> Un poète à Mayotte : William Souny

Un poète à Mayotte : William Souny

Par | 2018-01-27T12:14:48+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Focus, William Souny|

William Souny est l’auteur de treize livres, poé­sie et essais, tous publiés chez L’Harmattan. L’une de ses par­ti­cu­la­ri­tés ? Depuis un séjour à Djibouti en 1993, cet auteur se pas­sionne pour la Somalie, menant des recherches sur l’histoire, la culture, les rap­ports com­plexes entre lit­té­ra­ture et idéo­lo­gie, y com­pris au sein de la dia­spo­ra, et pas seule­ment sous la forme d’essais et d’articles, puisque la majeure par­tie des publi­ca­tions de Souny, concerne la créa­tion poé­tique.

La Somalie est située à l’extrémité orien­tale de la Corne de l’Afrique. À deux mille kilo­mètres au sud, dans l’Océan Indien, dans la par­tie sep­ten­trio­nale du canal du Mozambique, au nord-ouest de Madagascar, se trouve l’archipel des Comores. William Souny, qui est né en 1970, vit quant à lui, de l’autre côté de la Grande Île des poètes mal­gaches Rabearivelo et Rabemananjara : sur l’île de La Réunion. Avec la Somalie, les Comores est l’autre pays de cœur de Souny. La Somalie, Madagascar, Mayotte « l’île au lagon »…

Nous « nageons » en plein exo­tisme, dans des pay­sages de cartes pos­tales. L’Office du tou­risme de Mayotte en rajoute : « Îlots déserts de sable blanc, double bar­rière et passes à tra­vers les récifs de corail… Un vrai spec­tacle de la nature… Des pay­sages façon­nés par les vol­cans… Une expé­rience humaine unique dans le sud-ouest de l’océan indien, des tra­di­tions métis­sées de tout le bas­sin aus­tral… Une vraie mosaïque cultu­relle pour ce dépar­te­ment fran­çais qui fait émer­ger une nou­velle vague d’artistes maho­rais à tra­vers la langue fran­çaise… »

 Seulement, voi­là : l’histoire est plus com­plexe. Saisissons, grâce au poète, l’occasion de reve­nir sur des faits, une ques­tion, dont tout le monde ou presque se fout, mais pas William Souny. L’archipel des Comores (com­po­sé de la Grande Comore, Mohéli, Anjouan et Mayotte) est un pro­tec­to­rat fran­çais de 1886 à 1974, année durant laquelle est orga­ni­sé un réfé­ren­dum. Une par­tie de l’archipel opte pour l’indépendance en deve­nant l’Union des Comores, alors que l’autre, Mayotte, fait le choix du main­tien de son sta­tut fran­çais. Mais, en réa­li­té, nous écrit William Souny : « Mayotte ne reste fran­çaise en 1975 qu’à la faveur d’un décompte dif­fé­ren­cié des votes, île par île, mis en œuvre contre toute attente par le gou­ver­ne­ment fran­çais de l’époque… Une dis­po­si­tion tac­tique en contra­dic­tion avec le prin­cipe d’intangibilité des fron­tières colo­niales, appli­qué par­tout ailleurs au moment des Indépendances, notam­ment afri­caines. Depuis lors, l’Assemblée géné­rale de l’ONU, n’a tou­jours pas recon­nu le main­tien de Mayotte au sein de la République fran­çaise, dont le veto neu­tra­lise les fon­de­ments les plus élé­men­taires du droit inter­na­tio­nal. »

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Un second réfé­ren­dum est orga­ni­sé uni­que­ment à Mayotte en 1976 : 99 % des Mahorais sont favo­rables au rat­ta­che­ment de leur île à la France. Une nou­velle consul­ta­tion inter­vient en mars 2009 : le oui l’emporte à plus de 95 %. Deux ans plus tard, en 2011, Mayotte devient le 101e dépar­te­ment fran­çais, puis, en 2014, une région fran­çaise ultra­pé­ri­phé­rique, de fait membre de l’Union euro­péenne. Mais, le conflit diplo­ma­tique per­dure. L’assemblée géné­rale de l’ONU, donne rai­son à l’Union des Comores et affirme « la néces­si­té de res­pec­ter l’unité et l’intégralité de l’archipel des Comores com­po­sé des îles d’Anjouan, de la Grande-Comore, de Mayotte et de Mohéli. » Toutes les orga­ni­sa­tions régio­nales dont l’Union afri­caine et la Ligue des États arabes condamnent éga­le­ment les réfé­ren­dums et le scru­tin orga­ni­sés par la France pour faire de Mayotte un dépar­te­ment fran­çais. L’île reste un sujet de reven­di­ca­tion de la part des Comores et une ques­tion qui res­sur­git régu­liè­re­ment dans le débat poli­tique : l’île de Mayotte est como­rienne et doit réin­té­grer son giron natu­rel. 

Naturellement, lorsque nous lisons le poète William Souny, nous sommes loin du para­dis, mais dans un pay­sage : cloué par les ailes – à la muraille des lagons. En des poèmes forts et conden­sés, sans aucun misé­ra­bi­lisme ni trompe-l’œil, Souny écrit l’envers de la carte pos­tale (Nous sommes à bout de fable) : sous un soleil de noyés. William Souny n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’avant Mayotte sui­cide, il a publié Notes como­riennes pour un comi­té de rivages (2002) : « Les îles brûlent. Inguérissable et fon­da­trice bles­sure de la mer sans fin cau­té­ri­sée au fer des tra­ver­sées… » ; puis, Comores en flammes (2010) : « De Mayotte à Moroni, les lunes sont froides comme une lame aux gorges nues de l’avenir. » Mayotte sui­cide sui­vi de Le prin­cipe Archipel, par­achève une tri­lo­gie poé­tique qui gagne­rait à être réunie en un seul volume.

Les poèmes de Souny sont inci­sifs (dans le ciel déman­te­lé du cri), lapi­daires (sur cet éden empoi­son­né), cou­pants (sur les poi­trines ensan­glan­tées – de la morgue pré­fec­to­rale), à l’instar du drame que vit l’archipel tout entier : Il y a des hommes – qui saignent – noir – sous le grand cha­pi­teau des tem­pêtes. Souny n’élude rien et sur­tout pas le sort réser­vé aux « migrants ». Car, en effet, pour fran­chir les 70 km qui séparent Mayotte d’Anjouan, l’une des trois îles de l’Union des Comores, les pas­seurs font payer entre 300 et 500 euros pour une tra­ver­sée en kwas­sa, une pirogue à moteur. La dépar­te­men­ta­li­sa­tion de l’île a accen­tué la pres­sion migra­toire. Pendant que Mayotte pre­nait son essor, les trois autres îles qui com­posent l’Union des Comores étaient secouées par une ving­taine de coups d’État ou de ten­ta­tives avor­tées en 40 ans d’indépendance. Mais, là aus­si, il est néces­saire, nous écrit Souny, de pré­ci­ser pour la véri­té his­to­rique : « Les coups d’État eurent, par le pas­sé, bien sou­vent pour auxi­liaire, voire acteur de pre­mier plan, quand ce n’est pas ins­ti­ga­teur, le tris­te­ment célèbre Bob Denard, mer­ce­naire fran­çais notoire, qui laisse dans son sillage la mort par assas­si­nat de deux Présidents como­riens (Ali Soilihi en 1978, Ahmed Abdallah en 1989). On se sou­vient du scé­na­rio très média­tique de sa red­di­tion spec­ta­cu­laire, à Moroni, en octobre 1995, dans le cadre d’une opé­ra­tion inter­ar­mées que déclen­cha l’État fran­çais afin de neu­tra­li­ser son ser­vi­teur, au zèle incon­trô­lable et par trop encom­brant. » Aux Comores, le pro­duit inté­rieur brut est de 771 euros par habi­tant. Il est de 7.900 euros à Mayotte (31.500 euros en métro­pole). Ce fos­sé tra­gique fabrique des « clan­des­tins » à la chaîne. Mayotte, pour­tant, accu­mule les records. Le taux de chô­mage est de 27,1 %, avec plus de 50 % chez les jeunes ; la pau­vre­té : 84 % de la popu­la­tion vit avec moins de 900 euros par mois.

Cette île deve­nue le 101e dépar­te­ment fran­çais en 2011 fait face à une crise migra­toire qui dépasse lar­ge­ment les chiffres enre­gis­trés à Calais ou en Guyane : 41% des Mahorais sont « étran­gers » et plus de la moi­tié d’entre eux – la plu­part Comoriens – se trouve en situa­tion admi­nis­tra­tive irré­gu­lière et vivent dans des condi­tions épou­van­tables. Mais sont-ils vrai­ment des « étran­gers » en situa­tion irré­gu­lière, des « sans-papiers » ? Les Comoriens d’aujourd’hui, nous écrit encore Souny, ne sont en réa­li­té, dans l’île de Mayotte, ni des « étran­gers » ni des « clan­des­tins » : « Ils ne le sont qu’au regard d’une loi fran­çaise qui bal­ka­nise l’archipel et iden­ti­fie de jure Mayotte dans un sta­tut par ailleurs illé­gal du point de vue de l’ONU… » Rappelons au pas­sage qu’après des siècles de libre cir­cu­la­tion entre les dif­fé­rentes îles qui com­posent l’archipel des Comores, c’est bien le gou­ver­ne­ment d’Édouard Balladur qui a déci­dé le 18 jan­vier 1995, d’instaurer un visa aux condi­tions dra­co­niennes pour contrô­ler l’entrée des Comoriens sur le ter­ri­toire de Mayotte. Si pour l’Union des Comores et l’Union afri­caine, l’île de Mayotte est un ter­ri­toire occu­pé par une puis­sance étran­gère ; pour la France, elle fait en revanche par­tie, depuis le réfé­ren­dum de 1976, du ter­ri­toire fran­çais. Le « visa Balladur » est venu consa­crer encore davan­tage la sépa­ra­tion de l’île du reste de l’archipel. Principale et tra­gique consé­quence : le déve­lop­pe­ment d’une immi­gra­tion dite « illé­gale », qui ne cesse de croître, fau­chant la vie de plu­sieurs mil­liers de Comoriens ayant emprun­té les embar­ca­tions de for­tune que sont les kwas­sa, pour ral­lier l’île sœur. Un drame humain invi­sible en métro­pole, lorsqu’il n’est pas un sujet de raille­rie, comme en témoigne le Président Français Emmanuel Macron qui, le 2 juin 2017 lors d’une visite au Centre régio­nal de sur­veillance et de sau­ve­tage atlan­tique d’Etel (Morbihan), s’est « amu­sé » à dire que : « le kwas­sa-kwas­sa pêche peu, il amène du Comorien. »

Plus fon­da­men­ta­le­ment, pré­cise William Souny : « c’est la socié­té maho­raise dans son ensemble qui se déman­tèle sous les effets dévas­ta­teurs d’une mys­ti­fi­ca­tion poli­tique : le Département. La mar­chan­di­sa­tion géné­rale de la vie quo­ti­dienne qui l’accompagne à marche for­cée achève un double pro­ces­sus de dépen­dance et de dépos­ses­sion. Outre une expa­tria­tion plu­tôt mas­sive de la jeu­nesse, diplô­mée ou pas, vers La Réunion et la « Métropole », volent éga­le­ment en éclat les quelques équi­libres anthro­po­lo­giques déjà pré­caires d’une col­lec­ti­vi­té de vil­lages socia­le­ment reliés, à l’instar des quatre îles. S’il est cer­tain que « l’essor » éco­no­mique de Mayotte (somme toute rela­tif) exerce une force d’attraction sur les trois autres îles, il est non moins évident qu’une forme de cabo­tage insu­laire se pra­tique depuis des siècles dans l’archipel. » Tandis que des mesures concrètes de Paris se font déses­pé­ré­ment attendre sur l’île située à plus de 8.000 km de là, les ten­sions com­mu­nau­taires sont mon­tées d’un cran, notam­ment avec une vague de « déca­sages ». Il s’agit de raids menés par des col­lec­tifs de vil­la­geois visant à délo­ger manu mili­ta­ri les « migrants » – prin­ci­pa­le­ment como­riens – de leurs modestes logis. Les Comoriens sont accu­sés de vols et de vio­lences, mais aus­si d’être res­pon­sables de la satu­ra­tion invi­vable des écoles et des hôpi­taux de l’île. Les motifs pour les­quels les Syriens, les Irakiens, les Afghans, les Érythréens… ou les Comoriens tran­sitent d’un ter­ri­toire à l’autre sont dif­fé­rents, mais ils sont tous confron­tés à une poli­tique migra­toire qui est de fait un mur juri­dique, poli­tique et social de plus en plus infran­chis­sable. Les pro­cess admi­nis­tra­tifs pour se dépla­cer sont com­plexes et lourds. La plu­part des Comoriens pré­fèrent ris­quer leur vie en « voya­geant » dans des condi­tions inhu­maines. Tous mes migrants connaissent l’expulsion, le rejet par les popu­la­tions des pays qu’ils tra­versent, ain­si que la sépa­ra­tion fami­liale. Le drame des « migrants » como­riens est moins visible, voire car­ré­ment invi­sible, aux yeux du grand public et des médias, par rap­port au drame des migrants qui tran­sitent par la Méditerranée. Ce der­nier cas concerne plus de per­sonnes. Il y a aus­si la Guerre de Syrie, comme en Irak. Mais, le drame de Mayotte, bien que de moindre échelle, obéit aux mêmes res­sorts et abou­tit au même résul­tat : la mort de mil­liers de gens et une misère gran­dis­sante. Mayotte : un nau­frage fran­çais !

 

Malika des ver­tiges ; le deuxième livre que nous rece­vons de William Souny, est d’une fac­ture tout à fait dif­fé­rente, mais la dou­leur demeure : comme un soleil retom­bé der­rière l’épaule. Nous quit­tons l’océan Indien, pour gagner la métro­pole, Dunkerque, les plages du Nord et leurs dunes. Malika est une suite de poèmes por­tant sur le ver­tige de l’amour bles­sé : Un rivage brû­lait son cou­teau ver­sa­tile à l’envers des bles­sures. Parce que ce fut, au bout des môles, un impos­sible aimer. La peur de vivre encore au risque des marées. Il reste un sablier, celui de l’écriture, à ren­ver­ser tou­jours dans l’inachèvement ver­ti­cal des prin­temps.

Avec William Souny, nous sommes loin de l’indifférence des uns comme des poèmes de cir­cons­tance des autres. Je parle de ces poèmes écrits en ver­sant des larmes de cro­co­diles devant les images dif­fu­sées en boucle par les chaines-pou­belles de l’information jetable. Le poète fait corps avec un pays, avec un peuple et ses drames. Souny dit Mayotte et à tra­vers l’île, le monde. Si l’on parle d’un poète, c’est pour essayer de par­ta­ger avec d’autres un vécu poé­tique auquel on croit comme à une richesse pour beau­coup, sinon pour tous. La poé­sie nous aide à vivre. Gageons, comme l’espérait mon com­pa­triote nor­mand, le lin­guiste Georges Mounin, que la morale du lec­teur soit ana­logue à celle du poète : il faut se confier, tou­jours, à ce qu’on res­sent, car ce serait un triste métier que de se men­tir et de men­tir aux autres, pour la gloire. Mais cela existe. On peut néan­moins se réjouir que des poèmes, tels que ceux de Souny, res­sus­citent ce que nous sommes : des êtres encore vivants et non des robots condi­tion­nés qua­si tota­le­ment par les médias et l’environnement ; des êtres lut­tant pour ne pas se lais­ser pos­sé­der, pour conti­nuer, pour pro­pa­ger une image de l’espèce humaine à notre image.

« Frères humains qui après nous vivez… »

L’apostrophe de François Villon nous parle encore.

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).