> TROIS POÈTES POLYNÉSIENS (1) : HENRI HIRO

TROIS POÈTES POLYNÉSIENS (1) : HENRI HIRO

Par |2018-07-11T12:24:15+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Christophe Dauphin, Essais & Chroniques|

                                HENRI HIRO, POÈTE MĀ’ÒHI

Poète et mili­tant emblé­ma­tique, Henri Hiro s’inscrit dans ce vaste mou­ve­ment qui se mani­feste à Tahiti à par­tir de la fin des années 1970, pour une défense des racines, s’exprimant au moyen de l’appellation « ma’ohi », qui qua­li­fie ce qui est autoch­tone, ori­gi­naire des îles poly­né­siennes. Figure de proue du dis­cours iden­ti­taire ma’ohi, Henri Hiro accorde une grande place à la terre et à la langue dans la défi­ni­tion de l’identité, de l’appartenance. Henri Hiro a lut­té toute sa vie pour la sau­ve­garde et la réha­bi­li­ta­tion de la culture ma’ohi, dont il a contri­bué à reva­lo­ri­ser les fon­de­ments iden­ti­taires dis­si­pés. Son enga­ge­ment total a fait de lui un lea­der incon­tes­table de la cause au XXème siècle. 

Henri Hiro est fon­da­teur et pion­nier dans de nom­breux domaines cultu­rels, écrit son ami et bio­gra­phie Jean-Marc Pambrun, qui fut notam­ment direc­teur de la Maison de la Culture de 1998 à 2000 et com­mis­saire de l’exposition consa­cré au poète pour le ving­tième anni­ver­saire de sa dis­pa­ri­tion au Musée de Tahiti et des Îles : « En 2000, alors à la tête de l’établissement qu’Henri avait lui-même diri­gé de 1976 à mai 1979, j’ai sou­hai­té m’intéresser davan­tage au per­son­nage en orga­ni­sant un Farereiraa1 autour des dix ans de sa dis­pa­ri­tion. C’est là que je me suis réel­le­ment ren­du compte qu’Henri Hiro était omni­pré­sent dans toutes les acti­vi­tés cultu­relles poly­né­siennes – ciné­ma, théâtre, lit­té­ra­ture, chant tra­di­tion­nel -, qu’il avait mar­qué tous ces modes d’expression de son empreinte. Bien sûr, il y en a eu d’autres avant lui : Maco Tevane, che­ville ouvrière des éta­blis­se­ments cultu­rels en Polynésie, Eugène Pambrun, Tearapo…. 

Henri Hiro, Message poé­tique, Editions Haere Po, 2004, 96 pages, 35 € 91.

Mais Henri Hiro est le fon­da­teur de la lit­té­ra­ture, du ciné­ma et du théâtre poly­né­sien contem­po­rain. Il a été plus loin que les autres à un moment don­né… Henri Hiro était contre le sala­riat dans tout ce qu’il induit d’inégalités, il a vou­lu tout aban­don­ner pour retour­ner à un mode de vie tra­di­tion­nel. Déjà à son époque, cette démarche sem­blait dif­fi­cile, la machine moderne étant déjà bien en marche, mais aujourd’hui, ce serait presque illu­soire ! Malgré tout, j’estime que les réflexions de Henri Hiro res­tent d’actualité alors même que l’on a l’impression de s’en éloi­gner… Je crois qu’il est un exemple pos­sible à don­ner à la jeu­nesse en manque de repères dans le sens où il était « un jeune comme les autres », qui a vécu la vie que beau­coup connaissent. Ni pri­vi­lé­gié, ni for­tu­né, en situa­tion d’échec sco­laire (il s’est fait virer au col­lège !), qui cumule des petits bou­lots… Aujourd’hui, je ne vois pas de lea­der cultu­rel aus­si remar­quable que lui, aus­si impli­qué. Henri Hiro se réa­li­sait dans la créa­tion sans avoir peur de mon­trer ses enga­ge­ments. Il a défi­lé tous les mer­cre­dis pen­dant des mois avec un pu pour dire non aux essais nucléaires ! Il était presque seul, puis d’autres se sont gref­fés (Oscar Temaru, Green Peace). Beaucoup se méfiaient de lui car il était sub­ver­sif dans la pen­sée de son époque. Pourtant, son objec­tif n’était ni le pou­voir, ni l’argent En fait, il ne se conten­tait pas d’avoir des idées, il les met­tait en pra­tique ! Il disait : « per­sonne ne m’écoute quand je parle, alors je vais par­ler avec les mains ». En clair : « C’est mon tra­vail qui va par­ler ». Henri Hiro sédui­sait autant qu’il déran­geait. » 

Tahitien au des­tin peu ordi­naire, Henri Hiro, en l’espace de quinze ans, a bous­cu­lé sur son pas­sage le pay­sage poli­tique, cultu­rel et reli­gieux poly­né­sien, pour le mar­quer dura­ble­ment de son empreinte et le trans­for­mer.

Né à Moorea, le 1er jan­vier 1944, Henri Hiro est éle­vé à Punaauia par des parents ne par­lant que le tahi­tien. En 1967, grâce à l’aide finan­cière de sa paroisse, il accom­plit des études de théo­lo­gie à la facul­té libre de l’Église réfor­mée de Montpellier, dont il revient diplô­mé en Polynésie, en décembre 1972. 

Sa prise de conscience de l’identité poly­né­sienne tout comme ses reven­di­ca­tions le conduisent à quit­ter l’Église et à s’impliquer inten­sé­ment au sein de la vie cultu­relle tahi­tienne, pour sa réha­bi­li­ta­tion. Il y a que Hiro est reve­nu de la métro­pole, contes­ta­taire ; un contes­ta­taire qui dénonce le tort fait aux Polynésiens durant l’évangélisation. Il n’a, alors, de cesse, de ravi­ver les tra­di­tions occul­tées pen­dant plus d’un siècle et demi. 

Hiro nous dit : « Si tu étais venu chez nous, nous t’aurions accueilli à bras ouverts. Mais tu es venu ici chez toi, et on ne sait com­ment t’accueillir chez toi », ou encore : « Lorsque quelque chose est aban­don­né, c’est qu’il y a eu des pré­ju­gés, qu’une déva­lo­ri­sa­tion s’est pro­duite. » 

Cet engoue­ment l’amènera, en 1981, à créer le mou­ve­ment poli­tique Hau Maohi (Paix Maohi) et même, en 1987, à se rap­pro­cher d’Oscar Temaru, en étant nom­mé vice-pré­sident du par­ti indé­pen­dan­tiste Tavini Huiraatira. 

Le 15 novembre 1975, un nou­veau par­ti poli­tique voit le jour auquel Henri Hiro donne le nom de Ia mana te nuna’a (« Que le peuple prenne le pou­voir »). Le 17 novembre, les sept fon­da­teurs signent un mani­feste qui dénonce le man­que­ment grave des hommes et des par­tis poli­tiques « aux règles élé­men­taires de l’honnêteté poli­tique et de la pro­bi­té. » En 1979, la ques­tion nucléaire est de plus en plus cru­ciale. 

Le 13 février Henri Hiro est élu pré­sident de l’association éco­lo­giste Ia ora te natu­ra qui vote une motion pro­cla­mant son oppo­si­tion à toute expé­ri­men­ta­tion nucléaire2 dans le Pacifique. Il res­te­ra à la tête de l’organisation jusqu’en 1981. Henri Hiro qui a été nom­mé direc­teur de la Maison des Jeunes de Tipaerui en 1974, prend la tête, à par­tir de 1980, du dépar­te­ment recherche et créa­tion de l’Office Territorial d’Action Culturelle (OTAC). Par ces fonc­tions ins­ti­tu­tion­nelles, il milite pour la recon­nais­sance du patri­moine cultu­rel poly­né­sien et s’efforce d’y insuf­fler un dyna­misme nou­veau. Sous son impul­sion et celle d’autres jeunes étu­diants ayant éga­le­ment étu­diés en métro­pole, l’Académie tahi­tienne est créée, et des concours lit­té­raires sont ins­ti­tués. 

Henri Hiro engage notam­ment un tra­vail de recueil des tra­di­tions orales tahi­tiennes, et encou­rage la jeu­nesse poly­né­sienne à s’exprimer par le biais de la culture, et en par­ti­cu­lier à écrire, quelle que soit la langue choi­sie (le fran­çais l’anglais ou le reo ma’ohi). Par ses fonc­tions ins­ti­tu­tion­nelles, il milite pour la recon­nais­sance du patri­moine cultu­rel poly­né­sien et s’efforce d’y insuf­fler un dyna­misme nou­veau. Henri Hiro encou­rage la jeu­nesse poly­né­sienne à s’exprimer par le biais de la culture, à tra­vers la langue, la poé­sie, la danse, les chants, l’expression théâ­trale et le ciné­ma. 

Il devient lui-même réa­li­sa­teur, acteur, met­teur en scène et comé­dien. Il tra­duit des pièces de théâtre du fran­çais au reo ma’ohi. Son œuvre est pro­fon­dé­ment habi­tée par la culture spi­ri­tuelle tra­di­tion­nelle ma’ohi, tout en expri­mant une révolte contre les maux contem­po­rains de la socié­té poly­né­sienne. 

En 1985, il démis­sionne simul­ta­né­ment de tous ses postes « en ville » et se retire, avec femme et enfants, dans sa val­lée nour­ri­cière de Arei, sur l’île de Huahine. Il estime qu’en tant que Polynésien, la ville fait de lui un cap­tif. Henri Hiro s’est éteint le 10 mars 1990, à Huahine.

À lire : Pehepehe i tau nunaa/​Message poétique (Éditions Tupuna, 1985. Rééd. Haere Po, 2004), Taaroa (OTAC, 1984). Filmographie : Le Château (1979), Marae (1983), Te ora (1988), série télé­vi­sée écrite par Henri Hiro et réa­li­sée par Bruno Tetaria ; quinze films pour enfants consa­crés aux dif­fé­rents arbres de Polynésie. À consul­ter : Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Henri Hiro, héros poly­né­sien (édi­tions Puna Hono, 2010).

TON DEMAIN, C’EST TA MAIN

À chaque jour faut-il sa peine ?
Le soir où la lune porte le nom de Turu.
il faut fouet­ter Ruahatu, attra­per,
secouer Tahauru3,
cher­cher Matatini4.
Tutru5 est éten­du, immo­bile,
Ruahatu reste muet,
Matatini garde les yeux fer­més,
il faut les trou­ver,
les réveiller de leur som­meil.
les dieux se pré­lassent éten­dus,
ils se tournent
et se retournent dans leurs vomis­sures,
tran­sis de froid par la faute de Māraì6
Ils sont repus de la graisse du mara.
Ils ne lèvent la tête que pour une caresse
des ali­zés.
Ils sont indif­fé­rents au temps qui passe,
insen­sibles aux gémis­se­ments
Ils res­tent sourds face aux insultes,
ils se moquent des ago­nies.
Ils gisent la bouche ouverte, repus,
défé­quant, leur seule tâche est le pet,
ils craquent de graisse.
Et trou­vant la force d’ouvrir un œil,
tout ce qu’ils trouvent à te dire c’est :
« Va ramas­ser des coquillages
et des crus­ta­cées : des crabes de mer,
des conques à cinq doigts, des conques
allon­gées, des bigor­neaux
et des crabes de terre.
Voilà ta pèche, voi­là tes ali­ments
de sub­sis­tance ! »
Celui qui appelle les dieux à son aide
ne reçoit-il que peines en retour ?
Est-il condam­né  à ne man­ger
que des coquilles ?
C’est ta main, et ta main seule
qui est en mesure de te faire vivre.
Cette main bonne retour­neuse de terre,
une main cou­ra­geuse, une main déli­cate
et pleine de soins, cette main fer­tile.
Car ne dit-on pas :
« Le soir de Turu est une bonne nuit
Pour toutes tes plan­ta­tions ? »

Henri HIRO
(Poème extrait de Pehepehe i tau nunaa/​Message poétique (Éditions Tupuna, 1985. Rééd. Haere Po, 2004).

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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