> Stanilslas Rodanski dans les métamorphoses de l’écho

Stanilslas Rodanski dans les métamorphoses de l’écho

Par | 2018-01-21T21:06:25+00:00 19 juillet 2012|Catégories : Essais & Chroniques|

           

STANISLAS RODANSKI DANS LES METAMORPHOSES DE L’ECHO
ENTRE OUBLI ET SOMMEIL

 

En écri­vant dans son jour­nal à l’âge de dix-sept ans : « Il semble que le feu ait pris aux poudres », Stanislas Rodanski a déjà tout dit. Jamais par la suite, il ne consi­dé­re­ra la poé­sie comme un moyen d'expression, mais comme un mode de connais­sance. « Tout acte n’est valable qu’en fonc­tion du SENSIBLE qu’il implique et qu’il pro­jette », a-t-il écrit dans la mythique revue sur­réa­liste Néon.

 

            En 1947, après avoir contac­té André Breton, à qui il écri­vit : « J'ai dix-neuf ans, je refuse ma soli­tude morale et je refuse l'amitié des imbé­ciles… Je ne suis pas encore fou », Stanislas Rodanski signa le mani­feste col­lec­tif Rupture inau­gu­rale, inté­gra le mou­ve­ment sur­réa­liste et la revue Néon, dont il avait trou­vé le titre. Sa col­la­bo­ra­tion à l’activité col­lec­tive fut de courte durée et il s’éloigna du groupe en 1948. Fasciné par les grands dan­dys de l’aube du sur­réa­lisme, Arthur Cravan, Jacques Rigaut et sur­tout Jacques Vaché, auquel il lui arri­va de s’identifier, Stanislas Rodanski était sur­réa­liste dans la soli­tude, comme l’a écrit Jean-Michel Goutier, avant de deve­nir sur­réa­liste dans le silence. Ivan, le per­son­nage énig­ma­tique du roman à clé d’Alain Jouffroy, Le Temps d’un livre, n’est autre que Stanislas Rodanski. Il rêvait de visi­ter l’Inde et s’engagea pour l’Indochine. Porté déser­teur, c’est de la Section spé­ciale où il fut inter­né que par­vien­dront au Soleil Noir ses réponses à La Révolte en ques­tion et au Temps des assas­sins. Rodanski choi­sit, en 1954, de faire sau­ter de l’intérieur les réseaux de com­mu­ni­ca­tion et de se retran­cher volon­tai­re­ment dans le silence d’une mai­son de san­té de Lyon. En 1975 (« La mort est une dis­trac­tion pas­sa­gère »),  il accepte néan­moins l’idée de la publi­ca­tion de La Victoire à l’ombre des ailes. « Quand je l’ai connu en 1947 à Paris au sein du groupe sur­réa­liste qui venait de se recons­ti­tuer autour d’André Breton, a écrit Sarane Alexandrian (in Les Hommes sans Epaules n°23/24, 2007), Rodanski pré­pa­rait un livre qu’il avait inti­tu­lé Cours de la Liberté, en fonc­tion d’une rue de Lyon où il avait fait, je crois, une ren­contre mémo­rable. Les frag­ments qu’il me lut de ce livre en tête à tête me firent pen­ser, par leur verbe cris­pé, déchi­ré, tra­ver­sé d’images tra­giques, qu’il se situait dans la lignée d’Antonin Artaud et de Roger Gilbert-Lecomte, et qu’il pour­rait bien avoir un jour sa place aux côtés de ces pré­dé­ces­seurs qui ont pra­ti­qué l’écriture des abîmes. Nous avions pro­je­té à plu­sieurs de faire une revue, avec des moyens de for­tune, ayant la forme d’un Journal de rêve, dédié à l’aventure poé­tique et à la révo­lu­tion de l’imaginaire. Typographie bizarre, textes cal­li­gra­phiés, des­sins fan­tas­tiques, comptes-ren­dus signés par les emblèmes du Zodiaque, devaient la carac­té­ri­ser. Le pro­blème était d’en trou­ver le titre, et pour cela, nous nous réunîmes chez le peintre Victor Brauner, qui habi­tait à Montparnasse l’ancien ate­lier du doua­nier Rousseau, et nous nous lan­çâmes à la tête toutes sortes d’appellations selon la tech­nique des asso­cia­tions libres. Nous n’étions pas satis­faits de nos trou­vailles lorsque Rodanski, jusqu’alors dis­trait et éva­sif, dit sou­dain avec une cer­taine insis­tance : Néon. Nous adop­tâmes aus­si­tôt avec enthou­siasme ce titre, qui sym­bo­li­sait la lumière de la moder­ni­té. Il revient donc à Rodanski le mérite d’avoir don­né son nom au pre­mier organe sur­réa­liste d’après-guerre, Néon, dont l’apparition sou­le­va quelques polé­miques à l’époque, parce qu’il oppo­sait le mythe à la réa­li­té quo­ti­dienne, la magie à la poli­tique, l’érotisme à la reli­gion, et le mys­tère de la vie à l’épaisse gros­siè­re­té du monde. Rétrospectivement, sachant quel fut son des­tin, il me semble que Rodanski en s’écriant « Néon » révé­lait ce jour-là la clé de sa per­son­na­li­té. Son incons­cient, sol­li­ci­té par nos impro­vi­sa­tions, l’amenait à se défi­nir en jouant sur un mot, comme nous aimions tous à le faire en des recherches séman­tiques allant jusqu’au calem­bour. Il par­lait bien d’une lumière nou­velle, certes, mais il pen­sait sans doute en même temps « Je suis né On », comme Rimbaud avait dit « Je est un autre ». Il était né On, ce qui paraît impos­sible. Tout le monde est Je pour soi-même, Tu ou Il pour quelqu’un, Nous avec ses proches. Lui, il ne tenait pas à soi-même et il ne se sou­ciait pas d’être un autre : il n’était pas Lancelot, che­va­lier du Lac, mais che­va­lier du On. Avant de s’enfermer dans la soli­tude et le refus de l’expression, Rodanski s’est encore appa­ren­té au groupe des sur­réa­listes dis­si­dents qui ont rom­pu avec l’Officialité du mou­ve­ment, pour des rai­sons de conve­nance per­son­nelle. Il n’y a pas eu d’exclus en cette affaire, mal connue des his­to­riens et des cri­tiques : nous sommes par­tis volon­tai­re­ment, et même sur un éclat, d’une com­mu­nau­té agi­tée de contra­dic­tions pas­sa­gères. Cette légende de l’exclusion a été entre­te­nue par un com­mu­ni­qué que publièrent dans Néon ceux qui le reprirent avec nous, et qui rédi­gèrent quelques années plus tard une note excluant Max Ernst. Ces que­relles de famille spi­ri­tuelle sont sans impor­tance pour juger des des­ti­nées poé­tiques, et Rodanski reste, mal­gré sa longue retraite, un repré­sen­tant de la révolte très par­ti­cu­lière de quelques-uns au len­de­main de la Libération, comme il appa­raît aujourd’hui, à tra­vers sa bio­gra­phie et ses écrits, l’exemple même de l’individualité inclas­sable, indé­fi­nis­sable et fina­le­ment excep­tion­nelle. »

 

            Lire Rodanski, à l’instar de Lautréamont, c’est défi­ni­ti­ve­ment rompre avec la lit­té­ra­ture comme avec le réel, ses mes­qui­ne­ries, sa médio­cri­té et ses bas­sesses. Lire Rodanski, c’est lire la vie comme elle n’a jamais été vécue et écrite aupa­ra­vant ; la vie qui s’incarne dans un mag­ma d’images, une érup­tion de méta­phores, qui n’en rap­pellent aucunes autres et ne laissent pas indemnes qui s’y frottent. Lire Rodanski, c’est abor­der de plein fouet et sans com­plai­sance aucune, les « terres for­tu­nées du songe », chères à son ami Sarane Alexandrian. Dans sa vie, dans ses écrits, Rodanski a incar­né authen­ti­que­ment le sur­réel : « Il est, seul au bord des der­nières flammes, entre oubli et som­meil, là où soli­tude et des­ti­née se confondent dans l’aube infuse d’un brouillard d’homme, hési­tant au bord de lui-même et pour­tant près de se trou­ver. Il brûle et dans la brume de son être noyé de lait, ses yeux vont éclore », (in Prométhée).

 

            Mais de qui parle-t-on ? Qui était vrai­ment Stanislas Rodanski, né Bernard Glücksmann ? Il est né le 30 jan­vier en 1927, à Lyon. 27 ans plus tard, après avoir été raflé en novembre 1944 et dépor­té en Allemagne par les nazis ; après moult incar­tades (six arres­ta­tions par la police entre 1947 et 1949), qui l’ont mené aux extrêmes ; après avoir par­ti­ci­pé durant une année au mou­ve­ment sur­réa­liste et notam­ment à la créa­tion de Néon, l’organe des jeunes nova­teurs du groupe, aux côtés de ses amis Sarane Alexandrian, Claude Tarnaud, Victor Brauner ou Alain Jouffroy ; nova­teurs qui enten­daient situer le sur­réa­lisme au-delà des idées, par oppo­si­tion aux ortho­doxes mar­xi­sants ; après s’être enga­gé dans l’armée pour voir du pays pour se por­ter déser­teur ; après avoir don­né quelques publi­ca­tions dans des revues confi­den­tielles et publier un seul livre, abso­lu­ment magique, qui pas­se­ra tota­le­ment inaper­çu, La Victoire à l’ombre des ailes, et encore, sur la demande insis­tante de l’éditeur François Di Dio ; Rodanski, après trois années pas­sées au centre psy­chia­trique de Villejuif, de 1949 à 1952, entre volon­tai­re­ment à l’hôpital psy­chia­trique Saint-Jean-de-Dieu (290, route de Vienne, Lyon 8e), dans la péri­phé­rie de Lyon, pour n'en res­sor­tir que mort, vingt-sept ans plus tard, dans la nuit du 22 au 23 juillet 1981.

 

            Qui était vrai­ment Stanislas Rodanski ? Bernard Glücksmann ? Le chiffre 27 ? « Celui qui était sur­réa­liste dans la soli­tude avant de le deve­nir dans le silence », à répon­du Jean-Michel Goutier.

            « Personne », à répon­du Alain Jouffroy : « Son iden­ti­té était ima­gi­naire. » « Le pro­phète à la voix blanche dont les révé­la­tions sont hors du temps… L’exemple même de l’individualité inclas­sable, indé­fi­nis­sable et fina­le­ment exem­plaire », à répon­du Sarane Alexandrian. Rodanski répon­dra, quant à lui : « Qui suis-je ? Toujours le même reve­nant, ce qui revient à dire encore un autre. » C'est que, han­té par les héros de La Table Ronde comme par cer­tains faits divers, frère de Rimbaud, de Nerval, de Nietzsche, de Cravan, de Rigaut, de Vaché et d’Artaud, et per­sua­dé, comme Novalis, que la poé­sie est « le réel abso­lu », Rodanski pour­sui­vit toute sa vie un Graal qui avait des allures de Paradis per­du. Mobilisant toutes ses forces, cette quête le confron­ta très vite à de sérieux pro­blèmes d'identité. Car, quand il se prend pour Lancelot ou Tristan, ou quand il choi­sit Astu (le der­nier mot du der­nier écrit par Nietzsche, avant de bas­cu­ler dans la folie), comme mot de passe, il s'agit bien moins de brouiller les pistes, que d'un véri­table sen­ti­ment de réin­car­na­tion, d'une mise en ques­tion radi­cale de soi. Rodanski, dans A perte de vue,  écrit : « Fanal de Maldoror, où guides-tu nos pas ? ». Il erre­ra toute sa vie entre le « Je est un autre » de Rimbaud, et le « Je suis l'autre » de Nerval. Ce qui va de soi ne l'intéresse pas. Seule l'inaccessible, le Merveilleux, la beau­té convul­sive ; tout ce qui rôde aux extrêmes confins du désir et du temps, de la rup­ture, lui semble digne d'attention. Toujours aux aguets, constam­ment dans un « état d'âme dont l'âme est absente », il devient l'autre. Rodanski devient le spec­ta­teur de sa propre aven­ture : « Au sou­ve­nir des évè­ne­ments de ma vie, j’éprouve le sen­ti­ment qu’il s’agit d’une fic­tion où il me serait impos­sible de démê­ler la chi­mère de la véri­té », écrit-il dans En met­tant au point ces récits. L'amour, le rêve d'amour, les mobiles pri­vi­lé­giés de sa quête, s'incarnent dans un mythe, où l'ombre et la proie finissent par se confondre. « Je suis pri­son­nier des liens de la lumière, roué vif sur le cercle de l’évolution d’êtres qui se réin­carnent », écrit-il dans Des proies aux chi­mères. Mêlant sans cesse le vécu à l'imaginaire, vision­naire, Rodanski joue sa vie sur le hasard objec­tif, des signes, des intui­tions, des ren­contres : « J’ai tou­jours atten­du le coup de grâce, l’évènement fon­dant comme la foudre lors des sta­tions que je pro­longe dans les bars en dehors des heures d’affluence », nous dit-il dans Des proies aux chi­mères. Se situant tou­jours entre dés­équi­libre et incar­na­tion, appa­ri­tion et dis­pa­ri­tion, Rodanski a choi­si l'asile comme lieu de sur­vie. Dans ce voyage sans retour, Rodanski a très vite com­pris qu'il n'avait d'autre navire que celui de son moi désan­cré, déri­vant au gré des émo­tions et des images ; d'où sa fas­ci­na­tion pour l'inconnu et pour la mise en vie, puis la mise en mots du sur­réel, du désir for­cé­ment inache­vé. Rodanski à don­né une âme au rêve ; un rêve qui, comme la révolte, n’a pas de fin : « Le souffle qui tra­verse un poème, son envo­lée, c’est tou­jours le pas­sage de ce grand aigle bles­sé dans l’œil augu­ral des vision­naires », (Fragment du limi­naire in Cours de la liber­té).

            Nous ne sau­rions enfin omettre de signa­ler l’un des évè­ne­ments majeurs du pre­mier semestre 2012 : « Les Horizons per­dus de Stanislas Rodanski », soit un ensemble d’exposition (du 26 avril au 7 juillet 2012, à la Bibliothèque muni­ci­pale de la Part-Dieu, à Lyon) et d’évènements superbes (ren­contres-lec­tures,  col­loque, ins­tal­la­tions, pro­jec­tion de films, à tou­jours à Lyon), pro­po­sés et pro­duits par l’Association Stanislas Rodanski (sta​nis​las​-rodans​ki​.blog​spot​.fr).

mm

Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).