> Sur deux livres récents de Roland Nadaus

Sur deux livres récents de Roland Nadaus

Par | 2018-01-21T21:25:54+00:00 27 décembre 2012|Catégories : Critiques|

Pour le réalyrisme

 

Après Gros Textes, qui a réédi­té Vivre quand même parce que c’est comme ça, une antho­lo­gie (courte pour 40 ans d’écriture) des poèmes de Roland Nadaus, qui a paru ini­tia­le­ment en 2004 au Dé bleu ; Corps Puce réédite Pour le réaly­risme, écrit et édi­té (à cent exem­plaires) en 1981. « A quelques détails près, j’écrirai aujourd’hui presqu’exactement la même chose ! Trente ans après ! Avais-je donc trente ans d’avance ou bien la situa­tion a-t-elle fon­da­men­ta­le­ment si peu évo­lué ? », écrit Roland Nadaus, en pré­face.

            Pamphlet, Pour le réaly­risme, dénonce la très bour­geoise cuis­tre­rie de « l’art pour l’art », les poètes de cour « dans la grande déca­dence des bran­leurs de verbe qui se décernent du génie parce qu’ils se saoulent d’eux-mêmes », les oppor­tu­nistes de tous bords (« il leur est plus facile de « faire » la révo­lu­tion cultu­relle chez un édi­teur « in » que de par­ler la langue des hommes du chao­ti­dien »), le « ter­ro­risme des intel­li­chiants et des lin­cuistres », les « clercs obs­curs », les « révo­lu­tion­naires de luxe », les « caniches du grand soir », les fausses idées et valeurs semées par Tel Quel, Action poé­tique ou TXT et leurs sup­por­ters ( les « lin­guistes du cor­net à dés », les « beaux mes­sieurs sont par­tout, avec leurs revol­vers à chou­croute ver­bale », ils ont « l’éternité de la conne­rie pour eux ») : Christian Prigent, J. Guglielmi, Denis Roche, J.-P. Verheggen, J.-P. Faye , Marcelin Pleynet, Claude Adelen… Page 59, nous lisons : « Et que Trissotin joue du cla­ve­cin ou du syn­thé­ti­seur, c’est tou­jours Trissotin » ; ce qui ne manque pas de piquant, trente ans avant que l’Académie Trissotin ne décerne son pre­mier Palmarès au vitriol. « La poé­sie alors n’est plus, effec­ti­ve­ment qu’un objet, tout juste bon pour les musées pri­vés des esthètes intel­lec­tua­listes. Dès que la vie meurt, naissent les muséo­graphes ; Or, à mon sens, cela est pro­fon­dé­ment lié au dépé­ris­se­ment de la démo­cra­tie – qui est échange, par­tage, confron­ta­tion vivante – au ren­for­ce­ment du pou­voir », ajoute Nadaus.

            Mais, Pour le réaly­risme, n’est pas qu’un pam­phlet, c’est aus­si un mani­feste, par lequel Nadaus, van­tant « la beau­té convul­sive » contre la « beau­té chiante », pro­pose une approche poé­tique du monde contem­po­rain (« à par­tir de l’existence de cette com­mu­nau­té brouillonne qu’on appelle l’Humanité ») et expose sa concep­tion (« J’affirme la digni­té du chant. La pri­mau­té du Dire »), en s’appuyant sur son propre par­cours, de la poé­sie (« La poé­sie n’est pas un diver­tis­se­ment, un acte gra­tuit, un pure jeu de l’intellect… mais un mode d’être qui s’exprime par­ti­cu­liè­re­ment par le chant du lan­gage »), de tout art vivant, du poète (« il est d’abord un corps qui chante… par­mi les autres, avec et contre les autres ») et qu’il appelle : le réaly­risme, qui n’est pas « une doc­trine, ni une école, mais une preuve… ce chant, cette lec­ture qui chante à hau­teur d’homme. Qui assume la condi­tion humaine. Qui se connaît de son temps. »

            Roland Nadaus nous dit enfin, que la réédi­tion du réaly­risme, risque de lui valoir « quelques nou­velles ini­mi­tiés chez les bobos de la pla­quette. » La réponse est déjà don­née par l’auteur : « La dénon­cia­tion silen­cieuse est, avec le mépris, leur arme favo­rite. Ils tuent par le silence. Ainsi sont-ils direc­te­ment com­plices du petit gou­lag poé­tique (toute pro­por­tion gar­dée) où nous cre­vons de ne pas oser être enfin nous-mêmes, sagit­taires, avec les pieds dans le réel et la flèche vers les étoiles. »

 

Un cadastre d’enfance

 

Après le pam­phlé­taire de Pour le réaly­risme, Un cadastre d’enfance nous rend le poète et quelques-unes de ses par­celles, qui ne sont pas les moins inti­mistes, puisqu’il s’agit de son enfance dou­lou­reuse, dont il nous dit : J’aimais bien être enfant – mais je n’ai pas aimé mon enfance et encore : rien jamais – ne date­ra ton exil – même ta nais­sance.

            La famille du poète vit avec quatre autres familles dans une baraque, faite de par­paings, de car­reaux de plâtre et de tôle : Ô mon enfance à petit bras – quand l’eau chaude au robi­net – n’existait pas. S’agit-il d’un chan­tier ou d’un bidon­ville ? Peut importe : ô Môman quel blues d’être né. A la misère et au dénue­ment, s’ajoutent les coups du père (rou­quin au vin pas doux du tout) sur la mère : ça se bat­tait à la mai­son – ça hur­lait jusque dans mes rêves.

            Enfance ? Autant dire plaie, bles­sure, de celle dont on ne peut pas cica­tri­ser : je suis deve­nu vieux très jeune. Et on le com­prend très vite, des pre­mières pages, qui ouvrent ce livre et plantent rapi­de­ment le décor (on mou­rait de froid dans les rues – mais par­fois aus­si sous les tôles), aux der­nières : Ton enfance te pour­suit – et c’est d’elle que tu mour­ras – le cœur trans­per­cé par ta nais­sance.  

            Un témoi­gnage poi­gnant, sans cesse retar­dé, mais que le poète a bien du se rési­gner à livrer, sous le regard apeu­ré – du gamin qu’en moi j’ai dû – étran­gler – pour sur­vivre.

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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