui appelle un ave­nir com­mun édi­fié à par­tir de ceci, une com­mu­nau­té humaine enfin fra­ter­nelle. Des codes QR invitent à écou­ter les poèmes dits par l’artiste, et l’adresse de son site inter­net est là pour recueillir des pro­po­si­tions, des textes, des mots, des pré­sences, des éner­gies prêtes à par­ti­ci­per à l’élaboration de la suite, poé­tique, donc ins­crite dans le quo­ti­dien, l’engagement, le désir de vivre autre­ment. Ce qu’est la poé­sie, en somme, et l’essence même de sa rai­son d’être.

Sabine Venaruzzo montre le seuil d’une pos­sible uni­té entre les mots et le silence d’un ima­gi­naire, celui de l’auteur lorsqu’il écrit pour cet indé­fi­ni lec­teur, celui du lec­teur lorsqu’il suit le poète et espère par­ta­ger le souffle dans les mots. Elle  attend, main­te­nant, parce qu’elle le sait, c’est l’heure d’aller plus loin que pleu­rer ou s’indigner dans son coin, main­te­nant est le moment de la réunion de ceux qui son prêts à avan­cer vers demain. Ceci n’est pas un livre, c’est une porte, de même que “Ceci n’est pas une pré­face”, très beau texte écrit par Marc Alexandre Oho Bambe dit Capitaine Alexandre qui ouvre le recueil, . “Pas une pré­face, mais une mis­sive, ouverte” comme l’est ce recueil, jamais ter­mi­né, parce qu’il est ce seuil  d’un ter­ri­toire humain nou­veau, il est le signe du début de ce voyage vers notre unique pays qu’est la Terre.

Poétons ensemble

Nous sommes tous faits de la même roche, de la même terre,
de mêmes cel­lules, de sang rouge.
Nous sommes tous inexo­ra­ble­ment liés et reliés.
Ainsi sommes-nous.
Ainsi suis-je.
Ainsi es-tu.
Ainsi soit-il.
Amen.

Rouge est le visage mas­qué mais des­sous est celui de la poé­sie, qui reprend contact avec ce qu’elle n’aurait jamais dû ces­ser d’être, une porte ouverte vers la réunion des humains, vers la com­mu­nion et le par­tage. Ce visage, nous sommes invi­tés à le des­si­ner dans ce recueil, dont il faut saluer l’immense qua­li­té, et pour lequel il faut remer­cier les édi­tions l’Aigrette, édi­teur enga­gé qui conti­nue mal­gré cette ter­rible période à por­ter la Poésie, et à rêver qu’elle sera le chant de la vic­toire d’une Babel écroulée.

Présentation de l’auteur

Sabine Venaruzzo

Sabine VENARUZZO est poète, per­for­meur, chan­teuse lyrique, comé­dienne et pas­seuse de poètes. En 2012, La Demoiselle et cæte­ra devient la forme spec­ta­cu­laire de sa poé­sie dans le sens où elle fait appel au théâtre, au chant, à l’image, au mou­ve­ment, à la musique et à la mise en scène. En 2016, elle lance un vaste chan­tier poé­tique Sur les routes avec l’ambition de poé­ti­ser le monde. Elle pose ain­si son P.P.F. (Projet Poétique Fondamental) en prise directe avec la réa­li­té. En jan­vier 2017, Rémy Masseglia réa­lise un court métrage poé­tique L’humanité avant toute chose sur sa marche sym­bo­lique entre Vintimille et Nice. En sep­tembre 2018, elle réa­lise la per­for­mance Mots Charte(r)s sur le site de l’ancien aéro­port Tempelhof à Berlin. En 2020 elle pro­pose avec son ami plas­ti­cien poète Daniel Fillod une per­for­mance poé­tique et plas­tique en réponse à son poème « A quoi ça sert ? »

Son pre­mier recueil « Et main­te­nant j’attends » paraît en sep­tembre 2020 aux Editions de l’Aigrette.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016.
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