La pre­mière note cri­tique écrite par Christophe Dauphin pour Recours au poème, en mars 2013.
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A Lar­bi Ben M’Hi­di et Jean Sénac, in memoriam.
 À Yvette Simonomis.

L’opposition des poètes aux guer­res colo­niales est une page mécon­nue de l’histoire lit­téraire. Or il y eut, dès les années cinquante, des poètes français pour dénon­cer la vio­lence de la coloni­sa­tion et le recours à la tor­ture, ou pour soutenir l’indépendance algéri­enne. Et, de l’autre côté de la Méditer­ranée, de grandes voix pour dire l’aspiration à la lib­erté, la douleur, l’espérance et aus­si la fra­ter­nité humaine. Jean Sénac ne fut pas le seul poète à dénon­cer la tor­ture ; d’autres le firent, aus­si pour l’avoir endurée. Ce n’est pas par hasard, qu’Espoir et Parole, poèmes algériens, l’anthologie de Denise Bar­rat (éd. Seghers, 1963), com­porte un chapitre inti­t­ulé : « Tor­ture ». Il y a aus­si, moins con­nu, mal­heureuse­ment, La Vil­la des Ros­es (éd. Librairie-Galerie Racine, 1999), de Jacques Simonomis.

Il n’est pas inop­por­tun de nous arrêter sur l’« expéri­ence algéri­enne» de Jacques Simonomis, nous plaçant ain­si sous le regard d’un jeune poète français, enrôlé dans une sale guerre. En 1960, Jacques Simon (né le 28 mai 1940, à Paris) n’est pas encore Jacques Simonomis ; il ne le devien­dra qu’à compter de la paru­tion de son pre­mier livre de poèmes : Les Sirènes avec nous, en 1975. Il ne dirige pas la revue Le Cri d’os  (40 numéros de 1993 à 2003). Il n’a encore rien pub­lié : son œuvre est devant lui, avec ses trois grands axes de créa­tion : le Réal­isme, l’Humour et l’Imaginaire), ses images ou son vocab­u­laire. Evidem­ment, cer­tains ne man­queront pas de décel­er un « manque d’unité » au sein de cette œuvre. À ceux-là, Jacques Simonomis a déjà répon­du : « Je suis fidèle à l’infidélité. Je suis comme ça, c’est naturel. La diver­sité des reg­istres ? C’est mon côté « il peut le faire ». Cette poésie est avant tout tail­lée d’un seul bloc dans les méan­dres de sa vie, avec son ton, son style, ses dif­férents reg­istres, ses images ou son vocab­u­laire. Jacques Simonomis à écrit : « N’étant pas de  la race des veaux aphasiques, j’ai crié. » Jacques Simonomis pos­sède un Regard et une Voix, c’est incon­tourn­able, et c’est mal­gré tout l’essentiel. Et comme cela se ressent à la lec­ture de Matricule à zéro (1976), Mon siè­cle en deux (1993), Les Couseuses (1997), Sa Majesté auric­u­laire (1998), La Vil­la des Ros­es, guerre d’Algérie 1954–1962, (1999), Le Cal­fat des étoiles (2002), Un sin­guli­er grand ordi­naire (2003) ou Clau­di­ca­tion du monde (2004).

Jacques Simon est un jeune homme qui, comme bien d’autres de sa généra­tion (« Pour la plu­part, nous n’étions pas poli­tisés. Du reste, en France, les gens qui n’avaient per­son­ne en Algérie se moquaient du prob­lème »), ne com­prend pas très bien les enjeux de cette guerre qui divise la France en deux, et met l’Algérie à feu et à sang ; une guerre à laque­lle il est « con­vié » pour vingt-huit mois de ser­vice mil­i­taire : Où donc en étions-nous quant à la poli­tique- untel est un menteur l’autre ne vaut pas cher – je ne suis rien du tout – Si ce n’est rien qu’un homme au regard triste. Nous sommes en 1960. Le poète est âgé de vingt ans. Il ne tardera pas à trou­ver les répons­es aux ques­tions qu’il se pose sur les orig­ines de cette guerre, sur le colo­nial­isme, comme sur la nature humaine : Voici les larmes – la robe du silence se déchire – les souliers cog­nent les pavés – les vol­cans gron­dent — les derniers poings ten­dus – sont broyés par nos chars. En mai 1952, soit deux ans avant le déclenche­ment de la Guerre d’Indépendance Jean Sénac, s’était, pour sa part, déclaré ouverte­ment, nous le savons : « Citoyen d’une terre où l’homme est chaque jour muré à la face de l’homme, frap­pé dans son corps, mar­qué au bleu dans l’âme, humil­ié jusqu’au sang. »

Rap­pelons tout de même que la Guerre d’Algérie s’in­scrit dans le cadre du proces­sus de décoloni­sa­tion (à la veille de la Pre­mière Guerre mon­di­ale (durant laque­lle la France mobilis­era par la force 17.000 ouvri­ers et 173.000 sol­dats algériens, dont 25.000 seront tués), la France dis­pose du deux­ième empire colo­nial du monde, après la Grande-Bre­tagne, peu­plé d’environ soix­ante mil­lions d’habitants et vaste de douze mil­lions de km2), qui se déroule après la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Les prémices de la guerre d’Algérie, sont les mas­sacres de Sétif et Guel­ma, le 8 mai 1945, alors qu’est fêtée en Europe la vic­toire des Alliés con­tre le nazisme, soit entre 10.000 et 20.000 morts selon les divers travaux his­toriques, à la suite de man­i­fes­ta­tions. L’Ar­mée française rétablit l’or­dre sans ménage­ment pour la pop­u­la­tion civile. Dans son rap­port, le général Duval, maître d’œu­vre de la répres­sion, se mon­tre cynique et prophé­tique : « Je vous donne la paix pour dix ans, à vous de vous en servir pour réc­on­cili­er les deux com­mu­nautés ». Le jour où la Sec­onde Guerre mon­di­ale se ter­mine, en voy­ant les chapelets de bombes lancées par l’ar­mée française sur la Petite Kabylie ; en enten­dant les bruits sourds des canons de marine, on com­prend en Algérie que toutes les illu­sions sont per­dues. Neuf ans plus tard, l’in­sur­rec­tion de la Tou­s­saint 1954, dans les Aurès, mar­quera le début de la guerre d’Al­gérie, dont la prin­ci­pale cause du déclenche­ment, réside dans le blocage de toutes les réformes, dû au frag­ile équili­bre du pou­voir sous la IVe République, et à l’op­po­si­tion obstinée de la masse des Pieds-noirs et de leurs représen­tants, hos­tiles à toute réforme en faveur des musul­mans, ce que décrit de manière explicite, entre autres, le livre de Pierre Nora : Les Français d’Al­gérie (édi­tions Jul­liard, 1961). Mais les Pieds-Noirs ne furent pas tous de rich­es colons racistes ; ils ne bas­culèrent pas tous dans le camp de L’Organisation Armée Secrète, ou dans celui de l’Algérie française. Con­traire­ment à un cliché faisant une règle absolue du départ pré­cip­ité en 1962, il y eut le choix et les Pieds-Noirs restés en Algérie fai­saient masse : 200.000, d’après l’ambassade de France, à la fin de l’été 1962 et 100.000 encore, en 1963. Ces Pieds-Noirs con­nais­saient ce pays qu’ils con­sid­éraient comme le leur, aux côtés de leurs frères algériens.

Deux ans après la Tou­s­saint rouge, Jean Sénac, qui gar­da l’Algérie au cœur jusqu’à son assas­si­nat en 1973, écrit à nou­veau (cf. Let­tre à un jeune Français d’Algérie in Esprit, mars 1956), deux ans après le déclenche­ment de la Guerre d’Indépendance : « Ton cœur souf­fre de l’injustice quand elle brise un vis­age français, mais s’ouvrira-t-il à la peine de tous les hommes ? (..) Depuis plus d’un siè­cle l’Europe vit sur cette terre sans se souci­er des neuf dix­ièmes de ses habi­tants. Il est juste que ceux-ci retrou­vent enfin leurs droits… L’Algérie se fera avec nous ou sans nous, mais si elle devait se faire sans nous, je sens qu’il man­querait à la pâte qui lève une mesure de son lev­ain… La réal­ité, c’est que ce pays est arabo-berbère et musul­man et que nous sommes, avec les israélites entre autres, une minorité qui, comme elle, risque d’avoir une place minori­taire. La réal­ité, c’est que sur cette terre indépen­dante, un mil­lion d’Européens devra aban­don­ner ses priv­ilèges pour par­ticiper, dans la pro­por­tion de un pour neuf, à l’édification d’un ordre égal­i­taire. La réal­ité, c’est que nous per­drons un peu de notre con­fort de seigneurs et de nos immenses pro­priétés. La réal­ité, c’est que si nous le voulons, dans l’égalité des droits et des devoirs, et la jus­tice retrou­vée, après une péri­ode où l’esprit de revanche nous aura cer­taine­ment fait souf­frir, il sera pos­si­ble, en prenant appui sur nos dif­férences, de don­ner au monde un vis­age généreux de l’homme. Ce sera une expéri­ence dif­fi­cile et unique… Mais accepterez-vous de lâch­er quelques préjugés pour le salut de tous ? » On le sait, nom­breux sont ceux qui n’accepteront pas et n’acceptent tou­jours pas d’avoir dû lâch­er leurs privilèges.

Jacques Simon est incor­poré en 1960, dans le corps de la Poste aux Armées (B.P.M.) de Biskra : Biskra — la porte du désert — four ardent — bon­té de l’oasis – Paysage dur — paysage fort — labours droits immenses — sil­lons roulés sur les collines — crêtes déchirées — éten­dues arides — pier­railles sans accueil – et l’ombre mince de l’alfa…  « Là, pen­dant une année, témoigne le poète, j’ai aimé mon méti­er. Car j’ai com­pris l’importance du cour­ri­er pour tous ces hommes dérac­inés. J’ai vu des gars pleur­er parce qu’ils n’avaient pas de let­tre. Aus­si, nous fai­sions le max­i­mum, allongeant les horaires de ser­vice, prenant sur les repas ou sur la sieste oblig­a­toire… J’ai tra­vail­lé par 42° à l’ombre, assur­ant, mal­gré l’insécurité, les liaisons routières avec le ter­rain d’aviation ou le bureau, plus impor­tant, de Bat­na, à 120 km. » Au B.P.M., Simon tient égale­ment le bar du foy­er mil­i­taire : « Je m’occupais sou­vent du bar, jugeant le maniement du décap­suleur ou du doseur à apéri­tifs aus­si impor­tant que celui des let­tres, paque­ts, man­dats ou télé­grammes… Quand on saura que nous étions dans un fort occupé par l’Infanterie de Marine et proches d’un camp de la Légion Étrangère, on com­pren­dra que les con­som­ma­teurs ne sor­taient pas du Cou­vent des oiseaux. » De sa posi­tion, aucune des con­ver­sa­tions de la « clien­tèle » ne peut lui échap­per. Entre eux, les sol­dats par­lent de leurs opéra­tions. Ils racon­tent : « Au bout de dix pastis, les mots saig­naient : la guerre de 39–45, l’Indochine et, pour le présent, l’Algérie. Ils racon­tent, sans la moin­dre retenue : Quand un Viet­namien à béret noir m’a mon­tré deux champignons rabougris dans son mou­choir, j’ai quit­té le bar. C’était des oreilles de fell. Un grand pen­dard de capo­ral éta­lait com­plaisam­ment des pho­tos pris­es en douce : cadavres alignés, gros plans de muti­la­tions, mil­i­taires posant en souri­ant – comme des chas­seurs – pour la postérité. Une tête coupée sur un piquet…», se sou­vien­dra le poète. Durant cette péri­ode, Jacques Simon écrit beau­coup : Marche rivée — le cer­cle noir de nos poings blancs — bronze du cœur restant aux images qui bougent – les fusils en fais­ceaux – prient sur notre mis­ère. Une nou­velle fois, chez Simonomis, la poésie sera l’exutoire suprême. L’ennui, les tor­tures, les bor­dels, la peur, la mort, les coups de chaleur, la dysen­terie, les sus­pects jetés des camions et des héli­cop­tères, pieds et mains liés, les insoumis et les déser­teurs que l’on traque, tel fut le lot quo­ti­di­en de cette péri­ode. De cette guerre qui a longtemps caché son nom, Simonomis est l’un des rares poètes français (étrange­ment) à en avoir resti­tué les faits : « J’écrivais ces poèmes sous le man­teau. Je les lisais de même à trois ou qua­tre copains. En ren­trant à Paris, je les envoy­ai à l’éditeur Maspéro, qui ne me répon­dit pas… j’ai mis plus de vingt-cinq ans à me décider à sor­tir ces poèmes sur la guerre d’Algérie, écoutant le con­seil de Jean Cas­sou, qui me dis­ait : « Pub­liez-les, c’est un témoignage ! » Bien qu’écrits à la même époque, je ne les rat­tache pas à ma « Trilo­gie de jeunesse ». C’est un cail­lou à part. Tirés à 80 exem­plaires, ils ne seront pas, je crois, réédités de mon vivant. À quoi bon. Je ne suis pas un mil­i­tant. J’ai tou­jours refusé le joug des éti­quettes et des appel­la­tions con­trôlées dénon­cées par Vir­gil Ghe­o­rghiu. Je suis sans illu­sion sur la nature humaine. Voir l’actualité », rap­portera le poète en 1991 (cf. « Entre­tien » in revue Soleil des Loups). Le tirage à 80 exem­plaires dont il est ques­tion ici, fait allu­sion aux Poèmes boxeurs (Guerre d’Algérie 1954–1962). Deux vol­umes de poèmes pub­liés en 1988, aux édi­tions de la Nou­velle Proue. Une pub­li­ca­tion con­fi­den­tielle et bien tar­dive, qui en dit long sur le malaise du poète : Mon amour est-ce pos­si­ble – qu’on prenne l’homme pour cible – la chas­se est tou­jours ouverte – à l’homme à la grosse bête.

Pourquoi ce malaise ? C’est que Jacques Simonomis com­prend assez vite ce qui se passe et, impuis­sant, baisse la tête. Il se tait comme tant d’autres ? Pas tout à fait puisqu’il con­fie sa rage au poème : Là-bas — très loin du champ de cette dérai­son — quelques dizaines de tueurs – trin­quent —  à leur vic­toire. Il ne par­ticipe pas aux com­bats et ne fait pas couler le sang, mais il porte l’uniforme de l’agresseur ; le même que ses com­pa­tri­otes, qui tor­turent impuné­ment les per­son­nes soupçon­nées d’alliance avec la cause indépen­dan­tiste, dans cette vil­la bap­tisée du doux nom de « Vil­la des Ros­es » : Ali des Colonies —  jamais tu n’oublieras le salon rouge – de la vil­la des ros­es – la cave aux portes de l’enfer – où trois sous-officiers diri­gent les chorales – trois cuisiniers français dont le maître est chi­nois… Ils t’ont mis nu comme un enfant – ils te mon­trent leur servi­teurs – anneaux de fer cordes et chaînes – un fau­teuil mécanique – la baig­noire – un casque spé­cial – et tout un appareil­lage élec­trique – Faut-il donc tant souf­frir pour mourir. Le poète se reproche son atti­tude pas­sive devant les faits, avec cet arrière-goût amer, cette mau­vaise con­science d’avoir par­ticipé d’une manière comme d’une autre « aux événe­ments » d’Algérie : Je suis un sol­dat et j’en ai honte – madame — je ne peux pas vous embrass­er dans la rue.

Volon­taire­ment lim­ités à 80 exem­plaires, les Poèmes boxeurs seront peu lus et ne sus­citeront qu’un seul arti­cle en revue, de la plume de Jean Chatard : « À vrai dire, je m’attendais, en ouvrant ce livre dou­ble, à lire quelques témoignages vague­ment poé­tiques, à quelques flam­bées aus­si lyriques qu’idéalistes. Et ces poèmes se révè­lent explosifs… La souf­france d’hommes, dans quelque guerre que ce soit, est une plaie ouverte sur la peau frag­ile de la fra­ter­nité. Vous ne lirez sans doute jamais cet ouvrage, pub­lié pour pren­dre date, à un très petit nom­bre d’exemplaires. C’est dom­mage, car ils pèseront lourd dans l’œuvre de Simonomis. Non pour leur paci­fisme, mais pour leur qual­ité poé­tique qui en font un témoignage rare », (in Soleil des Loups n°14, 1989). Ce n’est que bien plus tard, me trou­vant chez Yvette et Jacques Simonomis, courant de l’année 1997, que je pris con­nais­sance de ces poèmes. Jean Bre­ton que j’avisai aus­sitôt, ne tar­da pas à partager mon avis : il fal­lait les pub­li­er. Mal­gré les réti­cences de Simonomis (tou­jours ce malaise), La Vil­la des Ros­es (Guerre d’Algérie 1954–1962), choix de poèmes exhaus­tifs par­mi les Poèmes boxeurs, devait paraître durant l’été 1999. Un an après la paru­tion de La Vil­la des Ros­es, le tris­te­ment célèbre général Paul Aus­sa­ress­es, pas­sait aux « aveux ». Dans un entre­tien accordé au jour­nal Le Monde, en novem­bre 2000, le bour­reau d’Alger évo­qua sans le moin­dre regret la pra­tique courante de la tor­ture, comme les exé­cu­tions som­maires ou les mas­sacres de civils, dont il fut l’ordonnateur et l’acteur. Douze mois plus tard, Paul Aus­sa­ress­es, fai­sait paraître son livre Ser­vices spé­ci­aux, Algérie 1955–1957, (Per­rin, 2001). Il y revendi­quait non seule­ment ses crimes, mais les jus­ti­fi­ait à plusieurs repris­es. Ain­si, lorsqu’il évoque l’un de ces « plus hauts faits de gloire » : la tor­ture et l’assassinat de l’un des chefs du F.L.N., Lar­bi Ben M’Hi­di, cet ami que Jean Sénac aimait tant et qui, arrêté le 23 févri­er 1957 par les para­chutistes, refusa de par­ler sous la tor­ture, avant d’être assas­s­iné sans procès, ni juge­ment, ni con­damna­tion, dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Dans le poème (in Espoir et parole, poèmes algériens, antholo­gie, 1963) qu’il con­sacre à son ami (Jean Amrouche lui dédie aus­si son poème « Ébauche d’un chant de guerre ») et à Ali Boumend­jel, Jean Sénac écrit : Pieds et poings liés, — ils se sont pen­dus ? – ils se sont jetés des hautes ter­rass­es ? – Feu sur vos men­songes… Vous avez « sui­cidé » nos volon­tés de vie… Mais le chan­vre a poussé pour que lui soit ren­due sa – terre véri­ta­ble. — De vos cordes de mort – nous tres­sons nos fou­ets. – Le dernier souf­fle des héros – ali­mente nos forges. Voici le « réc­it » du tor­tion­naire Aus­sa­ress­es (alors, et depuis 1957, directeur des ser­vices de ren­seigne­ment, per­son­nage prin­ci­pal de la Bataille d’Alger, et en ce sens l’homme des pires besognes, des exé­cu­tions som­maires, de la tor­ture sys­té­ma­tique) ; les faits étant com­mis avec l’assen­ti­ment tacite, comme il l’affirme, de sa hiérar­chie mil­i­taire et d’un juge qui aurait lu le rap­port sur le pré­ten­du sui­cide avant que celui-ci ait eu lieu : « Nous avons isolé le pris­on­nier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en fac­tion à l’en­trée. Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’Hi­di et nous l’avons pen­du, d’une manière qui puisse laiss­er penser à un sui­cide. Quand j’ai été cer­tain de sa mort, je l’ai tout de suite fait décrocher et trans­porter à l’hôpi­tal. » Le général Aus­sa­ress­es est com­man­deur de la légion d’honneur et décoré de la médaille de la Résis­tance. Lar­bi Ben M’Hi­di  est con­sid­éré comme un héros nation­al en Algérie. À cha­cun son héros ! Le mien est tout trou­vé. Ces faits se sont déroulés qua­torze ans après que Jean Moulin fût arrêté, et tor­turé à mort par Klaus Bar­bie, au Fort Montluc de Lyon ; douze ans après la fin de l’Occupation de la France par les nazis. Dès lors on com­pren­dra mieux l’éditorial du 13 jan­vi­er 1955 (in L’Observateur), de Claude Bour­det, Votre Gestapo d’Algérie : « Il y a un immonde man­teau de silence, or nous savons et il faut faire con­naître les tor­tures. » Hubert Beuve-Méry ne dénonce pas autre chose, dans son édi­to­r­i­al du 13 mars 1957 (in Le Monde),  Sommes-nous les vain­cus d’Hitler ? : « Dès main­tenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus tout à fait le droit de con­damn­er dans les mêmes ter­mes qu’il y a dix ans les destruc­tions d’Oradour et les tor­tion­naires de la Gestapo. »

Les poèmes de Jacques Simonomis ne parais­saient donc pas trop tard. Ils con­ser­vaient leur actu­al­ité tout en ren­dant compte du sort réservé à la pop­u­la­tion algéri­enne et en se faisant l’écho de la mis­ère, de la mort, de la bar­barie et de l’absurdité, comme de la vie au quo­ti­di­en, avec son cortège d’horreurs, de honte, de peur, et de haine : Dehors – les loques des enfants s’accrochent à ma gorge – l’aveugle cogne sur ma force – de mai­gres chiens bâtards rôdent sur les débauch­es. Il s’agit d’un témoignage. Ces poèmes, d’une grande inten­sité, ont été écrits sur le vif et sous le man­teau, dans la peur et le dégoût, par un jeune homme frus­tré et humil­ié. Ils se passent de com­men­taire, tant ils pren­nent aux tripes. Ils dénon­cent aus­si ces gan­grènes, tou­jours d’actualité, que sont la guerre, la recherche du prof­it, la haine, l’intolérance ou le racisme. Il faudrait aus­si évo­quer un autre poète qui m’est cher, Jacques Tau­rand (1936–2008), qui fit, lui aus­si en 1958, par­tie de la cohorte des appelés en Algérie. De cette péri­ode, ver­ra le jour, quelques années plus tard, une longue nou­velle entre réal­ité et fic­tion, Un Dimanche (édi­tions Cla­pas, 2000), qui lui inspi­ra le com­men­taire suiv­ant : « J’avais à cœur de pub­li­er ce texte sur cet obscur et pénible épisode de notre vie, où de longs mois d’une jeunesse ont été engloutis pour défendre une cause absurde… Cette nou­velle a vu le jour et cela a prob­a­ble­ment exor­cisé pas mal de choses qui étaient restées bien trop longtemps coincées dans ma con­science. » Cette nou­velle, l’une de ses meilleures, fut remar­quée et saluée par l’écrivain algérien Mohammed Dib. La grandeur de Jacques Tau­rand est pré­cisé­ment faite de cette vibra­tion par­ti­c­ulière qu’il sait don­ner à la faib­lesse autant qu’à la souffrance.

Œuvres prin­ci­pales de Jacques Simonomis : Matricule à zéro (édi­tions St-Ger­main-des-Prés, 1976), La Mansarde Himalaya (édi­tions St-Ger­main-des-Prés, 1977), L’Homme qui marche (édi­tions St-Ger­main-des-Prés, 1978), Dos­sard illis­i­ble (édi­tions de l’Ec­chy­mose, 1979. Réédi­tion La Lucarne ovale, 1999), Comme un cri d’os : Tris­tan Cor­bière (édi­tions Traces, 1983), L’œil améri­cain (édi­tions du Soleil Natal, 1991), Mon siè­cle en deux (édi­tions L’ar­bre à paroles, 1993), Un âne sur le toit (édi­tions La Bar­tavelle, 1995), Les Couseuses (édi­tions L’ar­bre à paroles, 1997), Sa Majesté Auric­u­laire (édi­tions La Bar­tavelle, 1998), La Vil­la des Ros­es, Guerre d’Al­gérie 1954–1962, post­face de Christophe Dauphin, (édi­tions Librairie-Galerie Racine ‑1999), Le cal­fat des étoiles (édi­tions L’Ar­bre à paroles, 2002), Un sin­guli­er grand ordi­naire (Edit­in­ter, 2003), Clau­di­ca­tion du monde (Le Nou­v­el Athanor, 2004), Fort de café (Edit­in­ter, 2004), La queue leu leu du fab­uleux (Edit­in­ter, 2006).

À con­sul­ter, sur Jacques Simonomis: Christophe Dauphin, Jacques Simonomis, L’imaginaire comme une plaie à vif, essai suivi d’un choix de textes, (édi­tions Librairie-Galerie Racine, 2001), Simonomis, l’hoplite du poème (numéro spé­cial de la revue L’oreillette n° 34, édi­tions Clapàs).

Présentation de l’auteur

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Christophe Dauphin

Poète, essay­iste et cri­tique lit­téraire, Secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonan­court, Nor­mandie, en France) est directeur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www.leshommessansepaules.com).

Il est l’auteur de deux anthologies :

  • Les Riverains du feu, une antholo­gie émo­tiviste de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine, Le Nou­v­el Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falais­es, édi­tions clarisse, 2011

Il est égale­ment l’au­teur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011–2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réal­isme (Sil­vana édi­to­ri­ale, 2010) ou Ilar­ie Voron­ca, le poète inté­gral (Editinter/Rafael de Sur­tis, 2011).