HENRI HIRO, POÈTE MĀ’ÒHI

Poète et mil­i­tant emblé­ma­tique, Hen­ri Hiro s’inscrit dans ce vaste mou­ve­ment qui se man­i­feste à Tahi­ti à par­tir de la fin des années 1970, pour une défense des racines, s’exprimant au moyen de l’appellation « ma’ohi », qui qual­i­fie ce qui est autochtone, orig­i­naire des îles polynési­ennes. Fig­ure de proue du dis­cours iden­ti­taire ma’ohi, Hen­ri Hiro accorde une grande place à la terre et à la langue dans la déf­i­ni­tion de l’identité, de l’appartenance. Hen­ri Hiro a lut­té toute sa vie pour la sauve­g­arde et la réha­bil­i­ta­tion de la cul­ture ma’ohi, dont il a con­tribué à reval­oris­er les fonde­ments iden­ti­taires dis­sipés. Son engage­ment total a fait de lui un leader incon­testable de la cause au XXème siè­cle. 

Hen­ri Hiro est fon­da­teur et pio­nnier dans de nom­breux domaines cul­turels, écrit son ami et biogra­phie Jean-Marc Pam­brun, qui fut notam­ment directeur de la Mai­son de la Cul­ture de 1998 à 2000 et com­mis­saire de l’exposition con­sacré au poète pour le vingtième anniver­saire de sa dis­pari­tion au Musée de Tahi­ti et des Îles : « En 2000, alors à la tête de l’établissement qu’Henri avait lui-même dirigé de 1976 à mai 1979, j’ai souhaité m’intéresser davan­tage au per­son­nage en organ­isant un Far­ereiraa1 autour des dix ans de sa dis­pari­tion. C’est là que je me suis réelle­ment ren­du compte qu’Henri Hiro était omniprésent dans toutes les activ­ités cul­turelles polynési­ennes – ciné­ma, théâtre, lit­téra­ture, chant tra­di­tion­nel -, qu’il avait mar­qué tous ces modes d’expression de son empreinte. Bien sûr, il y en a eu d’autres avant lui : Maco Tevane, cheville ouvrière des étab­lisse­ments cul­turels en Polynésie, Eugène Pam­brun, Tear­a­po…. 

Hen­ri Hiro, Mes­sage poé­tique, Edi­tions Haere Po, 2004, 96 pages, 35 € 91.

Mais Hen­ri Hiro est le fon­da­teur de la lit­téra­ture, du ciné­ma et du théâtre polynésien con­tem­po­rain. Il a été plus loin que les autres à un moment don­né… Hen­ri Hiro était con­tre le salari­at dans tout ce qu’il induit d’inégalités, il a voulu tout aban­don­ner pour retourn­er à un mode de vie tra­di­tion­nel. Déjà à son époque, cette démarche sem­blait dif­fi­cile, la machine mod­erne étant déjà bien en marche, mais aujourd’hui, ce serait presque illu­soire ! Mal­gré tout, j’estime que les réflex­ions de Hen­ri Hiro restent d’actualité alors même que l’on a l’impression de s’en éloign­er… Je crois qu’il est un exem­ple pos­si­ble à don­ner à la jeunesse en manque de repères dans le sens où il était « un jeune comme les autres », qui a vécu la vie que beau­coup con­nais­sent. Ni priv­ilégié, ni for­tuné, en sit­u­a­tion d’échec sco­laire (il s’est fait vir­er au col­lège !), qui cumule des petits boulots… Aujourd’hui, je ne vois pas de leader cul­turel aus­si remar­quable que lui, aus­si impliqué. Hen­ri Hiro se réal­i­sait dans la créa­tion sans avoir peur de mon­tr­er ses engage­ments. Il a défilé tous les mer­cre­dis pen­dant des mois avec un pu pour dire non aux essais nucléaires ! Il était presque seul, puis d’autres se sont gref­fés (Oscar Temaru, Green Peace). Beau­coup se méfi­aient de lui car il était sub­ver­sif dans la pen­sée de son époque. Pour­tant, son objec­tif n’était ni le pou­voir, ni l’argent En fait, il ne se con­tentait pas d’avoir des idées, il les met­tait en pra­tique ! Il dis­ait : « per­son­ne ne m’écoute quand je par­le, alors je vais par­ler avec les mains ». En clair : « C’est mon tra­vail qui va par­ler ». Hen­ri Hiro sédui­sait autant qu’il dérangeait. » 

Tahi­tien au des­tin peu ordi­naire, Hen­ri Hiro, en l’espace de quinze ans, a bous­culé sur son pas­sage le paysage poli­tique, cul­turel et religieux polynésien, pour le mar­quer durable­ment de son empreinte et le transformer.

Né à Moorea, le 1er jan­vi­er 1944, Hen­ri Hiro est élevé à Punaauia par des par­ents ne par­lant que le tahi­tien. En 1967, grâce à l’aide finan­cière de sa paroisse, il accom­plit des études de théolo­gie à la fac­ulté libre de l’Église réfor­mée de Mont­pel­li­er, dont il revient diplômé en Polynésie, en décem­bre 1972. 

Sa prise de con­science de l’identité polynési­enne tout comme ses reven­di­ca­tions le con­duisent à quit­ter l’Église et à s’impliquer inten­sé­ment au sein de la vie cul­turelle tahi­ti­enne, pour sa réha­bil­i­ta­tion. Il y a que Hiro est revenu de la métro­pole, con­tes­tataire ; un con­tes­tataire qui dénonce le tort fait aux Polynésiens durant l’évangélisation. Il n’a, alors, de cesse, de raviv­er les tra­di­tions occultées pen­dant plus d’un siè­cle et demi. 

Hiro nous dit : « Si tu étais venu chez nous, nous t’aurions accueil­li à bras ouverts. Mais tu es venu ici chez toi, et on ne sait com­ment t’accueillir chez toi », ou encore : « Lorsque quelque chose est aban­don­né, c’est qu’il y a eu des préjugés, qu’une déval­ori­sa­tion s’est pro­duite. » 

Cet engoue­ment l’amènera, en 1981, à créer le mou­ve­ment poli­tique Hau Mao­hi (Paix Mao­hi) et même, en 1987, à se rap­procher d’Oscar Temaru, en étant nom­mé vice-prési­dent du par­ti indépen­dan­tiste Tavi­ni Huiraati­ra. 

Le 15 novem­bre 1975, un nou­veau par­ti poli­tique voit le jour auquel Hen­ri Hiro donne le nom de Ia mana te nuna’a (« Que le peu­ple prenne le pou­voir »). Le 17 novem­bre, les sept fon­da­teurs sig­nent un man­i­feste qui dénonce le man­que­ment grave des hommes et des par­tis poli­tiques « aux règles élé­men­taires de l’honnêteté poli­tique et de la pro­bité. » En 1979, la ques­tion nucléaire est de plus en plus cru­ciale. 

Le 13 févri­er Hen­ri Hiro est élu prési­dent de l’association écol­o­giste Ia ora te natu­ra qui vote une motion procla­mant son oppo­si­tion à toute expéri­men­ta­tion nucléaire2 dans le Paci­fique. Il restera à la tête de l’organisation jusqu’en 1981. Hen­ri Hiro qui a été nom­mé directeur de la Mai­son des Jeunes de Tipaerui en 1974, prend la tête, à par­tir de 1980, du départe­ment recherche et créa­tion de l’Office Ter­ri­to­r­i­al d’Action Cul­turelle (OTAC). Par ces fonc­tions insti­tu­tion­nelles, il milite pour la recon­nais­sance du pat­ri­moine cul­turel polynésien et s’efforce d’y insuf­fler un dynamisme nou­veau. Sous son impul­sion et celle d’autres jeunes étu­di­ants ayant égale­ment étudiés en métro­pole, l’Académie tahi­ti­enne est créée, et des con­cours lit­téraires sont insti­tués. 

Hen­ri Hiro engage notam­ment un tra­vail de recueil des tra­di­tions orales tahi­ti­ennes, et encour­age la jeunesse polynési­enne à s’exprimer par le biais de la cul­ture, et en par­ti­c­uli­er à écrire, quelle que soit la langue choisie (le français l’anglais ou le reo ma’o­hi). Par ses fonc­tions insti­tu­tion­nelles, il milite pour la recon­nais­sance du pat­ri­moine cul­turel polynésien et s’efforce d’y insuf­fler un dynamisme nou­veau. Hen­ri Hiro encour­age la jeunesse polynési­enne à s’exprimer par le biais de la cul­ture, à tra­vers la langue, la poésie, la danse, les chants, l’expression théâ­trale et le ciné­ma. 

Il devient lui-même réal­isa­teur, acteur, met­teur en scène et comé­di­en. Il traduit des pièces de théâtre du français au reo ma’ohi. Son œuvre est pro­fondé­ment habitée par la cul­ture spir­ituelle tra­di­tion­nelle ma’ohi, tout en exp­ri­mant une révolte con­tre les maux con­tem­po­rains de la société polynési­enne. 

En 1985, il démis­sionne simul­tané­ment de tous ses postes « en ville » et se retire, avec femme et enfants, dans sa val­lée nourri­cière de Arei, sur l’île de Huahine. Il estime qu’en tant que Polynésien, la ville fait de lui un cap­tif. Hen­ri Hiro s’est éteint le 10 mars 1990, à Huahine.

À lire : Pehep­e­he i tau nunaa/Message poétique (Édi­tions Tupuna, 1985. Rééd. Haere Po, 2004), Taaroa (OTAC, 1984). Fil­mo­gra­phie : Le Château (1979), Marae (1983), Te ora (1988), série télévisée écrite par Hen­ri Hiro et réal­isée par Bruno Tetaria ; quinze films pour enfants con­sacrés aux dif­férents arbres de Polynésie. À con­sul­ter : Jean-Marc Tera’ituatini Pam­brun, Hen­ri Hiro, héros polynésien (édi­tions Puna Hono, 2010).

TON DEMAIN, C’EST TA MAIN

À chaque jour faut-il sa peine ?
Le soir où la lune porte le nom de Turu.
il faut fou­et­ter Rua­hatu, attraper,
sec­ouer Tahauru3,
chercher Matatini4.
Tutru5 est éten­du, immobile,
Rua­hatu reste muet,
Mata­ti­ni garde les yeux fermés,
il faut les trouver,
les réveiller de leur sommeil.
les dieux se prélassent étendus,
ils se tournent
et se retour­nent dans leurs vomissures,
tran­sis de froid par la faute de Māraì6
Ils sont repus de la graisse du mara.
Ils ne lèvent la tête que pour une caresse
des alizés.
Ils sont indif­férents au temps qui passe,
insen­si­bles aux gémissements
Ils restent sourds face aux insultes,
ils se moquent des agonies.
Ils gisent la bouche ouverte, repus,
déféquant, leur seule tâche est le pet,
ils craque­nt de graisse.
Et trou­vant la force d’ouvrir un œil,
tout ce qu’ils trou­vent à te dire c’est :
« Va ramass­er des coquillages
et des crus­tacées : des crabes de mer,
des con­ques à cinq doigts, des conques
allongées, des bigorneaux
et des crabes de terre.
Voilà ta pèche, voilà tes aliments
de subsistance ! »
Celui qui appelle les dieux à son aide
ne reçoit-il que peines en retour ?
Est-il con­damné  à ne manger
que des coquilles ?
C’est ta main, et ta main seule
qui est en mesure de te faire vivre.
Cette main bonne retourneuse de terre,
une main courageuse, une main délicate
et pleine de soins, cette main fertile.
Car ne dit-on pas :
« Le soir de Turu est une bonne nuit
Pour toutes tes plantations ? »

Hen­ri HIRO
(Poème extrait de Pehep­e­he i tau nunaa/Message poétique (Édi­tions Tupuna, 1985. Rééd. Haere Po, 2004).

mm

Christophe Dauphin

Poète, essay­iste et cri­tique lit­téraire, Secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonan­court, Nor­mandie, en France) est directeur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www.leshommessansepaules.com).

Il est l’auteur de deux anthologies :

  • Les Riverains du feu, une antholo­gie émo­tiviste de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine, Le Nou­v­el Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falais­es, édi­tions clarisse, 2011

Il est égale­ment l’au­teur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011–2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réal­isme (Sil­vana édi­to­ri­ale, 2010) ou Ilar­ie Voron­ca, le poète inté­gral (Editinter/Rafael de Sur­tis, 2011).