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Un chèque en blanc

Par | 2018-01-21T21:27:59+00:00 4 janvier 2013|Catégories : Critiques|

Un chèque en blanc est le pre­mier volume de la nou­velle col­lec­tion (« Le bruit que ça fait », axée sur les mono­gra­phies, les antho­lo­gies ou les textes théo­riques) des édi­tions cla­risse, et qui, consa­cré à Jean-Claude Touzeil, nous fait décou­vrir, redé­cou­vrir ou appro­fon­dir (c’est selon), l’œuvre et la vie de ce poète sin­gu­lier. Colosse au regard intense, à la barbe épaisse. Est-il un des­cen­dant de viking ou de bate­lier de la Volga (où plu­tôt de la Vltava) ? Sans doute un peu des deux, puisque qu’il est né en 1946, dans la Manche, d’un père nor­mand et d’une mère slo­vaque, Gita et Léo, qui s’étaient ren­con­trés et aimés (pour ne plus se quit­ter)  dans un camp en Allemagne, durant la Seconde Guerre mon­diale.

 

Enfance

Dans un camp de pri­son­niers
Papa
Fait l’amour
Avec Maman

 

Au jar­din de l’enfance
Mon père arrose
Ses roses
Et ses pommes de terre
Et ma mère
Lave le linge
Des gens du vil­lage

Au ciel de mon enfance
Mon père taille
Et retaille
La haie du jar­din
Et ma mère
Fait la cui­sine
Du ménage

 

Route de mon enfance
Mon père
Enfourche son vélo
Pour aller à l’usine
Et ma mère
Travaille
A la ferme voi­sine

Dimanche de l’enfance
Mon père à l’aube
Part à la pêche
En rivière
Et ma mère
Parle avec un accent
De Tchécoslovaquie

 

Village de l’enfance
Papa
Plante
Des chry­san­thèmes
Et ma mère
Disent les com­mères
N’est qu’une étran­gère

(..)

Jean-Claude Touzeil est connu pour avoir créé et ani­mé le « Printemps de Durcet » (qui a réuni durant vingt années, des poètes, le temps d’un week-end dans l’Orne, en Normandie), puis le « Chemin des poètes ». Jean-Claude Touzeil est répu­té pour être un poète popu­laire (adjec­tif, dont Eric Sénécal  donne la défi­ni­tion sui­vante : « appar­te­nance au peuple et res­pect de la dif­fé­rence et de l’intelligence de tous »), qui a publié une grande quan­ti­té de pla­quettes et donne volon­tiers dans l’humour. Est-ce que tout est dit pour autant ? Non. Eric Sénécal, que l’on sent en empa­thie et en sym­pa­thie avec le poète, mais sans com­plai­sance aucune, nous démontre, au sein de son étude (qui pré­cède le choix de poèmes de Touzeil), et nous acquies­çons au fil des pages, que l’itinéraire comme l’œuvre de Touzeil sont bien plus riches et com­plexes qu’il n’y parait. Sénécal nous dit, que la pre­mière carac­té­ris­tique du tra­vail de Touzeil, poète qui « huma­nise », est « une rete­nue de l’ego, une pudeur sans effort, une malice sans aigreur, des évi­dences dans les mots contre toute fata­li­té. Sa sim­pli­ci­té vir­tuose et son res­pect de la vie. » Cela s’explique sans doute par son par­cours. Fils d’un com­mis de ferme et d’une émi­grée slo­vaque qui tra­vaille dans les fermes, le « fils de l’étrangère », ne se plain­dra jamais (« on ne man­quait de rien »), pui­sant dans ses ori­gines modestes, son amour de la nature et des humbles, des vrais gens. Il par­vient, grâce à des bourses,  à faire des études (il obtient une licence de Lettres modernes et entame une maî­trise sur Jean Giono, son auteur fétiche, qui l’invite chez lui, à Manosque), ren­contre et épouse Flora, avec qui, il va vivre à tra­vers le monde, « ouvrant grands les yeux, les oreilles et le cœur », les expé­riences les plus riches, qui nour­ri­ront son œuvre, qui relève de la Poésie vécue. Enseignants dans le cadre de la coopé­ra­tion, le couple se trouve au Nigéria en 1972, au Viêt-Nam en 1973,  au Cameroun et au Maroc ; pays où ils tra­versent, c’est selon, l’injustice, la guerre, la dic­ta­ture, l’oppression colo­niale (et autres gan­grènes, vues, vécues et consta­tées, sur le ter­rain, comme on dit et non devant sa TV, par le poète, qui ne man­que­ra jamais de les dénon­cer) et pour finir, en Bretagne et en Normandie, liant à chaque pas­sage des ami­tiés, comme avec le poète came­rou­nais René Philombe, le cher Jean Sénac, à Alger, ou le roman­cier maro­cain Mohammed Choukri. Ces expé­riences ont for­gé et l’homme et son poème.

 

Batouré

– Batouré, batou­ré
Ta peau blanche est une pro­vo­ca­tion.
Que viens-tu faire au vil­lage ?
– Je viens en ami voir la femme Afrique
Afrique aux seins nus.

 

– Batouré, batou­ré
Afrique n’est pas ta mère.
Que viens-tu faire au vil­lage ?
– Je viens voir les seins de la femme Afrique
Se balan­cer tout dou­ce­ment
Tandis qu’elle pile le manioc.

– Batouré, batou­ré
Afrique n’est pas ta femme.
Que viens-tu faire au vil­lage ?
– Je viens attendre le soir
Pour voir au clair de lune
La femme Afrique toute nue
Et mordre le bout de ses seins.

 

– Batouré, batou­ré
Si tu viens ce soir au vil­lage,
Moi j’irai demain dans ta ville
Pour bai­ser ta salope
De femme Europe.

De l’œuvre poé­tique (consti­tuée d’une qua­ran­taine de pla­quettes, trop sou­vent confi­den­tielles ou épui­sées) de Jean-Claude Touzeil, Eric Sénécal, nous dit, ce que confirme le choix qui est don­né à lire dans la deuxième par­tie du livre : « qu’elle est un mel­ting-pot à son image. Il n’a jamais adop­té de pos­ture d’écriture, sinon celle de son bon plai­sir. Certains livres sont com­po­sés de poèmes aux rimes et asso­nances assu­mées, d’autres relèvent d’une rigueur liée à la contrainte qu’il se fixe », mais, pour­suit Sénécal : « Pétillant, pres­ti­di­gi­ta­teur des mots, acces­sible, drôle, cette éti­quette de « poète facile », humo­ris­tique, nuit cepen­dant à Jean-Claude Touzeil… Son approche sen­sible et humaine des ren­contres en milieu sco­laire lui ont col­lé une éti­quette qui omet la part pro­fonde, inquié­tante, voire dou­lou­reuse de son tra­vail. »

 

Big piz­za

(..)

 

Blaise Cendrars arrive sur le port
Le monde entier dans sa valise
Cet homme que tu vois là-bas
Cultivait le tabac de Cuba
L’autre qui attend le bus
Etait hor­lo­ger à Moscou
Tous les pigeons parlent pid­gin
Pour aller voir la liber­té
Il te faut prendre le bateau
U.S.A big piz­za

Sous le pont de Brooklyn
Se shootent à la cocaïne
Les nièces de Marylin
Please give me a token
To go back to Hoboken
U.S.A big piz­za

 

Et te voi­là mal à l’aise
Dans la four­naise du sub­way
Parmi le flot du busi­ness
En route pour le cli­ma­ti­sé
L’attaché-case comme un bou­let
D’un même pas robo­ti­sé
Tandis qu’au fond des cou­loirs
Se déchirent les cris nègres
D’une trom­pette ou d’un saxo
Et que se désaxent les hanches
D’une gazelle de cou­leur
U.S.A big piz­za

Le petit cireur de Prévert
Déborde de la carte pos­tale
La misère en cou­leur by de luxe
Hurle la sirène des flics
Coca-cola rea­dy to go
A la vitrine de Times Square
Y’a de la bouffe et de la fesse
Pour consom­mer toute la nuit
Mais dans le port de Baltimore
Les vieux dockers noirs en ont marre
De poin­ter à la soupe popu­laire
Et la pieuvre de l’aquarium
Se fait un sacré sang d’encre
U.S.A big piz­za

 

C’est le frère de Kerouac
Le mec en stop sur l’autoroute
Ou bien de Guthrie va savoir
Une amende de cent dol­lars
A qui pis­se­ra de tra­vers
Un poète avec de la barbe
T’avait pro­mis des feuilles d’herbe
Le temps se fige en cadillac
Sur les rives du lac Erié
Presque aus­si grand qu’une Belgique
Tu as ramas­sé deux galets
Pour les jeter à ton retour
Dans un étang près de chez toi
U.S.A big piz­za

Dans la voi­ture à la radio
Une vieille chan­son de Joan
Te tra­verse la tête
En pas­sant l’Ohio
Sur la carte deux sauts de puce
Pour arri­ver à Columbus
On dit qu’en langue locale
Niagara veut dire ton­nerre
I’m in love with you Vera
Un cri d’amour à la pein­ture
U.S.A big piz­za

 

A tra­vers les gouttes de pluie
Tu dégueules avec Bob Dylan
Sur la chaîne des Appalaches
I’ve got more than a friend
Tu cherches les Indiens d’Amérique
Pour fumer le calu­met de la paix
Mais ils dorment dans les réserves
On les a mis dans les musées
U.S.A big piz­za

A Lancaster South Ann Street
Après la cha­leur du jour
On res­pire les soirs d’orage
Les gens passent sur le trot­toir
Une fille à n’en plus pou­voir
Sur la route de l’abattoir
Des gamins dans le cani­veau
Contre une épaule un tran­sis­tor
Gueule en espa­gnol à la mort
Une vieille femme du Mexique
Qui ne lira jamais Steinbeck
Fume un cigare en secret
Many miles from home
U.S.A big piz­za

 

Voici de nou­veau le sla­lom
Entre le canyon des buil­dings
New-York U.S.A au bout du boeing

Un chèque en blanc est sans conteste un livre de poète, une ren­contre, qui mêle une approche humaine et cri­tique des plus fines, sous la plume d’Eric Sénécal, à un choix exhaus­tif des poèmes et des registres de l’auteur de Petits  cailloux pour Gita.
Un chèque en blanc, rend jus­tice à un poète trop dis­cret, dont chaque poème est une main ten­due.

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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