> Grzegorz Przemyk, poète assassiné

Grzegorz Przemyk, poète assassiné

Par | 2018-01-21T18:41:24+00:00 1 juin 2012|Catégories : Essais & Chroniques|

Barbara Sadowska est née en 1940 à Paris, avant de reve­nir vivre avec sa mère en Pologne en 1946. Elle a écrit et publiés ses pre­miers poèmes à l’âge de dix-sept ans (tout comme le fera son fils Grzegorz Przemyk). Ses livres de poèmes paraissent dans le cir­cuit offi­ciel de l’édition polo­naise : Fils de fer arra­chés (1949), Au-des­sus du feu (1963), Tu ne peux pas comp­ter sur moi, je ne me défen­drai pas (1972), Ce qui est à moi (1974). Vers le milieu des années 70, ses livres sont subi­te­ment inter­dits. Ses poèmes conti­nuent à paraître, mais clan­des­ti­ne­ment, comme Stupeur (1982). C’est que Barbara Sadowska par­ti­cipe aux acti­vi­tés du KOR (Comité de défense des ouvriers, crée en 1976), du Comité d’auto-défense sociale, puis au syn­di­cat Solidarnosc. Poète dis­si­dent, ins­crit sur la liste noire des écri­vains, et intel­lec­tuelle hos­tile à la dic­ta­ture sta­li­nienne qui étrangle son pays, Barbara Sadowska est arrê­tée en 1982, avant d’être relâ­chée pour rai­son de san­té. Quelques temps plus tard, en 1983, elle est agres­sée en pleine rue, par des « incon­nus ».  Le 14 mai 1983, son fils Grzegorz, (né le 17 mai 1965), âgé de dix-neuf ans, poète lui-même, la pré­vient qu’il ren­tre­ra tard. Avec l’un de ses amis, il va fêter, dans la vieille ville de Varsovie, son suc­cès aux exa­mens du bac­ca­lau­réat. La « fête » va tour­ner court. C’est que, depuis le 13 décembre 1981, la Pologne vit sous une chape de plomb. Le pays est sou­mis à la loi mar­tiale (qui sera levée le 22 juillet 1983), décré­tée par le géné­ral Wojciech Jaruzelski pour mater les dis­si­dents et Solidarité, le pre­mier grand mou­ve­ment indé­pen­dant du bloc sovié­tique. Les fron­tières sont fer­mées, les lignes télé­pho­niques cou­pées et les dépla­ce­ments à l’intérieur du pays sévè­re­ment limi­tés. L’armée a  inves­tit les villes avec des chars d’assauts et véhi­cules blin­dés. Plusieurs mil­liers de per­sonnes, syn­di­ca­listes, mais aus­si d’autres mili­tants, intel­lec­tuels ou artistes consi­dé­rés par le Parti com­mu­niste comme dan­ge­reux, sont inter­nés dans une cin­quan­taine de centres de déten­tion. Ces mesures ont été ins­tau­rées, suite aux pres­sions du « grand frère » sovié­tique, pré­oc­cu­pé par les dési­rs d’émancipation des Polonais. Le couvre-feu a été mis en place, les droits civiques ont été réduits, les syn­di­cats sus­pen­dus et ensuite dis­sous, les grèves inter­dites. La radio, la télé­vi­sion et des sec­teurs entiers de l’économie natio­nale sont sou­mis à un régime de ges­tion mili­taire. C’est dans ce contexte que vivent Barbara Sadowska et son fils, qui le 14 mai 1983, entend mal­gré tout fêter son bac­ca­lau­réat. La « fête » tourne court. Grzegorz Przemyk est inter­pel­lé dans la rue, pour une véri­fi­ca­tion d’identité, puis arrê­té et embar­qué par la police, pour un « contrôle de rou­tine ». Le jeune poète res­sort de ce « contrôle de rou­tine », sur une civière, pour être admis à l’hôpital, où il décède deux jours plus tard, des suites de mul­tiples lésions internes. Avant de mou­rir le jeune homme a pu se confier à sa mère et lui révé­ler les vio­lences dont il a été vic­time, pen­dant son inter­ro­ga­toire au com­mis­sa­riat de la rue Zytnia. La nou­velle de la mort de Grzegorz Przemyk, se répand comme une traî­née de poudre et sou­lève rapi­de­ment une émo­tion consi­dé­rable auprès de la popu­la­tion. Plus de soixante mille per­sonnes accom­pagnent Grzegorz Przemyk, celui qui vou­lut « impu­né­ment dan­ser le feu infer­nal », au cime­tière Powazki de Varsovie, le 19 mai 1983. L’enterrement se trans­forme en mani­fes­ta­tion contre la dic­ta­ture. Poèmes, slo­gans, colère ; la foule, pré­sente aux funé­railles, réclame que la véri­té soit faite sur les cir­cons­tances de la mort du jeune poète, et qu’un pro­cès soit tenu pour juger les auteurs du crime. Les poèmes  de Grzegorz Przemyk, sont publiés dans la fou­lée, à Varsovie, aux édi­tions, clan­des­tines, Glos. Un choix de poèmes de Grzegorz Przemyk sera publié en fran­çais : Syn a moze sen /​ Un fils ou peut-être un songe, avec une pré­face de Gérard Bayo, dans une tra­duc­tion de Lucienne Rey, aux Impressions Populaires en 1984. Ces poèmes portent l’empreinte du tem­pé­ra­ment fou­gueux et de la jeu­nesse de l’auteur ; de son désar­roi, celui d’un quo­ti­dien qui n’est guère qu’une « carte de cœur dans une flaque de sang. Le sang ne cesse de cou­leur : « La lisière acé­rée telle une lame de rasoir – éclate de rouge – c’est du sang ». La nature, par oppo­si­tion à la ville béton­née, est très pré­sente, comme chez de nom­breux poètes polo­nais : « Avec le blé et le soleil – il s’est fon­du –dans un seul pay­sage ». Et la mort (« la seule véri­té vraie qu’aucune pen­sée humaine n’a enta­chée de men­songe »), déjà, pré­mo­ni­toire : « Je ne sais pas encore, si je serai brû­lé dans l’eau ou bien noyé dans le feu ». En 1984, un pro­cès, orga­ni­sé par les auto­ri­tés com­mu­nistes, dis­culpe les mili­ciens incri­mi­nés, en reje­tant la res­pon­sa­bi­li­té sur le per­son­nel des ser­vices d’urgence, qui ont emme­né le jeune homme à l’hôpital. Les infir­miers subissent des pres­sions pour accré­di­ter cette ver­sion des faits. En 1989, le chan­ge­ment de régime poli­tique per­met de réexa­mi­ner le juge­ment. Ireneusz Kościuk et Dariusz Denkiewicz, les deux mili­ciens pro­ta­go­nistes de cette affaire, se retrouvent, une nou­velle fois, devant la jus­tice. Le deuxième est condam­né, en 1997, à une peine (non effec­tuée pour rai­son de san­té) de deux ans de pri­son. Le pre­mier, faute de preuves, est dis­cul­pé. Le juge­ment sera, par la suite,  cas­sé et réexa­mi­né à plu­sieurs reprises. Après plus de vingt cinq ans de pro­cé­dures judi­ciaires, le juge Monika Niezabitowska-Nowakowska finit par rendre, en 2008, un ver­dict, qui condamne Ireneusz Kościuk à huit années de pri­son, rame­nées, après amnis­tie, à quatre ans. Il aura fal­lu attendre vingt-cinq ans, pour que l'un des auteurs, des bru­ta­li­tés poli­cières ayant entraî­né la mort de Grzegorz Przemyk, soit condam­né par la jus­tice. Un ver­dict atten­du et espé­ré par les par­ties civiles. Beaucoup trop tard pour Barbara Sadowska, qui ne s’est jamais remise de la mort de son fils unique, et qui est décé­dée, elle-même, trois ans plus tard en 1986, après avoir don­né un ultime livre de poèmes, qui sera tra­duit en fran­çais : Il est doux d’être enfant de Dieu, poèmes tra­duits du polo­nais par Lucienne Rey et Jérôme Rufin, (Plein Chant, 1987).
Ce livre n’a pas la tona­li­té reli­gieuse que peut sug­gé­rer le titre. Il y est avant tout ques­tion de la dou­leur (C’est la dou­leur qui écrit, dit le poète) d’une mère qui a per­du son fils unique, assas­si­né : Sur un bout de papier – j’insulte le minis­tère public – le tri­bu­nal – pour l’enfant que jamais il ne vous sera don­né – de tuer. Le livre, Il est doux d’être enfant de Dieu, est un cri mul­tiple de dou­leur, de révolte, de mépris, d'ironie amère qui nous éclaire sur quelques aspects d'une réa­li­té aujourd'hui heu­reu­se­ment dépas­sée en Pologne.

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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