Ilse Gar­nier a dis­paru le lun­di 17 mars… Je ne veux pas ici évo­quer la femme de Pierre Gar­nier, mais la femme, elle. Elle est née à Kaiser­slaut­en en Rhé­nanie-Palati­nat en 1927. Ses grands-par­ents ont énor­mé­ment comp­té, son grand-père notam­ment, qui l’a sen­si­bil­isée à la poésie, à la géo­gra­phie, à l’Art.

Elle a douze ans lorsque la guerre éclate et elle est inté­grée dans l’Union des jeunes filles alle­man­des.  Elle échappe de justesse aux bom­barde­ments et en 1950 réus­sit à obtenir un visa pour la France où elle ren­con­tre son futur mari Pierre Gar­nier chez sa tante. Elle com­mence des études de ger­man­iste à l’Université de Mayence.

Elle et Pierre Gar­nier ont créé le spa­tial­isme afin de renou­vel­er l’écriture poé­tique. Pierre Gar­nier et elle ont créé le spa­tial­isme afin de renou­vel­er l’écri­t­ure poé­tique… Elle et Pierre Gar­nier, Pierre Gar­nier et elle… Il a fal­lu atten­dre longtemps pour que ce “elle et” soit énon­cé, avant ou après le nom de son époux.  Il a été respectueux d’elle, de son tra­vail, de sa per­son­ne. Il a été présent et aimant. C’était un homme généreux, et un immense poète. Elle était aus­si une immense poète, oui mais voilà, il a fal­lu atten­dre longtemps avant qu’elle ne soit recon­nue comme inven­trice du spa­tial­isme aux côtés de Pierre Garnier…

Ilse Gar­nier.

Elle et Pierre Gar­nier, Pierre Gar­nier et elle… Il a fal­lu atten­dre longtemps pour que ce “elle et” soit énon­cé, avant ou après le nom de son époux.  Il a été respectueux d’elle, de son tra­vail, de sa per­son­ne. Il a été présent et aimant. C’était un homme généreux, et un immense poète. Elle était aus­si une immense poète, oui mais voilà, il a fal­lu atten­dre longtemps avant qu’elle soit recon­nue comme inven­trice du spa­tial­isme aux côtés de Pierre Garnier…

 

Cette ques­tion est évo­quée dans un reportage qui a été enreg­istré pour le jour­nal télévisé de la chaine France 3 Picardie. Je reporte ici sa tran­scrip­tion qui fig­ure sur le site de l’INA

Marie Rous­sel

Sou­vent dans l’ombre de son mari, Ilse Gar­nier est pour­tant un auteur inspiré. Son amour des let­tres lui vient sans doute de son grand-père bavarois qui l’emmenait se promen­er en forêt en lui réc­i­tant des poèmes. Douceur de la vie de famille mais aus­si rigueur de la sec­onde guerre, quelques années plus tard. Les bom­barde­ments, la peur, l’embrigadement pour la jeune alle­mande. Elle en sor­ti­ra décidée à tourn­er la page.

Ilse Gar­nier

On s’est lancés dans une poésie expéri­men­tale parce qu’on voulait une rupture.

Marie Rous­sel

Parce que le passé était trop difficile ?

Ilse Gar­nier

Parce que le passé était… s’est ter­miné, s’est ter­miné assez mal. Et un renou­veau sem­blait nécessaire.

(Musique)

Marie Rous­sel

Des mots qui dansent sur les pages, libérés des formes tra­di­tion­nelles, une musique pour les yeux. C’est cela, la poésie spa­tiale. Un terme inven­té par Pierre Gar­nier en 1963, en pleine euphorie de la con­quête de l’espace.

(Musique)

Pierre Gar­nier

J’ai sim­ple­ment posé des mots sur la page en état de ten­sion et puis met­tre un titre. Si je fais un cer­cle et que je mets eau (E. A. U) au-dessous, il est cer­tain que l’esprit du lecteur doit mêler le cer­cle à l’eau, l’eau au cer­cle. Et donc, il appa­raît une image où le cer­cle est l’eau et le l’eau est le cercle.

Marie Rous­sel

Ilse et Pierre, Pierre et Ilse, on pense sou­vent à eux comme le cou­ple Gar­nier. Pour­tant, il y a bien longtemps qu’ils n’écrivent plus à 4 mains.

Pierre Gar­nier

Au début, quand on pub­li­ait quelque chose sous les deux noms, c’était tou­jours sur moi que ça retombait.

Ilse Gar­nier

C’était nor­mal parce que Pierre était connu.

Pierre Gar­nier

Oui, mais ce n’était pas cela du tout.

Ilse Gar­nier

D’autre part, d’autre part, la société est quand même restée très machiste.

Marie Rous­sel

Aujour­d’hui, l’équilibre est rétabli avec la sor­tie, pour la pre­mière fois, d’une antholo­gie des poèmes d’Ilse. Elle accepte l’hommage sim­ple­ment, con­sciente que les hon­neurs sont fugaces et que c’est unique­ment le temps qui la fera peut-être un jour pass­er à la postérité.

Elle pub­lie donc ses pro­duc­tions, à côté des livres écrits en col­lab­o­ra­tion avec son époux. Une bib­li­ogra­phie impor­tante lui rend hom­mage, une antholo­gie de son tra­vail est parue, une biogra­phie aus­si. Elle et Pierre son tous deux recon­nus à part égale dans cette si belle aven­ture en poésie. Mais tard. Aujour­d’hui. Ce fut pro­gres­sif. Dans les année 1990, elle avait écrit un ciné‑poème, qui n’a été réal­isé qu’en 2016 par Mer­itx­ell Mar­tinez et Albert Coma.

Poème ciné­matographique d’après un scé­nario d’Ilse Garnier.
Ani­ma­tion et mon­tage: Albert Coma et Mer­itx­ell Martínez

Alors, que dire, si ce n’est que cette place de sec­ond plan a été une ques­tion de récep­tion des œuvres du cou­ple. On imag­ine très bien la manière dont tout ceci a pris place. L’habitude des hommes étant majori­taire­ment de ren­dre les hon­neurs aux hommes.

Nom­bre de femmes et d’hommes s’in­ter­ro­gent à pro­pos de cette propen­sion à met­tre en avant des pro­duc­tions mas­cu­lines. Dans son arti­cle “Pas d’histoire, les femmes du nord ?” l’auteur, Mar­cel Gillet, pose un “con­stat de carence” pour ces femmes du Nord qui furent “longtemps les grandes muettes et oubliées de l’histoire”2.

Je pense toute­fois que ce n’est pas une affaire de lieu, même si on peut pos­er une analyse par région qui soit apte à ren­dre compte d’an­crages économiques et soci­aux spé­ci­fiques. Le fait de reléguer les femmes à un rôle de sec­ond plan peut trou­ver des expli­ca­tions qui se situent bien en-deçà de ces élé­ments anec­do­tiques. La poésie, sa pen­sée cri­tique comme la pro­duc­tion de la majorité des dis­cours théoriques lit­téraires sont majori­taire­ment le fait des hommes. Il sem­blerait en ce domaine notam­ment mais pas seule­ment, que cette fonc­tion judéo-chré­ti­enne du logos, de la place mas­cu­line réservée à la pro­duc­tion du dis­cours et de fac­to des lois con­cerne ce domaine comme tout autre. Cette fonc­tion n’est toute­fois pas un trait dis­tinc­tif de nos sociétés industrialisées.

C’est un fait, l’histoire lit­téraire, celle de l’art, quel que soit le pays con­cerné ou l’époque, le prou­vent. De la créa­tion aux insti­tu­tions cen­sées régle­menter ou recenser les instances créa­tri­ces et leurs acteurs, à la pro­mul­ga­tion de règles, de la parole cri­tique, domaines occupés par les hommes, on con­state que les femmes n’ont que très rarement l’occasion de s’inscrire dans ces par­a­digmes d’élaboration et de ges­tion des instances artistiques.

Ilse Gar­nier, en 2011, photo 
Guil­laume Gherrak.

Une dif­férence existe, qui n’est pas inhérente à la pro­duc­tion fémi­nine pro­pre, car aucune car­ac­téris­tique intrin­sèque ne la dis­tingue des pro­duc­tions mas­cu­lines, mais elle vient de la récep­tion des œuvres pro­duites par les femmes, ain­si que de la place qui leur est octroyée dans l’édification de l’histoire lit­téraire et de ses insti­tu­tions. C’est ce que nous apprend la vie d’Ilse. On peut se deman­der en regar­dant son par­cours, s’il existe des freins ren­con­trés exclu­sive­ment par les femmes dans le proces­sus qui mène à la pub­li­ca­tion de la poésie, à sa vis­i­bil­ité et recon­nais­sance,  et à son exégèse ? Pourquoi, et com­ment, la vis­i­bil­ité des femmes est-elle limitée…?

Force est de con­stater que la pre­mière des bar­rières à la récep­tion objec­tive des pro­duc­tions féminines est la con­sid­éra­tion de ces pro­duc­tions, qui dif­fère selon que le nom de leur autrice/auteur sur la cou­ver­ture du recueil est féminin ou mas­culin. L’horizon d’attente n’est bien sûr pas le même selon le sexe du pro­duc­teur des textes. Con­sid­ér­er que cette vari­a­tion de prise en compte du texte dès avant sa lec­ture est motivée par la nature de ce texte serait affirmer qu’il y a une écri­t­ure fémi­nine avec des schèmes spé­ci­fiques qui la dis­tinguerait de la poésie mas­cu­line. Ors il n’en est rien. Il s’agit plutôt d’une attente, d’une manière de recevoir le texte et de le con­sid­ér­er. On peut aisé­ment rap­procher le lyrisme de Marce­line Des­bor­des-Val­more de celui d’un Chateaubriand. On peut tout à fait recon­naître le brio d’une Madame de Staël qui dans De l’Allemagne pose les pro­lé­gomènes du roman­tisme, rap­procher ses pro­pos de la pen­sée de Chateaubriand, celle du Génie du chris­tian­isme par exemple.

Ilse Gar­nier, Rythme et silence, 
Rhyth­mus und Stille
, Ais­the­sis
Ver­lag, 2008, 429 pages.

Mal­gré cet état de fait, mal­gré ses œuvres, à elle, d’une grande richesse, l’histoire lit­téraire a préféré attribuer la décou­verte et l’énonciation d’une pen­sée et d’un art roman­tique à des hommes. Les femmes qui ont non seule­ment con­tribué à l’édification du mou­ve­ment mais qui en sont, pour Madame de Staël, à l’origine, ont totale­ment dis­paru des instances retenues comme fon­da­tri­ces de cette moder­nité lit­téraire, dont le mas­culin a récupéré les lau­ri­ers. Mais deman­dons-nous si le roman­tisme aurait été le roman­tisme si des hommes ne s’étaient pas emparés de ces élé­ments théoriques, et n’avaient pour­suivi le tra­vail entre­pris par l’autrice de De l’Allemagne… ? Et qu’est-ce qui motive ce regain de con­sid­éra­tion pour les pro­duc­tions mas­cu­lines, pour la pen­sée mas­cu­line, qu’est-ce qui per­met d’expliquer que ce soit aux hommes que revient l’attribution de ces inven­tions que sont les décou­vertes de nou­velles formes lit­téraires, poé­tiques, et de leur pen­sée théorique ?

 

Il sem­blerait que la sym­bol­ique représen­tée par la fig­ure mas­cu­line puisse en par­tie ren­dre compte de cet état de fait. Dans l’édification des struc­tures anthro­pologiques de l’imaginaire, la fonc­tion mas­cu­line représente l’extériorité, la force, la parole. Quelle que soit la société con­sid­érée, cette fonc­tion mas­cu­line d’affirmation exogène des principes vitaux ne varie pas. Dans l’inconscient col­lec­tif l’homme est le principe act­if du cou­ple, par oppo­si­tion la femme représente l’introversion, non pas la pas­siv­ité, mais le mou­ve­ment intéri­or­isé et mesuré de l’affirmation de l’être. Les études anthro­pologiques pos­tu­lent que cette bina­rité féminin/masculin est à l’origine de la dual­ité qui struc­ture la pensée.

Ilse et Pierre garnier

 

Cha­cun des ter­mes des caté­gories est pondéré d’une valeur néga­tive ou pos­i­tive selon les sociétés. Mais partout la valeur néga­tive est fémi­nine et la valeur pos­i­tive est mas­cu­line. C’est ce que Françoise Héri­ti­er appelle « la valence dif­féren­tielle des sex­es » qui mène à « une plus grande valeur accordée à ce qui est cen­sé car­ac­téris­er le genre mas­culin » et « un escamo­tage de la valeur de ce qui est cen­sé car­ac­téris­er le genre féminin et même par son dén­i­gre­ment sys­té­ma­tique »3. Cette « valence dif­féren­tielle » est ajoutée aux car­ac­téris­tiques listées par Claude Levi Strauss qui démon­tre qu’il existe des traits présents dans toutes les sociétés humaines, que sont la pro­hi­bi­tion de l’inceste et l’exogamie, la répar­ti­tion sex­uelle des tâch­es et le mariage qui est une insti­tu­tion liant deux famille (la femme étant ici con­sid­érée comme une valeur d’échange et non comme un être à part entière). 

Cette caté­gori­sa­tion mélio­ra­tive et péjo­ra­tive sous-tend égale­ment la pen­sée chi­noise du yin et du yang, le pre­mier principe étant attaché à la terre, au froid, au caché, à la nuit, au nord, à l’infériorité et le sec­ond au soleil, au jour, à la chaleur, à la supéri­or­ité. Dans la pen­sée grecque les mêmes axiomes se retrou­vent, le chaud et le sec sont des valeurs mas­cu­lines, le froid et l’humide féminines. A l’op­posé de la pen­sée grecque et chi­noise, dans la pen­sée des Inu­its de l’Arc­tique cen­tral, le froid, le cru et la nature sont du côté de l’homme, tan­dis que le chaud, le cuit et la cul­ture sont du côté de la femme. Mais nous con­sta­tons égale­ment un ren­verse­ment des valeurs val­orisées, ce qui place à nou­veau la femme dans une hiérar­chi­sa­tion qui n’est pas à son avan­tage. “(…) En Europe, l’ac­t­if est mas­culin et le pas­sif est féminin, l’ac­t­if étant val­orisé ; dans d’autres sociétés, en Indes ou en Chine par exem­ple, le pas­sif est mas­culin et l’ac­t­if est féminin. Et c’est alors le pas­sif qui est val­orisé. »4

 

Ilse Gar­nier, Chant du rossig­nol, pro­gres­sion du sielnce.

La hiérar­chi­sa­tion de ces valeurs du féminin et du mas­culin struc­ture l’imag­i­naire col­lec­tif et est omniprésente et sys­té­ma­tique, les ter­mes des oppo­si­tions peu­vent vari­er d’une cul­ture à l’autre : “le sens réside dans l’ex­is­tence même de ces oppo­si­tions et non dans leur con­tenu.»5 Pour repren­dre la ques­tion que soulève Françoise Héri­ti­er, on peut s’interroger sur les raisons de cette hiérar­chi­sa­tion d’un sys­tème binaire qui aurait pu ne con­stituer qu’un out­il de car­ac­téris­tiques de valeur égale.

Enfin, on peut aus­si évo­quer le fait que seule la femme peut créer la vie, met­tre au monde, et que cela engen­dre ce que l’autrice précédem­ment citée nomme une « sur-puis­sance ». Ce poten­tiel créa­teur se dou­ble d’une capac­ité à met­tre au monde une fille comme un garçon, ce qui place la femme à une place de nature à effray­er les hommes, à les sup­planter grâce à ce pou­voir que cette capac­ité de façon­ner la vie engen­dre. Cette capac­ité biologique fémi­nine s’est retournée con­tre la femme puisque l’homme a voulu se l’ap­pro­prier comme un élé­ment indis­pens­able pour qu’il puisse se repro­duire en tant qu’homme dans un fils. Citer Aris­tote pour rap­pel­er que la femme doit être dom­inée par la pneu­ma masculine.

Pour finir, et comme con­séquence de cette capac­ité à engen­dr­er la vie, donc à être de fac­to toute puis­sante, la peur ressen­tie de manière incon­sciente et vis­cérale par l’homme vis à vis de la femme s’accompagne d’une défi­ance, d’une inféri­or­i­sa­tion et d’une mise à l’écart oblig­a­toire pour que le sexe féminin ne soit pas celui de la mère. Pour ceci il faut que la fonc­tion fémi­nine soit reçue tolérée et accueil­lie grâce à une mise à dis­tance préal­able qui implique aus­si une domination.

 

Ilse Gar­nier, La Femme aux yeux d’en­fant 

Ilse Gar­nier, La Femme aux yeux d’enfant.

Ces élé­ments inscrits dans la struc­ture anthro­pologique de nos imag­i­naires mon­trent que les con­di­tions spa­tio-tem­porelles de la prise en compte de la créa­tion fémi­nine ne changent pas le fait que celle-ci soit soumise à une dom­i­na­tion mas­cu­line. Cette sym­bol­ique, ensem­ble de schèmes arché­ty­paux, est ancrée dans l’inconscient col­lec­tif et ne favorise pas l’émergence d’une pen­sée et d’un art non pas féminins, mais de pen­sées et d’œuvres féminines côtoy­ant les pro­duc­tions mas­cu­lines dans un partage des liens édi­fiés par la présence dans ces domaines des deux sex­es admis sans dif­féren­ci­a­tion aucune, quelle que soit la par­tic­u­lar­ité et le moyen d’expression choisi. Les exem­ples sont légion, qui prou­vent que c’est encore un con­stat qui s’impose6.

Com­mençons par con­sid­ér­er les instances dirigeant des insti­tu­tions, les prési­dences, qu’il s’agisse de jurys qui décer­nent des prix de poésie, ou des ufr et lab­o­ra­toires de recherche qui sont eux aus­si majori­taire­ment dirigés par des hommes. En France, et dans le monde fran­coph­o­ne, la majorité des prési­dents de jurys et de con­cours de poésie sont des hommes. Les jurys sont eux aus­si con­sti­tués d’éléments mas­culins sur­numéraires. Pour le prix Mal­lar­mé par exem­ple, trois femmes pour 25 hommes com­posent le jury, six lau­réates pour 42 lau­réats, c’est dit dans la présen­ta­tion « récom­pense un poète d’expression française pub­lié… ». Le prix Apol­li­naire compte 11 mem­bres pour son jury, dont deux femmes, le prési­dent n’est pas une prési­dente, et affiche un pal­marès de neuf femmes lau­réates, pour un prix qui existe depuis 1940 (il est annuel).

Ilse Gar­nier, L’île inac­ces­si­ble.

 

Le prix Théophile Gau­ti­er, dix femmes con­sid­érées et lau­réates pour vingt ans d’existence, est une excep­tion. Le Grand Prix de poésie, décerné par la Société Des Gens de Let­tres : depuis 2000 aucune femme n’a été lau­réate, deux les quinze années précé­dentes, et pour ce qui con­cerne le Grand Prix de poésie, qua­tre femmes mise en avant depuis sa créa­tion en 1944. Il est inutile de pour­suiv­re cet état des lieux, les quelques « enseignes » con­sid­érées dressent assez bien le paysage et  mon­trent cette emprise du mas­culin sur les instances qui édictent une cer­taine « norme ». Il est égale­ment tout à fait décon­cer­tant de recenser le nom­bre dérisoire des femmes dans cer­taines antholo­gies, ou bien lorsque la par­ité existe, elle est util­isée comme un argu­ment de vente, van­tée comme une qual­ité, “remar­quée comme remar­quable”… Par exem­ple, pour une antholo­gie de poésie con­tem­po­raine récente, deux femmes pour qua­torze poètes…

Il sem­ble que les femmes n’ont pas d’autre choix que de se dis­soci­er d’une pro­duc­tion artis­tique et intel­lectuelle qui les relègue à une place ombragée et ombrageuse, affir­mant par là une dif­férence mal­gré elles. Cette omniprésence mas­cu­line se retrou­ve dans les pris­es de parole lors de man­i­fes­ta­tions divers­es liées à la poésie, telles que les lec­tures, fes­ti­vals, hom­mages ren­dus d’ailleurs majori­taire­ment à des poètes mas­culins dont on retrace l’œuvre en lui offrant une cohérence séman­tique et par­a­dig­ma­tique dont sont très rarement grat­i­fiées les œuvres féminines.

Dans les pays anglo-sax­ons ain­si que pour ce qui est des pays latins et méditer­ranéens, la ques­tion reste soumise aux mêmes con­stats, bien que les instances sym­bol­iques ne soient sen­si­ble­ment pas les mêmes.

A ces con­sid­éra­tions il est néces­saires d’ajouter que les femmes sont pour majorité trib­u­taires d’un quo­ti­di­en dont elles assu­ment encore pour la plu­part les oblig­a­tions matérielles. S’occuper des tâch­es ménagères et des enfants, sont des actes qui leur incombent encore, quel que soit le pays ou le milieu con­cernés. Ain­si, elles tra­vail­lent et gèrent les instances prag­ma­tiques néces­saires à la bonne marche des choses rel­a­tive­ment triv­iales de la vie de la famille. Il est alors remar­quable de con­stater que mal­gré ces oblig­a­tions divers­es et lour­des aux­quelles bon nom­bres sont soumis­es elles n’en sont pas moins des poètes et penseuses (féminin très peu usité pour ce mot) accomplies. 

Ilse Gar­nier, Invis­i­ble.

 

Ain­si, quand bien même une femme serait pub­liée, il lui faut accepter d’être con­sid­érée comme une femme avant d’être lue comme une autrice et/ou une poète-sse. Et mal­gré la plu­ral­ité de recueils et de livres dont elle dotera peut-être sa bib­li­ogra­phie, il lui faut sans cesse se heurter à une prise en compte de sa pen­sée et de son art amoin­dris et décon­sid­érés par rap­port à des pro­duc­tions mas­cu­lines. Ce domaine qu’est la lit­téra­ture ne dif­fère pas en ceci de tous les autres domaines. L’homme y affirme son atti­rance pour la médi­ati­sa­tion et la vis­i­bil­ité sociale. Et il est inex­act d’affirmer qu’une écri­t­ure est fémi­nine ou mas­cu­line, car aucun critère ne per­met d’établir de dis­tinc­tions formelle ou séman­tique opérantes. Ce qui dis­tingue les pro­duc­tions des femmes de celles des hommes est la récep­tion qui est faite de ces dites pro­duc­tions. Cette dif­férence de lec­ture et de prise en compte per­dure, avec pour seule avancée la présence des femmes dans cer­tains milieux, car leur accès est pos­si­ble (que l’on pense qu’il n’y a qu’une cinquan­taine d’années qui nous sépar­ent de l’époque où la femme n’avait pas le droit de vot­er, de tra­vailler ou d’avoir un compte en banque sans l’autorisation de son mari – que dire alors de pub­li­er un recueil de poèmes ??? ). Mal­gré tout  aujourd’hui lorsqu’une femme est remar­quée et mise en avant il faut soupçon­ner encore trop sou­vent cette volon­té de laiss­er entrevoir une tolérance qui n’a rien à voir avec le partage de com­pé­tences et l’échange d’idées. Cette présence est majori­taire­ment sym­bol­ique, elle se veut sig­nal de la man­sué­tude des hommes, et désir d’accepter les femmes dans des domaines dont ils ne lâchent pas pour autant les rênes. Rien n’est naturel, et tant que sera remar­quable la présence fémi­nine elle ne le sera pas.

Ilse, elle, a fait hon­neur à ce que sont les femmes. Elle a mag­nifique­ment illus­tré ce mot de  Simone de Beau­voir “On ne nait pas femme, on le devient”. Elle est née libre d’exprimer la puis­sance de l’humain, ce qu’elle a fait, con­join­te­ment à l’af­fir­ma­tion de la femme, aus­si, auprès de son époux Pierre, parte­naire et ami, et amis. Elle a su exprimer toutes les polar­ités de ce qu’est une être humain féminin, a accom­pli dans la créa­tion son pro­pre chemin, et a accom­pa­g­né son com­pagnon, qui l’a accom­pa­g­née aus­si. C’est ça aus­si qu’il faut regret­ter, pleur­er, ces valeurs de l’union sacrée, dans un équili­bre qui per­met de danser sur toutes les cimes tant est por­teur l’amour partagé.

Notes

 

  1. https://fresques.ina.fr/picardie/fiche-media/Picard00722/ilse-et-pierre-garnier-poetes-createurs-de-la-poesie-spatiale.html
  2. https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1981_num_63_250_3798
  3. Françoise Héri­ti­er, Masculin/féminin 1, La pen­sée de la dif­férence, Odile Jacob, 1 ère édi­tion. 1996, édi­tion de 2012.
  4. Op. cit.
  5. Op. cit.
  6. “A plusieurs voix sur Masculin/Féminin II : Dis­soudre la hiérar­chie”, in Mou­ve­ments, 2003/3, n°27 — 28, p. 204 à 218, Cairns.info

 

 

 

 

 

 

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.