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Les Langues de Christine Durif-Bruckert

Par |2018-12-03T14:34:42+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Christine Durif-Bruckert, Critiques|

Un recueil habillé de noir, cou­ver­ture brillante, et toile de Jean Imhoff colo­rée qui accom­pagne le titre, Langues, et le nom de l’auteure, Christine Durif-Bruckert. Des textes courts ponc­tués de des­sins de Jean Imhoff, Raoul Bruckert et Sim Poumet. Des nus, femmes et hommes, rythment le tra­vail de l’auteure. Dés l’abord, une cer­taine étran­ge­té attire, pousse le lec­teur à feuille­ter, pour décou­vrir les entrailles de ce recueil, ouvrir le car­can de la nuit et com­prendre la dicho­to­mie qui se dresse, là, dans l’éclatement des cou­leurs sur ce fond sombre.

Christine Durif-Bruckert, Langues, Jacques André édi­teur,
col­lec­tion Eclipses, Lyon, 2018, 103 pages, 15 €.

Un hori­zon d’attente qui intrigue… L’avant pro­pos indique une direc­tion :

 

Ainsi les corps se nouent à la chair du monde, y reflètent les centres de leur ten­sions,  en redoublent les pers­pec­tives.

 

Révolte, pre­mier cha­pitre, et le texte limi­naire, viennent pré­ci­ser ces asser­tions pre­mières :

 

Sorte de musique dis­cor­dante
qui accom­pagne
la mise en scène de l’événement cen­tral du récit.

D’une incom­pa­rable brû­lance
d’une tras­for­ma­tion
sans pareille 

 

L’événement cen­tral du récit est le corps, le temps qui passe sur le corps, les besoins et les agré­ments du corps, les fai­blesses et les contin­gences du corps… Autant de thé­ma­tiques à prio­ri clas­siques, mais qui sont abor­dées sous l’angle de ce seul vec­teur par qui vient la pen­sée, les sen­ti­ments, les sen­sa­tions. L’incarnation sert de filtre aux sen­sa­tions et aux pen­sées d’une conscience sou­mise à la chair.

Puis nous est pro­po­sée une poé­sie évo­ca­trice, tis­sée d’incantations. Le vers raconte les errances du corps, deve­nu sym­bole de l’emprisonnement de l’être dans  un car­can de peau  voué à un pur­ga­toire dont la porte n’est ici qu’entrouverte. Le vers sug­ges­tif de Durif-Bruckert ne cesse de fouiller les abysses d’une pro­jec­tion inusi­tée de l’imago arché­ty­pal de la femme.

 

Son corps s’est légè­re­ment fis­su­ré. Fissure où s’installa pour ne plus s’en délo­ger un étrange malaise qu’elle apprit à connaître

 

Trace à trace, le lan­gage des­sine les contours humides des inté­rio­ri­tés crues de la chair. Le corps du poème, râle indis­cret et fer­tile, comme l’humus et la tourbe, tra­duit le règne du vivant, emprunte des voies détour­nées, des cir­con­vo­lu­tions.

 

Son corps s’est légè­re­ment fis­su­ré. Fissure où s’installa pour ne plus s’en délo­ger un étrange malaise qu’elle appris à connaître.

 

Ce corps, ves­ti­bu­laire et car­nas­sier, est l’objet des diverses ten­ta­tives d’explorations  géné­riques de cette poé­sie qui accroche le poème  l’accordéonesque avan­cée de la décré­pi­tude, de la mala­die, de la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de sa sub­stance pul­peuse et vivante.

 

Elle cherche à ramas­ser son inté­rio­ri­té.

Elle s’appliquait à veiller à l’assemblage de ce décor amorphe fait pour ne pas durer. 

 

Puis l’évocation de la mort, de l’ignorance de la mort dans son approche phé­no­mé­no­lo­gique.

 

Corps dés­équi­li­bré par le poids d’une inten­tion qui ne sait pas.

 

Autant de fusées lan­cées dans l’espace sidé­ral d’une vacui­té char­nelle, qui fera des étoiles les néons bla­fards des res­sas­se­ments mné­siques de la poète, sortes de déjec­tions au verbe haut comme un bruit sourd perce un espace incer­tain, celui du temps qui recouvre tous les pas­sages, et où la peau, pliée sous le mys­tère de son exis­tence, raconte l’immensité des années.

 

Des écou­le­ments incer­tains et quelques autres traces à peine sen­sibles, remous indis­crets à peine voi­lé.

Les restes jamais au hasard, inventent, à l’endroit de leur misère, des deve­nirs glo­rieux.

 

La poète, tout en rete­nue, ne cesse de mener dans ce lieu que l’on ne visite que dans une soli­tude abso­lue, l’intériorité de cet antre et refuge de l’âme… Il est l’angle de per­cep­tion pre­mier, parce qu’il est ce qui nous per­met d’explorer le monde enclos dans le lan­gage. Grâce au tra­vail des mots,  il tente de s’extirper de la contin­gence de son exis­tence. Il semble tou­te­fois que toute trans­cen­dance soit absente de ces vers qui convoquent de manière inces­sante l’enfermement dans la matière, dont on res­sent tout le poids…

 

Mais notre incom­plé­tude n’a pas tou­jours la cou­leur de ce fruit défen­du qui aci­di­fie l’estomac du mys­tère.

 

A moins que consi­dé­rer le corps pour mieux en connaître les contours et en appré­hen­der la ces­sa­tion ne soit l’ultime che­min pour accé­der à une trans­cen­dance, on se demande si il existe un hori­zon méta­phy­sique quelque part, sous les décombres de ces lam­beaux de chair qui couvrent les pages du recueil ?

 

Les effets de l’organique se dis­pensent d’une cause. Ils appro­vi­sionnent l’âme, sans jamais s’avouer tout à fait, ni dans leur source, ni dans leur deve­nir.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. En 2018, elle publie Aperture du silence, chez PhB Editions.

Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain. Elle publie des articles ou des textes cri­tiques dans des revues papier telles que Libelle, L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste et Francopolis.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture, entre­tiens et articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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