Marc Tison : Sons et poésies qui s’enlacent

Par |2021-05-06T16:32:50+02:00 6 mai 2021|Catégories : Essais & Chroniques, Marc Tison|

Cela fait des années que Marc Tison porte la poésie ailleurs, là où elle dévoile ce qui de la banal­ité de notre quo­ti­di­en a été enseveli sous les habi­tudes. Il emmène le poème jusqu’au creux des jours, le rend audi­ble, per­cep­ti­ble. Il rend audi­ble cette dimen­sion vibra­toire qui fait de toute poésie l’in­stru­ment d’un lien entre nous tous, humains, par-delà le lan­gage. Il fait de la poésie une expéri­ence sen­si­ble qui emporte le lecteur/auditeur dans des univers à chaque fois renou­velés. Entre chant et dic­tion, ce cadeau repro­ductible à volon­té grâce au 33 tours qu’il vient de pro­duire avec pour l’ac­com­pa­g­ne­ment musi­cal Marc Bernard et pour la mise en œuvre graphique Jean-Jacques Tachd­jian, est la suite logique de sa démarche, qui est celle d’un poète qui restitue l’é­pais­seur acous­tique et vibra­toire du poème et l’emporte dans l’u­nivers de ceux à qui elle est ain­si offerte, pour que le partage soit con­sub­stantiel de l’éd­i­fi­ca­tion du sens, et au-delà, pour qu’elle atteigne à l’essence de toute poésie, la fraternité.

Pour quelles raisons mets-tu le poème en scène, en demeure d’être accueil­li autrement par les gens ?
Le poème (j’enfonce une porte ouverte) est insé­para­ble de la forme dans laque­lle il se pro­pose, qu’elle soit l’institution du livre et de l’imprimerie sur la page blanche, ou l’espace sonore et les mots qui y résonnent.
L’émotion, char­nelle­ment, est le pro­drome du poème. Il se fab­rique chez moi ensuite avec les mots et les langues qui viennent.
Là dans la dernière pro­duc­tion parue en vinyle, les poèmes sont faits de matière sonore, de mots et de sons, mais aus­si de matière physique. Le vinyle ‑l’objet n’est pas innocent‑, et les affich­es livrets, elles même fab­riquées d’arrangements visuels.
Quel que soit l’outil de fab­ri­ca­tion du poème (Textes pour revues et recueils, per­for­mances publiques, formes sonores, visuelles), si je regarde bien mon désir, l’intention est que ce poème ren­verse la frus­tra­tion de ne pou­voir jamais trans­met­tre l’exacte émo­tion qui a sus­cité le poème. Entre­prise vaine s’il en est, mais l’intention elle ne l’est pas. Cela per­met que l’objet, le poème, ren­con­tre autrement, dans un cer­cle élar­gi, des groupes dif­férents. Et j’ai besoin de ça, encore plus aujourd’hui dans ces moments de petites habi­tudes sociales et de replis sur des entre-soi.   

Marc Tison, 4 phona­tions flex­i­bles, vinyle,  poésie musique et livret image ; musique de Marc Bernard, graphisme JJ Tachd­jian, Mtmgmt, 2021.

Est-ce une manière de per­me­t­tre au texte d’imprégner le quo­ti­di­en des gens, de mag­ni­fi­er ce que la vie fait dis­paraitre dans une banal­ité qui élim­ine toute pos­si­bil­ité d’émerveillement ?
Dans ta ques­tion il y a l’éventail des réponses.
Oui bien sur, il y a que je vis très sim­ple­ment ‑je peux dire naturelle­ment- l’émotion quo­ti­di­enne à tra­vers, par exem­ple, l’odeur de la pluie sur l’herbe coupée comme aujourd’hui, une ren­con­tre de hasard, un fait social sig­nifi­ant, ou l’arrangement heureux d’une chan­son, ou encore la vue d’un paysage. Le poème est là.
Alors oui le texte quand il se pro­pose, mix­tion­né dans les sons vivants, et/ou dans les vidéos, c’est une façon de « faire la vie ».
Ces propo­si­tions sont autant de souhaits qu’elles ren­con­trent la matière sen­si­ble des gens, « les autres », dans des savoirs lire ou enten­dre les poèmes différents.
Même si les poète-esse‑s aiment à être lus et enten­dus par leurs pairs, et les ini­tiés, l’origine du poème n’est pas là, et ne peut jamais être légitime­ment là.
D’ailleurs, plus je me pose la ques­tion moins je sais, et moins cela m’occupe de savoir pourquoi j’écris, je fab­rique, des poèmes qu’ils soient à lire, à enten­dre ou à voir.
C’est la vie « mer­veilleuse » comme ça, c’est le « ça qui est ça », des objets de l’émotion du quo­ti­di­en. C’est sure­ment en par­ti pour cela que je suis ailleurs des cer­cles habituels de la poésie.
Mes poèmes, et moi aus­si, hum­ble­ment cher­chons sure­ment et éter­nelle­ment ce que Fer­linghet­ti nom­mait « The rebirth of won­der » — « La renais­sance des mer­veilles ».  

Con­tre la mort 

Je me bat­trai con­tre la mort
Toutes les morts
A mains nues rouges 
Armées du soleil fou des soli­tudes célestes

 Je me bat­trai con­tre la mort
Jusqu’à effac­er les disparitions
Dans la per­sis­tance sidérale

 

Extrait du EP “4 phona­tions flex­i­bles” Textes voix ‑Marc Tison / Sons musiques Marc Bernard / Réal­i­sa­tion Pas­cal Gary.

Je t’aimerai comme avant la curée 
Avec la sauvagerie des perdants
La peur en gorge ficelée des cris
Tes suda­tions déver­sées dans mon ventre 
Seront mes psy­chotropes mes euphories 

Ma bouche écorchée embrassera à pleines dents
La nuque des bâtis­seurs de ruines
Tes enne­mis se videront de leurs sangs
Ren­dus blêmes
Tu auras le mien embrasé en recours

Je t’offrirai le si peu que j’ai de précieux
Mes organes vitaux
Mon sexe
Mon cœur
Mes poumons

 Et le mys­tère de la raison 

Je deviendrai quelqu’un de bien mieux

∗∗∗

 L’affolement des courbes

Ce sont les mains
Les mains
Les mains suiv­ent la ligne
Elle paraît
Sur l’univers blanc  
Et au dedans
La métaphore du cœur
Le battement
On ne sait pas où
On ne sait pas où se trou­ve l’émotion
L’organe qui envahit l’ensemble

Ce sont les mains
Les mains
Qui le disent
En dessin dans l’air
L’affolement des courbes  

Un con­tre-jour
Des bouch­es se frôlent
La jambe enlace une taille
Le cou une paume les doigts 
Et les yeux
Le long des hori­zons s’étreignent
En échange les traits de contraste

 

∗∗∗

Il n’y a pas d’autre que moi 

Il n’y a pas d’autre homme que moi
Il n’y a pas d’autre homme que moi

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour nour­rir les oiseaux du jardin
Il n’y a pas d’autre homme que moi
Il n’y a pas d’autre homme que moi pour causer à mon voisin

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour sauver le monde 

Il n’y a pas d’autre homme que moi
Il n’y a pas d’autre homme que moi pour com­bat­tre l’obscurantisme tri­er les déchets

Il n’y a pas d’autre homme que moi
Il n’y a pas d’autre homme que moi pour faire le ménage et advenir la paix

Il n’y a pas d’autre homme que moi
Il n’y a pas d’autre homme que moi dans la voli­tion d’être un homme

 

Extrait du EP “4 phona­tions flex­i­bles” de Marc Tison dis­tri­b­u­tion numérique Absilone. Sons et poésies qui s’enlacent.

∗∗∗

 

Pierre

Pier­res qui calent mesures d’usines 
imbriquent des briques de terre de 
pier­res pier­res rouges les murs des 
maisons ouvrières des ouvriers 
effacés dans le can­ton de Denain 
dés­in­té­grés sta­tis­tique sociale 
troisième page des mis­ères du 
jour­nal rouge maisons barricades 
planch­es aux fenêtres et les murs 
désertés rouges de pierres 
s’ef­fritent sans fin recy­clées et 
d’autres écrasées sans fin tapis des 
sols d’au­toroutes sac­ri­fices des os 
d’an­ciens locataires sidérur­gistes au 
RSA offerts à la con­di­tion de 
poussières

 

Extrait de la lec­ture per­for­mance de Marc Tison textes et Ray­mond Majchrzak sons à Berel­dan­ge Lux­em­bourg le 06 févri­er 2019. Texte extrait du recueil “Des nuits au mix­er” édi­tion de “lachi­enne”.

Présentation de l’auteur

Marc Tison

  1. Né entre les usines et les ter­rils, à Denain dans le nord de la France. A la lisière poreuse de la Bel­gique. Con­science poli­tique et d’effacement des frontières.

Lit un pre­mier poème de Gins­berg. Elec­trisé à l’écoute des Stooges et de John Coltrane.

Pre­miers écrits.

1975 s’installe à Lille. L’engagement esthé­tique est poli­tique. Déclare, avec d’autres, la fin du punk en 1978. Pre­mières pub­li­ca­tions dans des revues. 

Il écrira et chantera plus d’une cen­taine de chan­sons dans plusieurs groupes.

Décide de ne plus envoy­er de textes aux revues pen­dant presque 20 ans, le temps d’écrire et d’écrire des cahiers de phras­es sans fin puis il jette tout et s’interroge sur l’effondrement du « moi ».

Démé­nage en 2000 dans le sud ouest. Reprend l’écriture et la pub­li­ca­tion de poésie.

Engagé tôt dans le monde du tra­vail. A pra­tiqué dans un pre­mier temps de mul­ti­ples jobs : de chauf­feur poids-lourd à rédac­teur de pages cul­turelles, en pas­sant par la régie d’exposition (notam­ment H. Carti­er Bres­son) et la posi­tion du chanteur de rock. Puis il s’est dédié à la pro­duc­tion musi­cale pour, depuis 25 ans, se spé­cialis­er dans la ges­tion et l’accompagnement de struc­tures et pro­jets culturels.

 

 

 

 

 

 

Poésie

1977 — 1981 : Pub­lié dans plusieurs revues (dont « Poètes de la lutte et du quotidien »)

2000- 2019 : Pub­lié dans plusieurs revues (« Trac­tion Bra­bant, Nou­veaux Dél­its, Ver­so, Diérèse,…). 

2008 : Recueil col­lec­tif « Numéro 8 », édi­tions « Carambolage ». 

2010 : Recueil « Manu­ten­tions d’humanités », édi­tions « Arcane 17 ».

2012 : Recueil « Topolo­gie d’une dia­clase », édi­tions « Con­tre poésie ».

Texte « Désin­dus­tri­al­i­sa­tion », édi­tions « Con­tre poésie ».

2013 : Recueil « L’équilibre est pré­caire », édi­tions « Con­tre poésie ». 

                  Trois affich­es poèmes, édi­tions « Con­tre poésie ». 

2015 : Recueil « les para­dox­es du lam­padaire » + « à NY ». « Edi­tions Con­tre poésie ». 

2017 : Recueil « Des Abribus pour l’exode » (accom­pa­g­né de 7 images / pein­tures de Ray­mond Majchrzak)  Edi­tions « Le Cit­ron Gare ». 

2018 : Recueil « Des nuits au mix­er ». (Mise en page J.J. Tachd­jian). Edi­tions « La chi­enne » col­lec­tion « Nonosse » 

 

 

 

Autres 

Depuis 2010 : Lec­tures / Per­for­mances / instal­la­tions poésie (solo, duo avec Eric Carti­er et collectif).

2014 : Pub­li­ca­tions de quinze textes et une nou­velle dans le livre d’artiste « Regards » du pho­tographe Fran­cis Martinal.

A pub­lié plusieurs nou­velles sur des sites en ligne. 

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Marc Tison, Des nuits au mixer

Un recueil signé Jean-Jacques Tachd­jian … Recon­naiss­able, parce qu’il offre  au signe une chance de révéler des dimen­sions inex­plorées. Ce graphiste édi­teur écrivain n’a pas fini de nous éton­ner. En l’occurrence ici, en […]

Rencontre avec Marc Tison

Il ne faut pas ne pas le con­naître. Marc Tison. Ce poète n’a jamais revendiqué quoi que ce soit, si ce n’est porter la parole des cama­rades humains. Il le fait mer­veilleuse­ment, tout […]

Marc Tison, La boule à facette du doute

Marc Tison rend compte de sa pra­tique de la poésie, car pour lui la poésie est une expéri­ence partagée. C’est une prax­is qui ne s’op­pose pas à la poiê­sis bien au con­traire. C’est une […]

Marc Tison, L’Affolement des courbes

Si écrire est encore pos­si­ble, c’est une voix comme celle de ces pages-ci qui est souhaitable.  Une voix présente mais qui évince un lyrisme pesant et glu­ant comme les mau­vais­es chan­sons, une voix […]

Marc Tison : Sons et poésies qui s’enlacent

Cela fait des années que Marc Tison porte la poésie ailleurs, là où elle dévoile ce qui de la banal­ité de notre quo­ti­di­en a été enseveli sous les habi­tudes. Il emmène le poème […]

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Carole Mesrobian

Car­ole Car­cil­lo Mes­ro­bian est poète, cri­tique lit­téraire, revuiste et per­formeuse. Elle pub­lie en 2012 Foulées désul­toires aux Edi­tions du Cygne, puis, en 2013, A Con­tre murailles aux Edi­tions du Lit­téraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sur­sis en con­séquence. En 2016, La Chou­croute alsa­ci­enne paraît aux Edi­tions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachd­jian par Van­i­na Pin­ter, Car­ole Car­ci­lo Mes­ro­bian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Flo­rence Laly, Chris­tine Tara­nov,  aux Edi­tions La chi­enne Edith. Elle est égale­ment l’au­teure d’Aper­ture du silence (2018) et Onto­genèse des bris (2019), chez PhB Edi­tions. Cette même année 2019 paraît A part l’élan, avec Jean-Jacques Tachd­jian, aux Edi­tions La Chi­enne, et Fem mal avec Wan­da Mihuleac, aux édi­tions Tran­signum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diag­o­nale de l’écrivain, Agence­ment du désert, paru chez Z4 édi­tions, et Octo­bre, un recueil écrit avec Alain Bris­si­aud paru chez PhB édi­tions. Elle par­ticipe aux antholo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Appa­raître (2018, Terre à ciel) De l’hu­main pour les migrants (2018, Edi­tions Jacques Fla­mand) Esprit d’ar­bre, (2018, Edi­tions pourquoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Edi­tions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur), Antholo­gie Dire oui (2020, Terre à ciel), Voix de femmes, antholo­gie de poésie fémi­nine con­tem­po­raine, (2020, Pli­may). Par­al­lèle­ment parais­sent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Cap­i­tal des mots, Poe­siemuz­icetc., Le Lit­téraire, le Salon Lit­téraire, Décharge, Tex­ture, Sitaud­is, De l’art helvé­tique con­tem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l’ag­neau, Décharge, Pas­sage d’en­cres, Test n°17, Créa­tures , For­mules, Cahi­er de la rue Ven­tu­ra, Libr-cri­tique, Sitaud­is, Créa­tures, Gare Mar­itime, Chroniques du ça et là, La vie man­i­feste, Fran­copo­lis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ven­tre et l’or­eille, Point con­tem­po­rain. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Bris­si­aud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Mar­i­lyne Bertonci­ni et de Femme con­serve de Bluma Finkel­stein. Auprès de Mar­i­lyne bertonci­ni elle co-dirige la revue de poésie en ligne Recours au poème depuis 2016. Elle est secré­taire générale des édi­tions Tran­signum dirigées par Wan­da Mihuleac.
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