Le 30 mai 1969, les pre­miers numéros de la revue Poésie 1 arrivent chez les libraires. Quar­ante-cinq jours plus tard : 90.000 exem­plaires sont ven­dus. Ces chiffres, pour les ani­ma­teurs, se passent de com­men­taire. Le slo­gan de Poésie 1 : « UN DÉFI : la poésie enfin à la portée de tous.  UNE AMBITION : des mil­lions de lecteurs. UN PARI sur l’avenir de la poésie », n’est plus, sem­ble-t-il, une boutade. La répu­ta­tion de Poésie 1 dépasse très tôt les fron­tières de la France et l’espace fran­coph­o­ne même.

Poésie 1 con­sacre certes des aînés, mais révèle aus­si une mul­ti­tude de nou­veaux poètes, tout en biberon­nant ses lecteurs (plusieurs généra­tions) à la poésie con­tem­po­raine. Que de révéla­tions ! Une vraie mine, qui n’a, encore aujourd’hui, pas pris une ride. Un bon­heur et un vrai plaisir de lec­ture et un pré­cieux out­il de travail.

Poésie 1 est une revue au for­mat de poche de 128 pages (ven­due au prix sym­bol­ique du tick­et de métro, 1 franc, en par­tie grâce aux recettes générées par les espaces pub­lic­i­taires), dont le poète Jean Bre­ton (fon­da­teur des Hommes sans Épaules en 1953) est avec son frère Michel le fon­da­teur et l’animateur de 1969 à 1987 : soit 136 numéros, 7.000 abon­nés, 1.600 poètes pub­liés, trois mil­lions d’exemplaires ven­dus. Une entre­prise qui demeure à ce jour iné­galée, tant par sa diver­sité, sa richesse, que par son con­cept, sa durée d’activité, ou ses tirages (de 20.000 à 50.000 exem­plaires). Les numéros de cette revue unique, lus dans le monde entier, sont imprimés au min­i­mum à 20.000 exem­plaires et régulière­ment réim­primés par Marabout, en Bel­gique. Poésie 1con­sacre des numéros spé­ci­aux à des aînés (Jean Cocteau, Rim­baud, Mal­lar­mé, Ver­laine, Lamar­tine, Lecon­te de Lisle, Rute­beuf, Alain Borne,  n°25, 1972…), aux étapes impor­tantes de la poésie du XXe siè­cle (les Poètes surréalistes,

Poésie n°1, Bel­mon­do Rimbaud.

L’École de Rochefort, Les Poètes de la revue Con­flu­ences, Les Poètes de la revue Fontaine, le Nou­veau Réal­isme, Les poètes du Nord, les Poètes de Bre­tagne, la Nou­velle poésie d’Alsace …) et entend regrouper les poètes de langue française (qua­tre numéros sont con­sacrés à la Bel­gique, trois numéros à la poésie du Québec, qua­tre numéros con­cer­nent la poésie helvé­tique…), sans ignor­er le com­bat (ain­si parait la mythique Antholo­gie de la nou­velle poésie algéri­enne de Jean Sénac, en 1971). De répu­ta­tion inter­na­tionale, Poésie 1 se doit aus­si de l’être dans ses som­maires avec des numéros con­sacrés au Séné­gal, à la nou­velle poésie négro-africaine, à la Tunisie, l’Angleterre, Israël, l’Espagne, au Maroc, la nou­velle poésie tchèque, la poésie lati­no-améri­caine, la poésie ital­i­enne con­tem­po­raine, le Pérou, l’Arménie…

Bel­mon­do en 1969.

Citons encore Poésie sans fron­tière, col­lec­tif de douze poètes de sept nations… Par­mi les livraisons dédiées à des thèmes, sig­nalons, entre autres, « Les poètes et leurs revues », « les poètes et le tabac », « les poètes sous les ver­rous », « L’Enfant et la poésie » (n°28–29, 1973), un numéro mythique imprimé à 100.000 exem­plaires, dont la moitié fut expédiée gra­tu­ite­ment dans un mail­ing d’Hachette à tous les pro­fesseurs de français. Mais aus­si « Le Petit Enfant et la poésie » (de la nais­sance à la cinquième année). Autre par­tic­u­lar­ité de Poésie 1 — dans ses pre­mières livraisons — : les intro­duc­tions sont signées par des per­son­nal­ités « improb­a­bles », car, loin de leur ter­rain d’élection.

La revue com­bat aus­si les idées arrêtées. Ils sont ici « improb­a­bles » pour par­ler de poésie et pour­tant, ce qu’ils écrivent ne l’est pas. Tous s’y livrent bien volon­tiers et avec ent­hou­si­asme ; à l’exception de Claude Nougaro, seul refus. Cet « exer­ci­ce » pour­rait-il exis­ter aujourd’hui, à l’heure du cloi­son­nement, où l’on qual­i­fie de poésie et de poètes TOUT, sauf ce qui l’est ? Petit flo­rilège : Au sein du n°1 (1969) con­sacré à Jean Cocteau, c’est l’acteur, comé­di­en et sculp­teur Jean Marais, qui signe la pré­face : « La presse paresseuse employ­ait tou­jours les mêmes clichés : illu­sion­niste, enchanteur, magi­cien, et cela me scan­dal­i­sait. Un demi-siè­cle d’invention et d’émerveillement en sont la cause. En out­re cet homme atten­tif était tou­jours en avance. Il quit­tait la place croy­ant s’être trompé de date et longtemps après on voy­ait la mode s’emparer de ses décou­vertes et ne pas lui en tenir compte. Il n’a cessé de con­tredire les habi­tudes et de dérouter le pub­lic en cher­chant une place fraîche sur l’oreiller. 

Lucien Cler­gue : Jean Marais et Jean Cocteau dans Le Tes­ta­ment d’Orphée (60).

Son cœur dirigeait son intel­li­gence et son cœur était aus­si pur que son intel­li­gence était grande, ce qui déroutait et rendait incom­préhen­si­bles cer­tains de ses actes… » Pré­cisons que Cocteau et Marais sont des amis de l’équipe ; notam­ment de Hen­ri Rode et de Jean Breton.

L’acteur et comé­di­en Daniel Gélin vient semer les pre­mières pages de Poésie 1 n°3 (1969) con­sacrée à « la nou­velle poésie française » : « On m’a dit sou­vent que par­mi les bar­rières divers­es qui sépar­ent l’homme de la poésie, il y a une cer­taine peur : peur de la com­para­i­son entre la banal­ité ras­sur­ante de la vie quo­ti­di­enne et cet état d’émerveillement que l’on ne croit réservé qu’aux saints, aux artistes et aux enfants. C’est le con­traire qui est vrai : tout le monde est poète, plus ou moins, et de le redé­cou­vrir est une des plus grandes con­so­la­tions et le meilleur remède con­tre la com­mune soli­tude… » Ajou­tons que Daniel Gélin, le moins improb­a­ble de nos pré­faciers, est l’auteur de sept livres de poèmes, dont, chez notre ami Guy Cham­bel­land : L’Orage enseveli (Le Pont de l’Épée, 1981).

Poésie 1 n°7 (1969), con­sacré au grand poète du XII­Ie siè­cle Rute­beuf, est pré­facé par l’acteur et comé­di­en Jean-Claude Bri­aly : « … C’est le pre­mier « jour­nal­iste » de son temps qui a con­testé avec force et ironie le pou­voir, l’autorité et les bour­geois. Il a cha­touil­lé les prob­lèmes de l’Université, il a fustigé les moines, il s’est ent­hou­si­as­mé pour les croisades, il a lut­té con­tre l’intolérance et l’injustice, avec pas­sion. Sa verve directe et rapi­de nous a fait mieux con­naître une époque où l’on con­stru­i­sait les cathé­drales… Il a dénon­cé la rou­tine offi­cielle, la police, les intrigues, il a aimé et défendu la jeunesse. C’est un poète qui a chan­té le froid, le vent et la neige. Il fut un car­i­ca­tur­iste étonnant… »

« Mon­sieur 100 000 volts » ouvre Poésie 1 n°3 (1969), con­sacrée à un nou­veau vol­ume de « la nou­velle poésie française ». Le chanteur et com­pos­i­teur Gilbert Bécaud (l’interprète de Mes mains, Nathalie, Le Jour où la pluie vien­dra et Et main­tenant) écrit : « Vive donc le train bar­i­olé de Poésie 1… Parce que les poètes, même peu con­nus, peu­vent le pren­dre en marche. Parce que ce train choisit tou­jours le chemin de la liberté. » 

Dans Poésie 1 n°9 (1969), le biol­o­giste Jean Ros­tand, fils de l’auteur de Cyra­no de Berg­er­ac, salue le poète roman­tique Lamar­tine, qui procla­ma la République lors de Révo­lu­tion de 1848 : « Inca­pable de ses pli­er aux mesquiner­ies tac­ti­ci­ennes de la poli­tique, il ne s’inféoda à aucun par­ti et demeu­ra con­stam­ment dans la pureté des hau­teurs ; mais tou­jours il sut choisir l’honorable com­bat et militer pour les grandes idées qui devaient éclair­er l’avenir… »

Le pré­faci­er de Poésie 1 n°10 (1970), con­sacré au chef de file du Par­nasse Lecon­te de Lisle, est assuré­ment le plus improb­a­ble de tous et le plus sur­prenant (avec celui que nous gar­dons pour la fin). Lisons, c’est per­ti­nent et per­son­nel. Il s’agit de Claude François, le chanteur adulé et com­pos­i­teur de Cette année-là (1976), Mag­no­lias for Ever (1977), Alexan­drie Alexan­dra (1977) ou encore Comme d’habi­tude (1967) : « Lecon­te de Lisle, on dirait un sage, un prophète en barbe blanche (c’est faux, je le sais, mais ma mémoire tient à cette image d’Épinal) qui nous hous­pille avec le passé. 

Claude François. 

Il s’entendait mal avec ses con­tem­po­rains. Alors, pour se venger, il se racon­tait des drames d’autres épo­ques où la noblesse, la puis­sance, la cru­auté, l’orgueil – les grands sen­ti­ments, quoi ! – tenaient haut cer­tains cœurs. Bien sûr, le poète pos­sède plusieurs cordes à son arc. Il chante aus­si le soleil, l’amour, le Christ des orig­ines. Il décrit ses paysages préférés. On dirait qu’il fait des pho­tos en couleurs : quelle minu­tie, quel relief – visuel autant que sonore ! Et quel mou­ve­ment, par­fois : un poème comme « Les Elfes », j’ai envie de le danser… Lecon­te de Lisle a la chance de pou­voir encore nour­rir nos rêves : par­tons avec lui, faisons courir notre mémoire ou retrou­vons le par­adis per­du. Les règles de la cheva­lerie, le courage, le sang, l’amitié et la soli­tude : les « Poèmes bar­bares », c’est déjà du Western. »

C’est le réal­isa­teur, acteur, comé­di­en, scé­nar­iste et dia­logu­iste Robert Hos­sein, le met­teur en scène des super­pro­duc­tions spec­tac­u­laires (avec une débauche de moyens dans la pyrotech­nie, la sonori­sa­tion, la pro­jec­tion, afin d’immerger les spec­ta­teurs au cœur du spec­ta­cle), qui ouvre le numéro suiv­ant, Poésie 1 n°11 (1969), con­sacré aux poètes de l’École de Rochefort : « Les poètes de Rochefort ont chan­té une péri­ode excep­tion­nelle de leur vie et de la vie d’un pays. Créa­tion, inspi­ra­tion ne sont pos­si­bles que dans la foulée de l’angoisse – je le vois sans cesse, pour mes films, quel tour­ment ! Une grave tristesse habite ses poètes. Cha­cun, selon sa sen­si­bil­ité, assume une péri­ode dif­fi­cile. Mais pas d’aigreur, ni de dés­espoir (ni d’humour non plus, sem­ble-t-il). Nul scep­ti­cisme. Une révolte pro­fonde et généreuse. Dans une époque trou­blée, la poésie fut leur équili­bre. Elle l’est restée… »

Le bou­quet final nous ramène à Poésie 1 n°4 (1969), entière­ment con­sacré à Arthur Rim­baud. Qui, pour évo­quer le Rimbe ? Jean Bre­ton a son idée et appelle la per­son­ne en ques­tion, qui lui répond : « Rim­baud, ça me botte ! Dans 48 heures c’est fait ! » 

Lecon­te de Lisle.

Il s’agit de Jean-Paul Bel­mon­do, le comé­di­en de Kean (Alexan­dre Dumas, Mise en scène Robert Hos­sein, 1987), le Bebelaux 80 films et aux 160 mil­lions de spec­ta­teurs ; l’acteur aux 1001 rôles où il est tou­jours prodigieuse­ment lui-même, d’À bout de souf­fle (Jean-Luc Godard, 1960), son six­ième film, Léon Morin, prêtre (Jean-Pierre Melville, 1961), Un singe en hiv­er (Hen­ri Verneuil, 1962), L’Homme de Rio (Philippe de Bro­ca, 1964), Itinéraire d’un enfant gâté (Claude Lelouch, 1988), etc., Bel­mon­do le boxeur, qui passe du masque bleu-dyna­mite de Pier­rot le fou (J.-L. Godard, 1965) aux cas­cades aéri­ennes sur les toits de Paris et d’ailleurs de Peur sur la ville (H. Verneuil, 1975), en pas­sant par le caleçon à pois rouge du Guig­no­lo (Georges Laut­ner, 1980)…

Il est encore le Mag­nifique, l’Incorrigible, l’Animal, le Pro­fes­sion­nel, le Dou­los, l’As des as, le Soli­taire… L’homme aux Mille vies qui valent mieux qu’une, selon le titre de son auto­bi­ogra­phie (Fayard, 2016). En 2001, il est vic­time d’un acci­dent vas­cu­laire cérébral. Son état est jugé sérieux. Il se bat et se relève, mais, à l’exception d’un ultime film en 2008 : les planch­es et les stu­dios, c’est ter­miné. Sa dis­pari­tion, le 6 sep­tem­bre 2021, à Paris, à l’âge de 88 ans, provoque une grande émo­tion en France. Les hom­mages sont unanimes et mérités, pour une fois… Sa part d’ombre (qu’il niera tou­jours, ramèn­era à des pec­ca­dilles, une incom­préhen­sion de l’époque, une méprise, au nom du fils aimant et admi­ratif qu’il était) con­cerne son père, le sculp­teur Paul Bel­mon­do qui, en 1945, fut jugé pour col­lab­o­ra­tion avec l’ennemi par le tri­bunal d’épuration des artistes plas­ti­ciens et inter­dit de ventes et d’exposition pen­dant un an. Le sculp­teur Hen­ri Bouchard est, lui, révo­qué, sans pen­sion de son poste de pro­fesseur à l’École des beaux-arts, avec inter­dic­tion de pro­fess­er dans les écoles de l’État et, comme le sculp­teur Charles Despi­au, deux ans d’interdiction totale d’exposer et de ven­dre. L’immense pop­u­lar­ité et cap­i­tal sym­pa­thie du fils ont « effacé » les actes peu glo­rieux du père. Mais ras­surez-vous, tous nos sculp­teurs ne furent pas des col­la­bos. Le plus grand d’entre eux, René Iché, grand Résis­tant, écrase par l’originalité, le mail­let, le fusain et la tenue dans la vie, les trois précé­dents et leurs œuvres. « Un KO », dirait J.-P. Bel­mon­do ! En 2010, Jean-Paul Bel­mon­do a fait don de la col­lec­tion famil­iale à la ville de Boulogne-Bil­lan­court et appuyé la créa­tion d’un Musée Paul Bel­mon­do, sur 1.000 mètres car­rés au château Buchillot. À quand un tel espace pour René Iché ? C’est un autre débat.

Revenons-en à 1969, année durant laque­lle parais­sent trois films dont Bel­mon­do est la vedette : Le Cerveau, avec Bourvil (Gérard Oury), La Sirène du Mis­sis­sipi, avec Cather­ine Deneuve (François Truf­faut) et Un homme qui me plaît, avec la mag­nifique Annie Girar­dot (Claude Lelouch). En 1969, Bel­mon­do est déjà la star du box-office, l’acteur le plus pop­u­laire de France… Inac­ces­si­ble… Mais, non, en fait, tout l’inverse : la sim­plic­ité même, la disponi­bil­ité et une réelle gen­til­lesse. Écrire sur Rim­baud pour une revue de poésie ? Cela le botte, nous l’avons dit. Pas­sons à son texte : « Quand je suis trop calme – ou fatigué – je lis Rim­baud. Il me réveille. Il me refait une ner­vosité. Je reçois tout de suite une décharge d’électricité. La poésie de Rim­baud, c’est un remède pour l’action. Avec l’adolescent de Charleville, on entre dans le domaine de la révolte (et avec lui, pas de quarti­er !) Les notions d’ordre et de con­fort intel­lectuel sont remis­es en ques­tion. Rim­baud est furieux de n’être pas, dans tous les domaines, un cham­pi­on de force, d’intelligence et de charme. Il est con­tre ce qui a bonne répu­ta­tion, dans les idées, chez les hommes. De ses angoiss­es, de sa rage, il a fab­riqué une sorte de béli­er pour tout démolir. Moi, je trou­ve ça tonique. Rim­baud me donne tous les courages. Rim­baud, lui, n’a jamais reculé. Et si vous êtes comé­di­en, essayez donc de dire « La bateau ivre » ! Vous allez bien vous amuser. Les poésies rimées, encore, on peut s’en arranger. Mais la prose ! C’est là pour­tant qu’il a don­né le plus vio­lent, le plus fier de lui-même, avec sa reven­di­ca­tion d’une pléni­tude, ten­dresse et vacherie mêlées, dans une âme et un corps. Relisons ensem­ble, voulez-vous, « Mau­vais sang », « Alchimie du verbe », « Adieu » (Les Illu­mi­na­tions) ; « Après le Déluge », « Mat­inée d’ivresse », « Aube » ou « Bar­bare » (Une Sai­son en enfer). Ce sont de cour­tes pros­es où les images écla­tent comme les pétards d’un 14 juil­let, où les rythmes sont dis­lo­qués, où le sens est chargé de plusieurs clés. Ces textes que je préfère, je les ai sou­vent mur­murés, entre deux films, et je ne suis pas sûr que je saurais les dire avec le tal­ent « per­du » qu’il aurait exigé, lui, le gosse paumé, vote devenu le jeune mort de Mar­seille. Ça ne fait rien. Rim­baud, c’est le plus fort. On con­nait ma pas­sion pour les com­bats du ring. Je vais vous dire : moi, Rim­baud, ça me boxe. » Bel­mon­do le dit avec ses mots à lui, et c’est pas mal du tout, non ?

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L’AVENTURE DE POÉSIE 1

Depuis plus de vingt ans, une légende court dans les milieux de l’édition française : la poésie n’intéresse qu’un cer­cle lim­ité d’initiés ; elle ne con­cern­era jamais le « « grand pub­lic ; elle est donc, par déf­i­ni­tion, « invendable ». 

C’est sur ce pré­ten­du « con­stat » que la plu­part des édi­teurs con­nus se sont con­sti­tué un « cat­a­logue » où la poésie, sys­té­ma­tique­ment, brille par son absence. Soit, il y a des excep­tions. Je ne par­lerai pas ici des nom­breuses revues de poésie, à tirage plus ou moins con­fi­den­tiel, à exis­tence plus ou moins éphémère : elles s’adressent, dans leur grande majorité, à des poètes en mal de pub­li­ca­tion, par­fois à de rares ama­teurs éclairés, jamais au « grand pub­lic ». Je ne par­lerai pas non plus des édi­teurs poètes, comme Guy-Levis Mano, Hen­neuse, Vodaine, Rougerie, Puel, Bou­jut, Cor­ti, et même, à quelques dif­férences près, Pierre-Jean Oswald et Guy Cham­bel­land : leurs édi­tions, en effet, sont « hors cir­cuit » à cause d’une dif­fu­sion trop arti­sanale, voire pour cer­tains inex­is­tante. Par con­tre, deux « grands » édi­teurs parisiens (par oppo­si­tion aux « petits » édi­teurs provin­ci­aux dont je viens de par­ler ! ) méri­tent une atten­tion particulière.

 

 

Pierre Seghers, tout d’abord : depuis la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, lui seul a « sen­ti », pro­fondé­ment, que la poésie con­cer­nait beau­coup plus de gens qu’on se plai­sait à le dire ; lui seul a eu le courage, avec acharne­ment, d’éditer des poètes dans un souci immé­di­at de « jeunesse », en essayant de leur don­ner une dif­fu­sion et une audi­ence nationales. Cela fait plus de trente ans que Pierre Seghers défend et, peut-être, pro­tège la poésie : son expéri­ence, son remar­quable tra­vail « en pro­fondeur », son opiniâtreté sont pour nous un symbole.

Les édi­tions Gal­li­mard, aus­si : elles sont, sans l’ombre d’un doute, par­mi les qua­tre ou cinq plus grandes maisons d’éditions lit­téraires du monde. Elles ne pou­vaient — ne serait-ce que par stand­ing — ne pas avoir une col­lec­tion de livres de poésie. Et leur « fonds » est si impor­tant, leur sur­face com­mer­ciale telle qu’elles n’ont jamais hésité, bon an mal an, à pub­li­er un recueil poé­tique par mois. Sans compter, évidem­ment, leur remar­quable col­lec­tion « Poésie N.R.F » où sont pub­liés, à un prix rel­a­tive­ment bas, la majorité des poètes « recon­nus » du XXe siècle.

Mais même Pierre Seghers, même les édi­tions Gal­li­mard, — pris­on­niers peut-être incon­sciem­ment des préjugés antipoé­tiques — n’ont su, à notre avis, réalis­er le vœu du poète : la poésie à la portée de tous. Jusqu’à présent, toutes les ten­ta­tives pour réalis­er cette ambi­tion ont ver­sé dans l’ornière de la mau­vaise chan­son, si l’on s’en tient à la stricte qual­ité poé­tique ; pour le côté économique, la poésie à la portée de toutes les bours­es, cela s’est sol­dé par une série de livres de poche dont les prix ne cessent, hélas ! d’augmenter.

Deux exem­ples entre mille : le livre de poche Hachette a aug­men­té par deux fois ses prix ces deux dernières années : le vol­ume sim­ple coûte aujour­d’hui 3 €. 

Quant à la belle col­lec­tion « Poésie N.R.F. », dont nous par­lions à l’instant, elle vient, elle aus­si, de hauss­er ses prix : le vol­ume sim­ple est passé de 3,50 f à 4,40 f et le vol­ume dou­ble de 4,50 f à 6,00 f. À ce prix-là, peut-on par­ler d’une col­lec­tion « pop­u­laire » ? Non, vrai­ment : au sens dou­ble de l’expression « à la portée de tous », on n’a jamais cru en France, qu’il était pos­si­ble de répan­dre la poésie. C’est pourquoi nous avons décidé, à la librairie Saint-Ger­main-des-Prés, de lancer nos pro­pres édi­tions. Il fal­lait con­naître « l’oiseau rare ». Et, si nous n’avions aucune expéri­ence en matière d’édition pro­pre­ment dite, nous avions l’immense avan­tage de très bien con­naître l’« oiseau rare », c’est-à-dire 1’« acheteur de poésie ». En effet, depuis décem­bre 1966, nous avons créé dans notre librairie un étage de poésie, ouvert douze heures par jour, sans inter­rup­tion. Lors de son lance­ment, cette ini­tia­tive provo­qua pas mal de sourires : pour beau­coup, elle était per­due d’avance, et nos 3.000 livres et revues de poésie (sans doute le stock poé­tique le plus impor­tant d’Europe) allaient très vite se ternir de pous­sière ! Certes, les scep­tiques avaient beau rôle : une récente enquête du Cer­cle de la librairie sur les ventes de poésie en France don­nait en pour­cent­age, pour une librairie générale, de 0,5 à 2 % max­i­mum du chiffre d’affaires. Pour notre part, ces ventes ont représen­té 11 % de notre chiffre d’affaires la pre­mière année et 15 % la sec­onde — alors que le chiffre d’affaires glob­al avait qua­si­ment dou­blé ces deux années-là !

Quelles sont les raisons de ce suc­cès ? Notre emplace­ment priv­ilégié (nous sommes situés au cœur du quarti­er Latin) ? Peut-être… Mais surtout le fait qu’il existe en France — comme dans beau­coup d’autres pays — un « marché » poé­tique en puis­sance, solide, fidèle, impor­tant, qui n’a jamais été « démarché » par des méth­odes com­mer­ciales dynamiques et mod­ernes. À la librairie, chaque acheteur de poésie est « fiché » — qu’on nous par­donne ce terme ! — ce qui nous per­met de main­tenir avec lui des liens con­stants. Nous l’invitons plusieurs fois par trimestre à des vernissages, des expo­si­tions, des sig­na­tures, des soirées de lec­tures et de dis­cus­sions qui tour­nent tou­jours autour d’un même thème : la poésie, et par­ti­c­ulière­ment la poésie de ces vingt-cinq dernières années. Grâce à ce con­tact quo­ti­di­en avec des mil­liers de clients, de toutes caté­gories sociales, nous avons pu dégager cer­taines remar­ques impor­tantes : — La poésie ne se vend pas plus aujourd’hui parce que les livres de poèmes — ven­dus en moyenne dix francs — sont trop chers. La poésie se vendrait mieux si ses ama­teurs, par­ti­c­ulière­ment en province, savaient où en faire l’achat de façon con­tin­ue. Enfin, à une spé­cial­ité don­née cor­re­spond tou­jours un « ani­ma­teur » spé­cial­iste : chez nous, pour ven­dre de la poésie, il est d’abord recom­mandé de la lire !

Poésie 1 est née de ces con­stata­tions bien… terre à terre ! Notre ambi­tion : — offrir à tous (indus­triels, com­merçants, cadres, ouvri­ers, étu­di­ants…) ; partout (aus­si bien dans les librairies, les kiosques que dans les grandes sur­faces de vente, super­marchés, etc.) ; pour un franc seule­ment ; toute la poésie, sans exclu­sive ni par­ti pris. Sur le plan « lit­téraire », nous n’avions pas de prob­lème : l’équipe de la librairie com­prend dans son comité directeur deux poètes, Jean Bre­ton, prix Apol­li­naire, et Jean Orizet, prix Marie-Noël, sans par­ler de tous ceux, cri­tiques, jour­nal­istes, romanciers, qui gravi­tent autour de la librairie Saint-Ger­main-des-Prés. Nous nous fai­sions fort, avec l’aide de Guy Cham­bel­land arraché de son mas de la Bastide‑d’Orniol pour la cir­con­stance, de trou­ver les poètes « « clas­siques » et « mod­ernes » qui feraient de cette col­lec­tion la pre­mière ouverte à tous les courants de la poésie française et étrangère.

De l’idée à la réal­i­sa­tion. Sur le plan « pra­tique », les dif­fi­cultés étaient plus nom­breuses. Elles pou­vaient d’ailleurs fort bien se résumer en une seule phrase : com­ment faire pour ven­dre un franc au pub­lic un livre dont le coût de fab­ri­ca­tion est sen­si­ble­ment le même ? Dans l’absolu, cela reve­nait à per­dre 33 cen­times (33 % étant la remise de base en librairie) chaque fois que l’on vendait un exem­plaire de Poésie 1 ! Nous voulions bien sor­tir la poésie de son « « ghet­to » — mais pas à ce prix-là ! II fal­lait donc trou­ver un mécène. En France, mal­heureuse­ment, ils sont plutôt rares et Poésie 1 n’au­rait sans doute jamais vu le jour si nous n’avions pas songé, tout à coup, à la pub­lic­ité. Notre raison­nement était sim­ple : pour que notre col­lec­tion de poésie ait une véri­ta­ble audi­ence auprès du grand pub­lic, il fal­lait la tir­er à 100.000 exem­plaires min­i­mum. Mais à ce chiffre de tirage on devient, qu’on le veuille ou non un « sup­port pub­lic­i­taire » intéres­sant, et pour une fois orig­i­nal, puisqu’il s’agit, ne l’oublions pas, de pro­mou­voir la poésie ! L’idée était lancée : en voulant met­tre la poésie à la portée de tous, nous nous retrou­vions « marchands d’espaces » ! La pub­lic­ité au ser­vice de la poésie, quel scan­dale en per­spec­tive pour nos « beaux esprits » ! Mais les « jus­ti­fi­ca­tions » — si tant est que nous en ayions jamais eu besoin — ne nous man­quaient pas, à com­mencer par la presse lit­téraire, et la presse en général. Pour la recherche des annonces pub­lic­i­taires, nous avions trois sortes d’arguments : Notre prix de vente : il nous met­tait à l’abri des remar­ques du genre : « Vous avez beau tir­er à 100.000 exem­plaires, vous ne ven­drez rien ! » car un franc, même pour un livre de poésie, ce n’est plus un prix de vente, c’est un argu­ment d’achat ! La présen­ta­tion de Poésie 1 : un « vrai » livre de 128 pages, cou­ver­ture qua­tre couleurs, qui, comme tous les livres de poche en France, après lec­ture, serait automa­tique­ment placé dans une bib­lio­thèque. Son « impact pub­lic­i­taire » n’é­tait donc plus lim­ité dans le temps, comme un jour­nal quelconque.

L’intérêt « psy­chologique » de la for­mule « poésie et pub­lic­ité » : en per­me­t­tant la dif­fu­sion mas­sive, à très bon marché, des grandes œuvres poé­tiques, la pub­lic­ité allait enfin faire « œuvre utile ». Pour une fois, elle ne ferait pas acheter n’importe quoi, elle ne serait plus con­sid­érée comme le sym­bole exécrable de la société de con­som­ma­tion ! Forte de cette argu­men­ta­tion, l’équipe de pub­lic­ité de la librairie, dirigée par Jean Bouil­h­aguet, com­mença sa prospec­tion. Les pre­miers ren­dez-vous furent, pour le moins, drôles : les ama­teurs de poésie sur­sautaient quand on leur par­lait de pub­lic­ité ; les pub­lic­i­taires quand on prononçait le mot « poésie ».’ Mais très vite l’intérêt « pub­lic­i­taire » de Poésie 1 – sup­port créé mal­gré nous, pour les besoins de la « cause poé­tique », il faut le soulign­er — sem­bla indéniable.

Deux sortes d’annonceurs réa­girent par­faite­ment à notre idée : Ceux qui ont l’habitude de la pub­lic­ité dite de « pres­tige », de « rela­tions publiques », celle qui ne table pas sur une rentabil­ité immé­di­ate mais sur la créa­tion d’une image de mar­que, comme une banque (le Crédit français), les com­pag­nies d’aviation (Air-Cana­da), les par­fums (Chanel), etc. Les édi­teurs, de livres ou de dis­ques (comme Adès et Pathé-Mar­coni). Pour les pre­miers, Poésie 1 est en quelque sorte le pre­mier pas vers le « mécé­nat » — en vogue depuis des années aux États-Unis mais ignoré totale­ment en France. Quant aux sec­onds, et par­ti­c­ulière­ment les édi­teurs de livres, leurs réac­tions furent symp­to­ma­tiques. Jusqu’à ces dernières années, les édi­teurs français étaient plutôt con­tre la pub­lic­ité et les résul­tats de leurs cam­pagnes pub­lic­i­taires n’avaient rien d’encourageant. Une con­cep­tion pub­lic­i­taire nou­velle… Poésie 1abor­de le prob­lème de la pub­lic­ité du livre sous un angle absol­u­ment nou­veau : c’est, en quelque sorte, la pro­mo­tion du livre par le livre lui-même. À pri­ori, le cer­cle par­fait : une pro­mo­tion d’un livre dis­ons rel­a­tive­ment cher (nou­veautés, livres de fonds), dans un livre très bon marché (un franc), à très grand tirage (100.000 exem­plaires min­i­mum), faite pour la pre­mière fois dans les librairies (lieu où, jusqu’à preuve du con­traire, on vend le plus de livres), par les libraires eux-mêmes (qui sont, là encore jusqu’‘à preuve du con­traire, les plus qual­i­fiés pour la vente des livres), directe­ment aux vrais lecteurs, car on n’achète pas de poésie, même à un franc, si ce n’est pour la lire.

L’avenir nous dira si les 24 édi­teurs qui nous ont suiv­is dans ce raison­nement ont eu rai­son de nous faire con­fi­ance. Lorsque les trente pages de pub­lic­ité (chiffre fixé pour met­tre en route l’impression) furent trou­vées, on abor­da le prob­lème de la dif­fu­sion. Le prob­lème était, là aus­si, très com­plexe : d’une part, il fal­lait dif­fuser mas­sive­ment Poésie 1 ; d’autre part, il était impos­si­ble de ven­dre aux libraires un livre d’un franc à l’u­nité. Une méth­ode de vente anti­tra­di­tion­nelle. Pour résoudre cette dif­fi­culté, notre dif­fuseur, Bernard Lav­ille, prit sur lui de boule­vers­er rad­i­cale­ment les méth­odes tra­di­tion­nelles de dif­fu­sion du livre en France. Soulig­nant qu’il n’était pas intéres­sant pour un libraire de ven­dre des livres trop bon marché avec une remise habituelle, il pro­posa de grouper trimestrielle­ment par 4 ou 5 titres la pub­li­ca­tion de Poésie 1 et de livr­er la col­lec­tion en cof­frets nor­mal­isés de 100 exem­plaires au min­i­mum (soit 20 ou 25 exem­plaires par titre de série trimestrielle) avec une super-remise, mais en compte ferme.

La for­mule, dans sa nou­veauté, avait le mérite de sat­is­faire tout le monde : le libraire, parce que la vente de Poésie 1, mal­gré la mod­ic­ité du prix, deve­nait rentable ; le dif­fuseur, parce que cela facil­i­tait l’emballage, l’expédition et la fac­tura­tion qui auraient posé des dif­fi­cultés insur­monta­bles avec 100.000 exem­plaires d’un livre à un franc ; l’éditeur, qui pou­vait « « plan­i­fi­er » facile­ment avec son imprimeur le pro­gramme d’une année ; l’annonceur, enfin, qui pou­vait se dire qu’un libraire ven­dant cent fois au min­i­mum la même pub­lic­ité pour tel ou tel livre dans son mag­a­sin ne pou­vait pas ne pas ven­dre, ou tout au moins avoir en stock, un exem­plaire dudit livre. La dif­fu­sion réglée, il fal­lait met­tre au point notre pro­pre cam­pagne de presse : il fal­lait que du jour au lende­main tout le monde con­nût Poésie 1. Et ce n’était pas facile de pro­mou­voir un livre de poésie qui n’existait qu’à l’état de maque­tte (ô com­bi­en !) arti­sanale. Mais Cather­ine Clé­ment, notre attachée de presse, sut par une très habile cam­pagne d’échanges de pub­lic­ité avec la presse lit­téraire, le Nou­v­el Obser­va­teur, France-Soir, et surtout Europe 1 et Radio-Télé Lux­em­bourg, men­er à bien cette rude tâche. Un défi, une ambi­tion, un pari. À ce moment-là, tous nos prob­lèmes pra­tiques étaient réglés : il ne restait plus qu’un grand point d’interrogation : le « con­tenu » de Poésie 1 allait-il séduire le « grand pub­lic » ? Il faut dire que ce « con­tenu » n’était pas celui d’un livre de poèmes ordi­naires. Des mil­lions de gens sim­ples, avions-nous con­staté, n’osent pas aller à la poésie de peur de ne pas la com­pren­dre. Une soi-dis­ant « élite » s’obstine à l’enfermer dans une espèce de « ghet­to lit­téraire ». C’est un domaine réservé aux nan­tis de la Cul­ture. Nous n’étions pas d’accord : pour nous, la poésie a tou­jours été un chant à hau­teur d’homme — et si pos­si­ble d’« homme ordi­naire ». C’est pourquoi nous allions deman­der à des per­son­nages dans l’actualité, bien loin des cer­cles lit­téraires, de nous dire avec des mots sim­ples, directs, pourquoi ils aimaient tel ou tel poète. Et c’est ain­si que nous avons demandé à Jean-Paul Bel­mon­do de nous par­ler, sans for­fan­terie, de son « Rim­baud à lui » ; à Lucien Morisse, directeur des pro­grammes à Europe 1, du « Ver­laine qu’‘il aime » et qu’il rap­proche de Brassens et de Brel ; à Mar­cel Bleustein-Blanchet, prési­dent-directeur de Pub­li­cis-con­seil, de Mal­lar­mé qui fut, on l’oublie trop sou­vent, pas­sion­né par la pub­lic­ité ; à Jean Marais du Jean Cocteau qu’il a si longtemps con­nu : et à Daniel Gélin des 9 jeunes poètes pub­liés en même temps que ces glo­rieux aînés. Et nous avons fait suiv­re ces avant-pro­pos — qui ser­vent en quelque sorte de « march­es » entre la poésie et le grand pub­lic- d’une pré­face d’un spé­cial­iste replaçant l’œuvre du poète dans son con­texte his­torique et lit­téraire. Mais cela ne nous suff­i­sait pas : Poésie 1 se devait d’allier aus­si pein­ture et poésie. Ray­mond Moret­ti, que cer­tains con­sid­èrent comme un des meilleurs par­mi les jeunes pein­tres con­tem­po­rains, accep­ta avec ent­hou­si­asme d’illustrer chaque poète. Il aurait voulu jouer avec les couleurs : notre « timid­ité » budgé­taire ne lui per­mit qu’une illus­tra­tion en noir et blanc. Le résul­tat n’en est pas moins sur­prenant d’authenticité et de force.

Le 30 mai 1969, les pre­mières séries de Poésie 1 arrivaient enfin chez les libraires : quar­ante-cinq jours plus tard, 90.000 exem­plaires étaient ven­dus, déjà. Ces chiffres, pen­sons-nous, se passent de com­men­taire. Le slo­gan de Poésie 1 : UN DÉFI : la poésie enfin à la portée de tous ; UNE AMBITION : des mil­lions de lecteurs ; UN PARI sur l’avenir de la poésie, n’est plus, sem­ble-t-il, une boutade.

 

 (in Com­mu­ni­ca­tion et lan­gage n°3, 1969). © Les Hommes sans Épaules, pour le texte de Michel Breton.

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Michel Bre­ton (1941–1987) le ben­jamin des Hommes sans Épaules, rejoint très tôt Jean, son frère aîné, dans ses entre­pris­es édi­to­ri­ales. Enfant pré­coce, il écrit ses pre­miers poèmes (Le Cœur à l’orage, Le Petit Véhicule, 1958) à l’âge de douze ans. En 1967, Michel Bre­ton par­ticipe à la créa­tion des édi­tions Saint-Ger­main-des-Prés, comme, en 1978, à celle du cherche midi édi­teur. En 1969, il lance avec son frère le poète Jean Bre­ton la revue de poche Poésie 1. Jean se con­sacre à l’éditorial ; Michel prend en charge la ges­tion des édi­tions. Rapi­de­ment, au début des années 70, les « frères Bre­ton » occu­pent une place prépondérante sur la scène poé­tique et con­nais­sent une renom­mée inter­na­tionale. Leur cat­a­logue est des plus impres­sion­nants en ter­mes de révéla­tions : qua­si­ment tous les poètes, qui vont compter, dix à vingt ans plus tard, y fig­urent. Michel Bre­ton, per­son­nage séduisant et com­plexe, ne tarde pas à devenir la vic­time de son abîme intérieur. Ne pou­vant faire face, seul dans une longue nuit, près des châ­taign­eraies, Michel Bre­ton com­plote con­tre lui-même et s’endort dans la mort. 

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Christophe Dauphin

Poète, essay­iste et cri­tique lit­téraire, Secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonan­court, Nor­mandie, en France) est directeur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www.leshommessansepaules.com).

Il est l’auteur de deux anthologies :

  • Les Riverains du feu, une antholo­gie émo­tiviste de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine, Le Nou­v­el Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falais­es, édi­tions clarisse, 2011

Il est égale­ment l’au­teur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011–2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réal­isme (Sil­vana édi­to­ri­ale, 2010) ou Ilar­ie Voron­ca, le poète inté­gral (Editinter/Rafael de Sur­tis, 2011).