Voici vingt ans que Patrice Kanozsai publie de la poé­sie, je veux dire des lignes appe­lées des vers parce que le lan­gage y est sou­mis à un tra­vail opé­rant une sorte de magie, de dévoi­le­ment de la langue sous, sur, à côté de sa lit­té­ra­li­té. Des uni­vers dans les­quels le Cygne se pro­mène encore et tou­jours, et dont cette Anthologie nous offre un petit aper­çu.

Un seul poème suf­fit par­fois à res­ti­tuer toute l’épaisseur de ce que peut repré­sen­ter cette fonc­tion poé­tique du lan­gage, celle dont Jakobson après Bühler ont ren­du compte, et que bien d’autres tentent encore de cir­cons­crire dans des défi­ni­tions… Est poé­sie ce qui échappe, cli­que­tis des images créa­trices du monde tel qu’il n’existe pas, révé­la­trices du sub­ter­fuge opé­ré par les appa­rences, par le réel et le lexique employé pour le décrire, ras­su­rer, rendre acces­sible la sécu­ri­té de se croire là en tant qu’être qui nomme, donc qui prend pos­ses­sion. La poé­sie ne nomme pas, elle libère, en ouvrant toutes le poten­tia­li­tés du signe.

Il est cer­tain qu’ouvrir cette antho­lo­gie c’est faire face au poème, faire face  à des uni­vers inouïs et ful­gu­rants pro­je­tés dans le ciel deve­nu mul­ti­co­lore et pro­téi­forme du lec­teur, comme une toile de Dürer peut offrir la révé­la­tion d’une trans­fi­gu­ra­tion. Que l’on regarde son Autoportrait à la four­rure, où ce  jeune homme de vingt-huit ans fixe le spec­ta­teur, dans une pos­ture chris­tique qui inter­roge d’emblée le face à face du regard avec cette poly­sé­mie consti­tu­tive de l’art. Ce magni­fique visage est celui du peintre à n’en pas dou­ter, et il l’assure, la petite phrase près de la che­ve­lure l’affirme : « Moi, Albrecht Dürer de Nuremberg, me suis peint dans des cou­leurs indé­lé­biles, à l’âge de vingt-huit ans ». Mais le malaise res­sen­ti devant la toile porte les inter­ro­ga­tions plus loin que l’adhésion à une simple caté­go­ri­sa­tion géné­rique.  Des siècles plus tard Magritte sou­ligne le com­men­taire de sa Pipe (« Ceci n’est pas une pipe » ) de cette asser­tion, phrase nomi­nale d’autant plus puis­sante qu’elle est affir­ma­tive  : “La tra­hi­son de l’image”. Qu’est-ce à dire ?

Le Chant du Cygne, Anthologie 2020, vingt ans de poé­sie contem­po­raine, Editions du Cygne, col­lec­tion Le chant du Cygne, 2020, 56 pages, 10 €.

Entre l’affirmation d’une tau­to­lo­gique entre le mot et le réel et le contre pied de ceci, cela signi­fie la même chose que ce que dit la poé­sie : l’art tou­jours inter­roge une mimé­sis impos­sible. Blasphématoire, l’Autoportrait à la four­rure ? Dürer super­pose son visage à celui du Christ, et pose ques­tion au public qui a cer­tai­ne­ment vu les deux auto­por­traits pré­cé­dents, qui sont eux fidèles à la caté­go­rie géné­rique annon­cée. Mais il semble que les traits du visage soient plus étof­fés, la chair épaisse aux contours trem­blés sug­gère une éro­sion due à la tem­po­ra­li­té ter­restre, mais la teinte de la car­na­tion fait contre poids à l’obscurité de l’arrière plan et ouvre la sub­stance de l’être à l’éternité. Le vête­ment sombre qui couvre la moi­tié de la toile de cou­leurs chaudes tra­vaillées de demi-teintes et la posi­tion de la main, fine et orien­tée vers le ciel, béné­fi­cient d’une mise en œuvre para­dig­ma­tique sur la lumière : main et visage d’une chair douce mais flam­boyante tracent une des lignes de force du tableau, une dia­go­nale ascen­dante, qui met le spec­ta­teur sur le voie d’une trans­cen­dance. Le peintre montre ceci, ce che­min vers une spi­ri­tua­li­té qui pig­mente sa chair désor­mais, et per­met à son âme d’apparaître, plus loin que le regard, le sien, mais aus­si celui du public, dans cette pein­ture édi­fice où l’homme et sa trans­fi­gu­ra­tion dans l’art sont offerts. La poé­sie est ceci, touches de lan­gage et tra­vail sur les espaces scrip­tu­raux, pour que l’image décuple la puis­sance inédite de ce que ne montrent pas les mots.

Evoquer la pein­ture c’est convo­quer le pou­voir toté­mique du lan­gage, dans cette fonc­tion expia­toire et libé­ra­toire de l’art, et intro­duire à le lec­ture de cette Anthologie du Cygne. Tant d’années pour recueillir ces tapis­se­ries plu­ri-séman­tiques que sont les vers offerts dans ces pages, et les noms de ces poètes qui cherchent com­ment s’appelle une pipe qui n’existe pas.

C’est Roger Gonnet : 

 

Le temps pesait sur les pau­pières
La nuit n’était pas inven­tée1

 

C’est Sophie Brassart :

 

Arracher des nues 
                le reflet                                  des che­mins

                Apparaître et dis­pa­raître2

 

C’est Ismael Billy :

 

Et dans le tran­chée égor­gée des vieux puits aban­don­nés des
siècles qui psal­mo­dient de vent les chants de la ven­geance,
Il y a toi3

 

C’est Philippe Leuckx : 

 

Ô toi sen­ti­ment du peu
qui effleures
le sombre.4

 

C’est Vincent Motard-Avargues : 

 

             Il mor­dait le temps
pour échap­per au silence5

 

C’est Thomas Vinau :

 

La tête comme une flaque
d’eau morte6

 

C’est Denis Emorine :

 

j’ose enfin effleu­rer ton visage
et gar­der ces cinq pétales
ser­rés
dans ma main
sans frois­ser ton nom.7

 

C’est Werner Lambersy :

 

Nous en avons fini
avec la mort8

 

Et com­bien d’autres… Quelques miettes de ce pain cos­mique, la poé­sie, mais quelles miettes !

Pas une antho­lo­gie comme les autres, mais le reflet de vingt ans de poé­sie, vingt ans pas­sés à cher­cher ce para­doxe qu’est le tu du lan­gage dans la parole. Merci au Cygne.

 

Notes

1. Roger Gonnet, Les Jardins de clar­té, Editions du Cygne, 2019.

2. Sophie Brassart, Je vais, à la mesure du ciel, Editons du Cygne, 2019.

3. Ismael Billy, Amours sibé­riennes, Editions du Cygne, 2018

4. Philippe Leuckx, Au plus près, Editions du Cygne, 2012.

5. Vincent Motard-Avargues, Un écho de nuit, Editions du Cygne, 2011.

6. Thomas Vinau, Le Trou, Editions du cygne, 2008.

7. Dénis Emorine, Lettres à Saïda, Editions du Cygne, 2008.

8. Wernber Lambersy, Effets du fac­teur éolien de l’art sur l’érosion des choses, Editions du Cygne, 2008.

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Carole Mesrobian

Carole Carcillo est poète, cri­tique lit­té­raire, revuiste et per­for­meuse. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence. En 2016, La Choucroute alsa­cienne paraît aux Editions L’âne qui butine, et Qomme ques­tions, de et à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  aux Editions La chienne Edith. Elle est éga­le­ment l'auteure d'Aperture du silence (2018) et Ontogenèse des bris (2019), chez PhB Editions. Cette même année 2019 paraît A part l'élan, avec Jean-Jacques Tachdjian, aux Editions La Chienne, et Fem mal avec Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum ; en 2020 dans la col­lec­tion La Diagonale de l'écrivain, Agencement du désert, paru chez Z4 édi­tions. Elle par­ti­cipe aux antho­lo­gies Dehors (2016,Editions Janus), Apparaître (2018, Terre à ciel) De l'humain pour les migrants (2018, Editions Jacques Flamand) Esprit d'arbre, (2018, Editions pour­quoi viens-tu si tard), Le Chant du cygne, (2020, Editions du cygne), Le Courage des vivants (2020, Jacques André édi­teur). Parallèlement paraissent des textes inédits ain­si que des cri­tiques ou entre­tiens sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., Le Littéraire, le Salon Littéraire, Décharge, Texture, Sitaudis, De l’art hel­vé­tique contem­po­rain, Libelle, L’Atelier de l'agneau, Décharge, Passage d'encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste, Francopolis, Poésie pre­mière, L’Intranquille., le Ventre et l'oreille. Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et des pré­faces de Mémoire vive des replis de Marilyne Bertoncini et de Femme conserve de Bluma Finkelstein. Auprès de Marilyne ber­ton­ci­ni elle co-dirige la revue de poé­sie en ligne Recours au poème depuis 2016.