Un chèque en blanc est le pre­mier vol­ume de la nou­velle col­lec­tion (« Le bruit que ça fait », axée sur les mono­gra­phies, les antholo­gies ou les textes théoriques) des édi­tions clarisse, et qui, con­sacré à Jean-Claude Touzeil, nous fait décou­vrir, redé­cou­vrir ou appro­fondir (c’est selon), l’œuvre et la vie de ce poète sin­guli­er. Colosse au regard intense, à la barbe épaisse. Est-il un descen­dant de viking ou de bate­lier de la Vol­ga (où plutôt de la Vlta­va) ? Sans doute un peu des deux, puisque qu’il est né en 1946, dans la Manche, d’un père nor­mand et d’une mère slo­vaque, Gita et Léo, qui s’étaient ren­con­trés et aimés (pour ne plus se quit­ter)  dans un camp en Alle­magne, durant la Sec­onde Guerre mondiale.

 

Enfance

Dans un camp de prisonniers
Papa
Fait l’amour
Avec Maman

 

Au jardin de l’enfance
Mon père arrose
Ses roses
Et ses pommes de terre
Et ma mère
Lave le linge
Des gens du village

Au ciel de mon enfance
Mon père taille
Et retaille
La haie du jardin
Et ma mère
Fait la cuisine
Du ménage

 

Route de mon enfance
Mon père
Enfourche son vélo
Pour aller à l’usine
Et ma mère
Travaille
A la ferme voisine

Dimanche de l’enfance
Mon père à l’aube
Part à la pêche
En rivière
Et ma mère
Par­le avec un accent
De Tchécoslovaquie

 

Vil­lage de l’enfance
Papa
Plante
Des chrysanthèmes
Et ma mère
Dis­ent les commères
N’est qu’une étrangère

(..)

Jean-Claude Touzeil est con­nu pour avoir créé et ani­mé le « Print­emps de Durcet » (qui a réu­ni durant vingt années, des poètes, le temps d’un week-end dans l’Orne, en Nor­mandie), puis le « Chemin des poètes ». Jean-Claude Touzeil est réputé pour être un poète pop­u­laire (adjec­tif, dont Eric Séné­cal  donne la déf­i­ni­tion suiv­ante : « appar­te­nance au peu­ple et respect de la dif­férence et de l’intelligence de tous »), qui a pub­lié une grande quan­tité de pla­que­ttes et donne volon­tiers dans l’humour. Est-ce que tout est dit pour autant ? Non. Eric Séné­cal, que l’on sent en empathie et en sym­pa­thie avec le poète, mais sans com­plai­sance aucune, nous démon­tre, au sein de son étude (qui précède le choix de poèmes de Touzeil), et nous acquiesçons au fil des pages, que l’itinéraire comme l’œuvre de Touzeil sont bien plus rich­es et com­plex­es qu’il n’y parait. Séné­cal nous dit, que la pre­mière car­ac­téris­tique du tra­vail de Touzeil, poète qui « human­ise », est « une retenue de l’ego, une pudeur sans effort, une mal­ice sans aigreur, des évi­dences dans les mots con­tre toute fatal­ité. Sa sim­plic­ité vir­tu­ose et son respect de la vie. » Cela s’explique sans doute par son par­cours. Fils d’un com­mis de ferme et d’une émi­grée slo­vaque qui tra­vaille dans les fer­mes, le « fils de l’étrangère », ne se plain­dra jamais (« on ne man­quait de rien »), puisant dans ses orig­ines mod­estes, son amour de la nature et des hum­bles, des vrais gens. Il parvient, grâce à des bours­es,  à faire des études (il obtient une licence de Let­tres mod­ernes et entame une maîtrise sur Jean Giono, son auteur fétiche, qui l’invite chez lui, à Manosque), ren­con­tre et épouse Flo­ra, avec qui, il va vivre à tra­vers le monde, « ouvrant grands les yeux, les oreilles et le cœur », les expéri­ences les plus rich­es, qui nour­riront son œuvre, qui relève de la Poésie vécue. Enseignants dans le cadre de la coopéra­tion, le cou­ple se trou­ve au Nigéria en 1972, au Viêt-Nam en 1973,  au Camer­oun et au Maroc ; pays où ils tra­versent, c’est selon, l’injustice, la guerre, la dic­tature, l’oppression colo­niale (et autres gan­grènes, vues, vécues et con­statées, sur le ter­rain, comme on dit et non devant sa TV, par le poète, qui ne man­quera jamais de les dénon­cer) et pour finir, en Bre­tagne et en Nor­mandie, liant à chaque pas­sage des ami­tiés, comme avec le poète camer­ounais René Philombe, le cher Jean Sénac, à Alger, ou le romanci­er maro­cain Mohammed Choukri. Ces expéri­ences ont forgé et l’homme et son poème.

 

Batouré

- Batouré, batouré
Ta peau blanche est une provocation.
Que viens-tu faire au village ?
— Je viens en ami voir la femme Afrique
Afrique aux seins nus.

 

- Batouré, batouré
Afrique n’est pas ta mère.
Que viens-tu faire au village ?
— Je viens voir les seins de la femme Afrique
Se bal­ancer tout doucement
Tan­dis qu’elle pile le manioc.

- Batouré, batouré
Afrique n’est pas ta femme.
Que viens-tu faire au village ?
— Je viens atten­dre le soir
Pour voir au clair de lune
La femme Afrique toute nue
Et mor­dre le bout de ses seins.

 

- Batouré, batouré
Si tu viens ce soir au village,
Moi j’i­rai demain dans ta ville
Pour bais­er ta salope
De femme Europe.

De l’œuvre poé­tique (con­sti­tuée d’une quar­an­taine de pla­que­ttes, trop sou­vent con­fi­den­tielles ou épuisées) de Jean-Claude Touzeil, Eric Séné­cal, nous dit, ce que con­firme le choix qui est don­né à lire dans la deux­ième par­tie du livre : « qu’elle est un melt­ing-pot à son image. Il n’a jamais adop­té de pos­ture d’écriture, sinon celle de son bon plaisir. Cer­tains livres sont com­posés de poèmes aux rimes et asso­nances assumées, d’autres relèvent d’une rigueur liée à la con­trainte qu’il se fixe », mais, pour­suit Séné­cal : « Pétil­lant, pres­tidig­i­ta­teur des mots, acces­si­ble, drôle, cette éti­quette de « poète facile », humoris­tique, nuit cepen­dant à Jean-Claude Touzeil… Son approche sen­si­ble et humaine des ren­con­tres en milieu sco­laire lui ont col­lé une éti­quette qui omet la part pro­fonde, inquié­tante, voire douloureuse de son travail. »

 

Big piz­za

(..)

 

Blaise Cen­drars arrive sur le port
Le monde entier dans sa valise
Cet homme que tu vois là-bas
Cul­ti­vait le tabac de Cuba
L’autre qui attend le bus
Etait hor­loger à Moscou
Tous les pigeons par­lent pidgin
Pour aller voir la liberté
Il te faut pren­dre le bateau
U.S.A big pizza

Sous le pont de Brooklyn
Se shootent à la cocaïne
Les nièces de Marylin
Please give me a token
To go back to Hoboken
U.S.A big pizza

 

Et te voilà mal à l’aise
Dans la four­naise du subway
Par­mi le flot du business
En route pour le climatisé
L’at­taché-case comme un boulet
D’un même pas robotisé
Tan­dis qu’au fond des couloirs
Se déchirent les cris nègres
D’une trompette ou d’un saxo
Et que se désax­ent les hanches
D’une gazelle de couleur
U.S.A big pizza

Le petit cireur de Prévert
Débor­de de la carte postale
La mis­ère en couleur by de luxe
Hurle la sirène des flics
Coca-cola ready to go
A la vit­rine de Times Square
Y’a de la bouffe et de la fesse
Pour con­som­mer toute la nuit
Mais dans le port de Baltimore
Les vieux dock­ers noirs en ont marre
De point­er à la soupe populaire
Et la pieu­vre de l’aquarium
Se fait un sacré sang d’encre
U.S.A big pizza

 

C’est le frère de Kerouac
Le mec en stop sur l’autoroute
Ou bien de Guthrie va savoir
Une amende de cent dollars
A qui pis­sera de travers
Un poète avec de la barbe
T’avait promis des feuilles d’herbe
Le temps se fige en cadillac
Sur les rives du lac Erié
Presque aus­si grand qu’une Belgique
Tu as ramassé deux galets
Pour les jeter à ton retour
Dans un étang près de chez toi
U.S.A big pizza

Dans la voiture à la radio
Une vieille chan­son de Joan
Te tra­verse la tête
En pas­sant l’Ohio
Sur la carte deux sauts de puce
Pour arriv­er à Columbus
On dit qu’en langue locale
Nia­gara veut dire tonnerre
I’m in love with you Vera
Un cri d’amour à la peinture
U.S.A big pizza

 

A tra­vers les gouttes de pluie
Tu dégueules avec Bob Dylan
Sur la chaîne des Appalaches
I’ve got more than a friend
Tu cherch­es les Indi­ens d’Amérique
Pour fumer le calumet de la paix
Mais ils dor­ment dans les réserves
On les a mis dans les musées
U.S.A big pizza

A Lan­cast­er South Ann Street
Après la chaleur du jour
On respire les soirs d’orage
Les gens passent sur le trottoir
Une fille à n’en plus pouvoir
Sur la route de l’abattoir
Des gamins dans le caniveau
Con­tre une épaule un transistor
Gueule en espag­nol à la mort
Une vieille femme du Mexique
Qui ne lira jamais Steinbeck
Fume un cig­a­re en secret
Many miles from home
U.S.A big pizza

 

Voici de nou­veau le slalom
Entre le canyon des buildings
New-York U.S.A au bout du boeing

Un chèque en blanc est sans con­teste un livre de poète, une ren­con­tre, qui mêle une approche humaine et cri­tique des plus fines, sous la plume d’Eric Séné­cal, à un choix exhaus­tif des poèmes et des reg­istres de l’auteur de Petits  cail­loux pour Gita.
Un chèque en blanc, rend jus­tice à un poète trop dis­cret, dont chaque poème est une main tendue.

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Christophe Dauphin

Poète, essay­iste et cri­tique lit­téraire, Secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonan­court, Nor­mandie, en France) est directeur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www.leshommessansepaules.com).

Il est l’auteur de deux anthologies :

  • Les Riverains du feu, une antholo­gie émo­tiviste de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine, Le Nou­v­el Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falais­es, édi­tions clarisse, 2011

Il est égale­ment l’au­teur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011–2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réal­isme (Sil­vana édi­to­ri­ale, 2010) ou Ilar­ie Voron­ca, le poète inté­gral (Editinter/Rafael de Sur­tis, 2011).