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Jacques Simonomis

Par | 2018-01-21T21:30:38+00:00 2 mars 2013|Catégories : Essais & Chroniques, Jacques Simonomis|
A Larbi Ben M’Hidi et Jean Sénac, in memo­riam.
 À Yvette Simonomis.

L’opposition des poètes aux guerres colo­niales est une page mécon­nue de l’histoire lit­té­raire. Or il y eut, dès les années cin­quante, des poètes fran­çais pour dénon­cer la vio­lence de la colo­ni­sa­tion et le recours à la tor­ture, ou pour sou­te­nir l’indépendance algé­rienne. Et, de l’autre côté de la Méditerranée, de grandes voix pour dire l’aspiration à la liber­té, la dou­leur, l’espérance et aus­si la fra­ter­ni­té humaine. Jean Sénac ne fut pas le seul poète à dénon­cer la tor­ture ; d’autres le firent, aus­si pour l’avoir endu­rée. Ce n’est pas par hasard, qu’Espoir et Parole, poèmes algé­riens, l’anthologie de Denise Barrat (éd. Seghers, 1963), com­porte un cha­pitre inti­tu­lé : « Torture ». Il y a aus­si, moins connu, mal­heu­reu­se­ment, La Villa des Roses (éd. Librairie-Galerie Racine, 1999), de Jacques Simonomis.

Il n’est pas inop­por­tun de nous arrê­ter sur l’« expé­rience algé­rienne » de Jacques Simonomis, nous pla­çant ain­si sous le regard d’un jeune poète fran­çais, enrô­lé dans une sale guerre. En 1960, Jacques Simon (né le 28 mai 1940, à Paris) n’est pas encore Jacques Simonomis ; il ne le devien­dra qu’à comp­ter de la paru­tion de son pre­mier livre de poèmes : Les Sirènes avec nous, en 1975. Il ne dirige pas la revue Le Cri d’os  (40 numé­ros de 1993 à 2003). Il n’a encore rien publié : son œuvre est devant lui, avec ses trois grands axes de créa­tion : le Réalisme, l’Humour et l’Imaginaire), ses images ou son voca­bu­laire. Evidemment, cer­tains ne man­que­ront pas de déce­ler un « manque d’unité » au sein de cette œuvre. À ceux-là, Jacques Simonomis a déjà répon­du : « Je suis fidèle à l’infidélité. Je suis comme ça, c’est natu­rel. La diver­si­té des registres ? C’est mon côté « il peut le faire ». Cette poé­sie est avant tout taillée d’un seul bloc dans les méandres de sa vie, avec son ton, son style, ses dif­fé­rents registres, ses images ou son voca­bu­laire. Jacques Simonomis à écrit : « N’étant pas de  la race des veaux apha­siques, j’ai crié. » Jacques Simonomis pos­sède un Regard et une Voix, c’est incon­tour­nable, et c’est mal­gré tout l’essentiel. Et comme cela se res­sent à la lec­ture de Matricule à zéro (1976), Mon siècle en deux (1993), Les Couseuses (1997), Sa Majesté auri­cu­laire (1998), La Villa des Roses, guerre d’Algérie 1954-1962, (1999), Le Calfat des étoiles (2002), Un sin­gu­lier grand ordi­naire (2003) ou Claudication du monde (2004).

Jacques Simon est un jeune homme qui, comme bien d’autres de sa géné­ra­tion (« Pour la plu­part, nous n’étions pas poli­ti­sés. Du reste, en France, les gens qui n’avaient per­sonne en Algérie se moquaient du pro­blème »), ne com­prend pas très bien les enjeux de cette guerre qui divise la France en deux, et met l’Algérie à feu et à sang ; une guerre à laquelle il est « convié » pour vingt-huit mois de ser­vice mili­taire : Où donc en étions-nous quant à la poli­tique- untel est un men­teur l’autre ne vaut pas cher – je ne suis rien du tout – Si ce n’est rien qu’un homme au regard triste. Nous sommes en 1960. Le poète est âgé de vingt ans. Il ne tar­de­ra pas à trou­ver les réponses aux ques­tions qu’il se pose sur les ori­gines de cette guerre, sur le colo­nia­lisme, comme sur la nature humaine : Voici les larmes – la robe du silence se déchire – les sou­liers cognent les pavés – les vol­cans grondent – les der­niers poings ten­dus – sont broyés par nos chars. En mai 1952, soit deux ans avant le déclen­che­ment de la Guerre d’Indépendance Jean Sénac, s’était, pour sa part, décla­ré ouver­te­ment, nous le savons : « Citoyen d’une terre où l’homme est chaque jour muré à la face de l’homme, frap­pé dans son corps, mar­qué au bleu dans l’âme, humi­lié jusqu’au sang. »

Rappelons tout de même que la Guerre d’Algérie s’inscrit dans le cadre du pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion (à la veille de la Première Guerre mon­diale (durant laquelle la France mobi­li­se­ra par la force 17.000 ouvriers et 173.000 sol­dats algé­riens, dont 25.000 seront tués), la France dis­pose du deuxième empire colo­nial du monde, après la Grande-Bretagne, peu­plé d’environ soixante mil­lions d’habitants et vaste de douze mil­lions de km2), qui se déroule après la fin de la Seconde Guerre mon­diale. Les pré­mices de la guerre d’Algérie, sont les mas­sacres de Sétif et Guelma, le 8 mai 1945, alors qu’est fêtée en Europe la vic­toire des Alliés contre le nazisme, soit entre 10.000 et 20.000 morts selon les divers tra­vaux his­to­riques, à la suite de mani­fes­ta­tions. L’Armée fran­çaise réta­blit l’ordre sans ména­ge­ment pour la popu­la­tion civile. Dans son rap­port, le géné­ral Duval, maître d’œuvre de la répres­sion, se montre cynique et pro­phé­tique : « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en ser­vir pour récon­ci­lier les deux com­mu­nau­tés ». Le jour où la Seconde Guerre mon­diale se ter­mine, en voyant les cha­pe­lets de bombes lan­cées par l’armée fran­çaise sur la Petite Kabylie ; en enten­dant les bruits sourds des canons de marine, on com­prend en Algérie que toutes les illu­sions sont per­dues. Neuf ans plus tard, l’insurrection de la Toussaint 1954, dans les Aurès, mar­que­ra le début de la guerre d’Algérie, dont la prin­ci­pale cause du déclen­che­ment, réside dans le blo­cage de toutes les réformes, dû au fra­gile équi­libre du pou­voir sous la IVe République, et à l’opposition obs­ti­née de la masse des Pieds-noirs et de leurs repré­sen­tants, hos­tiles à toute réforme en faveur des musul­mans, ce que décrit de manière expli­cite, entre autres, le livre de Pierre Nora : Les Français d’Algérie (édi­tions Julliard, 1961). Mais les Pieds-Noirs ne furent pas tous de riches colons racistes ; ils ne bas­cu­lèrent pas tous dans le camp de L’Organisation Armée Secrète, ou dans celui de l’Algérie fran­çaise. Contrairement à un cli­ché fai­sant une règle abso­lue du départ pré­ci­pi­té en 1962, il y eut le choix et les Pieds-Noirs res­tés en Algérie fai­saient masse : 200.000, d’après l’ambassade de France, à la fin de l’été 1962 et 100.000 encore, en 1963. Ces Pieds-Noirs connais­saient ce pays qu’ils consi­dé­raient comme le leur, aux côtés de leurs frères algé­riens.

Deux ans après la Toussaint rouge, Jean Sénac, qui gar­da l’Algérie au cœur jusqu’à son assas­si­nat en 1973, écrit à nou­veau (cf. Lettre à un jeune Français d’Algérie in Esprit, mars 1956), deux ans après le déclen­che­ment de la Guerre d’Indépendance : « Ton cœur souffre de l’injustice quand elle brise un visage fran­çais, mais s’ouvrira-t-il à la peine de tous les hommes ? (..) Depuis plus d’un siècle l’Europe vit sur cette terre sans se sou­cier des neuf dixièmes de ses habi­tants. Il est juste que ceux-ci retrouvent enfin leurs droits… L’Algérie se fera avec nous ou sans nous, mais si elle devait se faire sans nous, je sens qu’il man­que­rait à la pâte qui lève une mesure de son levain… La réa­li­té, c’est que ce pays est ara­bo-ber­bère et musul­man et que nous sommes, avec les israé­lites entre autres, une mino­ri­té qui, comme elle, risque d’avoir une place mino­ri­taire. La réa­li­té, c’est que sur cette terre indé­pen­dante, un mil­lion d’Européens devra aban­don­ner ses pri­vi­lèges pour par­ti­ci­per, dans la pro­por­tion de un pour neuf, à l’édification d’un ordre éga­li­taire. La réa­li­té, c’est que nous per­drons un peu de notre confort de sei­gneurs et de nos immenses pro­prié­tés. La réa­li­té, c’est que si nous le vou­lons, dans l’égalité des droits et des devoirs, et la jus­tice retrou­vée, après une période où l’esprit de revanche nous aura cer­tai­ne­ment fait souf­frir, il sera pos­sible, en pre­nant appui sur nos dif­fé­rences, de don­ner au monde un visage géné­reux de l’homme. Ce sera une expé­rience dif­fi­cile et unique… Mais accep­te­rez-vous de lâcher quelques pré­ju­gés pour le salut de tous ? » On le sait, nom­breux sont ceux qui n’accepteront pas et n’acceptent tou­jours pas d’avoir dû lâcher leurs pri­vi­lèges.

Jacques Simon est incor­po­ré en 1960, dans le corps de la Poste aux Armées (B.P.M.) de Biskra : Biskra – la porte du désert – four ardent – bon­té de l’oasis – Paysage dur – pay­sage fort – labours droits immenses – sillons rou­lés sur les col­lines – crêtes déchi­rées – éten­dues arides – pier­railles sans accueil – et l’ombre mince de l’alfa…  « Là, pen­dant une année, témoigne le poète, j’ai aimé mon métier. Car j’ai com­pris l’importance du cour­rier pour tous ces hommes déra­ci­nés. J’ai vu des gars pleu­rer parce qu’ils n’avaient pas de lettre. Aussi, nous fai­sions le maxi­mum, allon­geant les horaires de ser­vice, pre­nant sur les repas ou sur la sieste obli­ga­toire… J’ai tra­vaillé par 42° à l’ombre, assu­rant, mal­gré l’insécurité, les liai­sons rou­tières avec le ter­rain d’aviation ou le bureau, plus impor­tant, de Batna, à 120 km. » Au B.P.M., Simon tient éga­le­ment le bar du foyer mili­taire : « Je m’occupais sou­vent du bar, jugeant le manie­ment du décap­su­leur ou du doseur à apé­ri­tifs aus­si impor­tant que celui des lettres, paquets, man­dats ou télé­grammes… Quand on sau­ra que nous étions dans un fort occu­pé par l’Infanterie de Marine et proches d’un camp de la Légion Étrangère, on com­pren­dra que les consom­ma­teurs ne sor­taient pas du Couvent des oiseaux. » De sa posi­tion, aucune des conver­sa­tions de la « clien­tèle » ne peut lui échap­per. Entre eux, les sol­dats parlent de leurs opé­ra­tions. Ils racontent : « Au bout de dix pas­tis, les mots sai­gnaient : la guerre de 39-45, l’Indochine et, pour le pré­sent, l’Algérie. Ils racontent, sans la moindre rete­nue : Quand un Vietnamien à béret noir m’a mon­tré deux cham­pi­gnons rabou­gris dans son mou­choir, j’ai quit­té le bar. C’était des oreilles de fell. Un grand pen­dard de capo­ral éta­lait com­plai­sam­ment des pho­tos prises en douce : cadavres ali­gnés, gros plans de muti­la­tions, mili­taires posant en sou­riant – comme des chas­seurs – pour la pos­té­ri­té. Une tête cou­pée sur un piquet…», se sou­vien­dra le poète. Durant cette période, Jacques Simon écrit beau­coup : Marche rivée – le cercle noir de nos poings blancs – bronze du cœur res­tant aux images qui bougent – les fusils en fais­ceaux – prient sur notre misère. Une nou­velle fois, chez Simonomis, la poé­sie sera l’exutoire suprême. L’ennui, les tor­tures, les bor­dels, la peur, la mort, les coups de cha­leur, la dys­en­te­rie, les sus­pects jetés des camions et des héli­co­ptères, pieds et mains liés, les insou­mis et les déser­teurs que l’on traque, tel fut le lot quo­ti­dien de cette période. De cette guerre qui a long­temps caché son nom, Simonomis est l’un des rares poètes fran­çais (étran­ge­ment) à en avoir res­ti­tué les faits : « J’écrivais ces poèmes sous le man­teau. Je les lisais de même à trois ou quatre copains. En ren­trant à Paris, je les envoyai à l’éditeur Maspéro, qui ne me répon­dit pas… j’ai mis plus de vingt-cinq ans à me déci­der à sor­tir ces poèmes sur la guerre d’Algérie, écou­tant le conseil de Jean Cassou, qui me disait : « Publiez-les, c’est un témoi­gnage ! » Bien qu’écrits à la même époque, je ne les rat­tache pas à ma « Trilogie de jeu­nesse ». C’est un caillou à part. Tirés à 80 exem­plaires, ils ne seront pas, je crois, réédi­tés de mon vivant. À quoi bon. Je ne suis pas un mili­tant. J’ai tou­jours refu­sé le joug des éti­quettes et des appel­la­tions contrô­lées dénon­cées par Virgil Gheorghiu. Je suis sans illu­sion sur la nature humaine. Voir l’actualité », rap­por­te­ra le poète en 1991 (cf. « Entretien » in revue Soleil des Loups). Le tirage à 80 exem­plaires dont il est ques­tion ici, fait allu­sion aux Poèmes boxeurs (Guerre d’Algérie 1954-1962). Deux volumes de poèmes publiés en 1988, aux édi­tions de la Nouvelle Proue. Une publi­ca­tion confi­den­tielle et bien tar­dive, qui en dit long sur le malaise du poète : Mon amour est-ce pos­sible – qu’on prenne l’homme pour cible – la chasse est tou­jours ouverte – à l’homme à la grosse bête.

Pourquoi ce malaise ? C’est que Jacques Simonomis com­prend assez vite ce qui se passe et, impuis­sant, baisse la tête. Il se tait comme tant d’autres ? Pas tout à fait puisqu’il confie sa rage au poème : Là-bas – très loin du champ de cette dérai­son – quelques dizaines de tueurs – trinquent – à leur vic­toire. Il ne par­ti­cipe pas aux com­bats et ne fait pas cou­ler le sang, mais il porte l’uniforme de l’agresseur ; le même que ses com­pa­triotes, qui tor­turent impu­né­ment les per­sonnes soup­çon­nées d’alliance avec la cause indé­pen­dan­tiste, dans cette vil­la bap­ti­sée du doux nom de « Villa des Roses » : Ali des Colonies – jamais tu n’oublieras le salon rouge – de la vil­la des roses – la cave aux portes de l’enfer – où trois sous-offi­ciers dirigent les cho­rales – trois cui­si­niers fran­çais dont le maître est chi­nois… Ils t’ont mis nu comme un enfant – ils te montrent leur ser­vi­teurs – anneaux de fer cordes et chaînes – un fau­teuil méca­nique – la bai­gnoire – un casque spé­cial – et tout un appa­reillage élec­trique – Faut-il donc tant souf­frir pour mou­rir. Le poète se reproche son atti­tude pas­sive devant les faits, avec cet arrière-goût amer, cette mau­vaise conscience d’avoir par­ti­ci­pé d’une manière comme d’une autre « aux évé­ne­ments » d’Algérie : Je suis un sol­dat et j’en ai honte – madame – je ne peux pas vous embras­ser dans la rue.

Volontairement limi­tés à 80 exem­plaires, les Poèmes boxeurs seront peu lus et ne sus­ci­te­ront qu’un seul article en revue, de la plume de Jean Chatard : « À vrai dire, je m’attendais, en ouvrant ce livre double, à lire quelques témoi­gnages vague­ment poé­tiques, à quelques flam­bées aus­si lyriques qu’idéalistes. Et ces poèmes se révèlent explo­sifs… La souf­france d’hommes, dans quelque guerre que ce soit, est une plaie ouverte sur la peau fra­gile de la fra­ter­ni­té. Vous ne lirez sans doute jamais cet ouvrage, publié pour prendre date, à un très petit nombre d’exemplaires. C’est dom­mage, car ils pèse­ront lourd dans l’œuvre de Simonomis. Non pour leur paci­fisme, mais pour leur qua­li­té poé­tique qui en font un témoi­gnage rare », (in Soleil des Loups n°14, 1989). Ce n’est que bien plus tard, me trou­vant chez Yvette et Jacques Simonomis, cou­rant de l’année 1997, que je pris connais­sance de ces poèmes. Jean Breton que j’avisai aus­si­tôt, ne tar­da pas à par­ta­ger mon avis : il fal­lait les publier. Malgré les réti­cences de Simonomis (tou­jours ce malaise), La Villa des Roses (Guerre d’Algérie 1954-1962), choix de poèmes exhaus­tifs par­mi les Poèmes boxeurs, devait paraître durant l’été 1999. Un an après la paru­tion de La Villa des Roses, le tris­te­ment célèbre géné­ral Paul Aussaresses, pas­sait aux « aveux ». Dans un entre­tien accor­dé au jour­nal Le Monde, en novembre 2000, le bour­reau d’Alger évo­qua sans le moindre regret la pra­tique cou­rante de la tor­ture, comme les exé­cu­tions som­maires ou les mas­sacres de civils, dont il fut l’ordonnateur et l’acteur. Douze mois plus tard, Paul Aussaresses, fai­sait paraître son livre Services spé­ciaux, Algérie 1955-1957, (Perrin, 2001). Il y reven­di­quait non seule­ment ses crimes, mais les jus­ti­fiait à plu­sieurs reprises. Ainsi, lorsqu’il évoque l’un de ces « plus hauts faits de gloire » : la tor­ture et l’assassinat de l’un des chefs du F.L.N., Larbi Ben M’Hidi, cet ami que Jean Sénac aimait tant et qui, arrê­té le 23 février 1957 par les para­chu­tistes, refu­sa de par­ler sous la tor­ture, avant d’être assas­si­né sans pro­cès, ni juge­ment, ni condam­na­tion, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Dans le poème (in Espoir et parole, poèmes algé­riens, antho­lo­gie, 1963) qu’il consacre à son ami (Jean Amrouche lui dédie aus­si son poème « Ébauche d’un chant de guerre ») et à Ali Boumendjel, Jean Sénac écrit : Pieds et poings liés, – ils se sont pen­dus ? – ils se sont jetés des hautes ter­rasses ? – Feu sur vos men­songes… Vous avez « sui­ci­dé » nos volon­tés de vie… Mais le chanvre a pous­sé pour que lui soit ren­due sa – terre véri­table. – De vos cordes de mort – nous tres­sons nos fouets. – Le der­nier souffle des héros – ali­mente nos forges. Voici le « récit » du tor­tion­naire Aussaresses (alors, et depuis 1957, direc­teur des ser­vices de ren­sei­gne­ment, per­son­nage prin­ci­pal de la Bataille d’Alger, et en ce sens l’homme des pires besognes, des exé­cu­tions som­maires, de la tor­ture sys­té­ma­tique) ; les faits étant com­mis avec l’assentiment tacite, comme il l’affirme, de sa hié­rar­chie mili­taire et d’un juge qui aurait lu le rap­port sur le pré­ten­du sui­cide avant que celui-ci ait eu lieu : « Nous avons iso­lé le pri­son­nier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en fac­tion à l’entrée. Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gra­dés, nous avons empoi­gné Ben M’Hidi et nous l’avons pen­du, d’une manière qui puisse lais­ser pen­ser à un sui­cide. Quand j’ai été cer­tain de sa mort, je l’ai tout de suite fait décro­cher et trans­por­ter à l’hôpital. » Le géné­ral Aussaresses est com­man­deur de la légion d’honneur et déco­ré de la médaille de la Résistance. Larbi Ben M’Hidi  est consi­dé­ré comme un héros natio­nal en Algérie. À cha­cun son héros ! Le mien est tout trou­vé. Ces faits se sont dérou­lés qua­torze ans après que Jean Moulin fût arrê­té, et tor­tu­ré à mort par Klaus Barbie, au Fort Montluc de Lyon ; douze ans après la fin de l’Occupation de la France par les nazis. Dès lors on com­pren­dra mieux l’éditorial du 13 jan­vier 1955 (in L’Observateur), de Claude Bourdet, Votre Gestapo d’Algérie : « Il y a un immonde man­teau de silence, or nous savons et il faut faire connaître les tor­tures. » Hubert Beuve-Méry ne dénonce pas autre chose, dans son édi­to­rial du 13 mars 1957 (in Le Monde),  Sommes-nous les vain­cus d’Hitler ? : « Dès main­te­nant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus tout à fait le droit de condam­ner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans les des­truc­tions d’Oradour et les tor­tion­naires de la Gestapo. »

Les poèmes de Jacques Simonomis ne parais­saient donc pas trop tard. Ils conser­vaient leur actua­li­té tout en ren­dant compte du sort réser­vé à la popu­la­tion algé­rienne et en se fai­sant l’écho de la misère, de la mort, de la bar­ba­rie et de l’absurdité, comme de la vie au quo­ti­dien, avec son cor­tège d’horreurs, de honte, de peur, et de haine : Dehors – les loques des enfants s’accrochent à ma gorge – l’aveugle cogne sur ma force – de maigres chiens bâtards rôdent sur les débauches. Il s’agit d’un témoi­gnage. Ces poèmes, d’une grande inten­si­té, ont été écrits sur le vif et sous le man­teau, dans la peur et le dégoût, par un jeune homme frus­tré et humi­lié. Ils se passent de com­men­taire, tant ils prennent aux tripes. Ils dénoncent aus­si ces gan­grènes, tou­jours d’actualité, que sont la guerre, la recherche du pro­fit, la haine, l’intolérance ou le racisme. Il fau­drait aus­si évo­quer un autre poète qui m’est cher, Jacques Taurand (1936-2008), qui fit, lui aus­si en 1958, par­tie de la cohorte des appe­lés en Algérie. De cette période, ver­ra le jour, quelques années plus tard, une longue nou­velle entre réa­li­té et fic­tion, Un Dimanche (édi­tions Clapas, 2000), qui lui ins­pi­ra le com­men­taire sui­vant : « J’avais à cœur de publier ce texte sur cet obs­cur et pénible épi­sode de notre vie, où de longs mois d’une jeu­nesse ont été englou­tis pour défendre une cause absurde… Cette nou­velle a vu le jour et cela a pro­ba­ble­ment exor­ci­sé pas mal de choses qui étaient res­tées bien trop long­temps coin­cées dans ma conscience. » Cette nou­velle, l’une de ses meilleures, fut remar­quée et saluée par l’écrivain algé­rien Mohammed Dib. La gran­deur de Jacques Taurand est pré­ci­sé­ment faite de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qu’il sait don­ner à la fai­blesse autant qu’à la souf­france.

 

Œuvres prin­ci­pales de Jacques Simonomis : Matricule à zéro (édi­tions St-Germain-des-Prés, 1976), La Mansarde Himalaya (édi­tions St-Germain-des-Prés, 1977), L’Homme qui marche (édi­tions St-Germain-des-Prés, 1978), Dossard illi­sible (édi­tions de l’Ecchymose, 1979. Réédition La Lucarne ovale, 1999), Comme un cri d’os : Tristan Corbière (édi­tions Traces, 1983), L’œil amé­ri­cain (édi­tions du Soleil Natal, 1991), Mon siècle en deux (édi­tions L’arbre à paroles, 1993), Un âne sur le toit (édi­tions La Bartavelle, 1995), Les Couseuses (édi­tions L’arbre à paroles, 1997), Sa Majesté Auriculaire (édi­tions La Bartavelle, 1998), La Villa des Roses, Guerre d’Algérie 1954-1962, post­face de Christophe Dauphin, (édi­tions Librairie-Galerie Racine -1999), Le cal­fat des étoiles (édi­tions L’Arbre à paroles, 2002), Un sin­gu­lier grand ordi­naire (Editinter, 2003), Claudication du monde (Le Nouvel Athanor, 2004), Fort de café (Editinter, 2004), La queue leu leu du fabu­leux (Editinter, 2006).

À consul­ter, sur Jacques Simonomis : Christophe Dauphin, Jacques Simonomis, L’imaginaire comme une plaie à vif, essai sui­vi d’un choix de textes, (édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001), Simonomis, l’hoplite du poème (numé­ro spé­cial de la revue L’oreillette n° 34, édi­tions Clapàs).

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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