> Catherine Mafaraud-Leray et Michel Merlen, La Mort, c’est nous…

Catherine Mafaraud-Leray et Michel Merlen, La Mort, c’est nous…

Par | 2018-01-21T18:50:05+00:00 10 juin 2012|Catégories : Catherine Mafaraud-Leray, Critiques, Michel Merlen|

Les publi­ca­tions de Catherine Mafaraud-Leray et de Michel Merlen sont rares. Ils n’ont jamais cher­ché à se mon­trer et encore moins à « faire car­rière ». Mais est-ce bien cela la poé­sie : faire car­rière ? Michel Merlen répond : vous ne par­vien­drez pas à assas­si­ner le désir – légis­la­teurs ano­nymes de l’obèse et de la vacui­té.

Discrets, ils le sont, même à l’heure d’Internet. Merlen se fît remar­quer dans la revue Poésie 1 n°19, en 1971. Le poète a alors trente-et un ans et vient de don­ner Les Fenêtres bleues (1969) et Fracture du soleil (1970). Le poème mer­lé­nien que nous connais­sons est déjà là : lan­gage concis et épu­ré, ton per­son­nel et exi­geant, images dénuées de fio­ri­ture et sans trompe l’œil : je chante comme par MIRACLE – dans le NOIR qui brille – un long bras sur la face. Il ne res­semble à aucun autre, balle per­due au fond de quelque tiroir. Homme bles­sé, Merlen ! Poète de la faille, de la frac­ture, d’un quo­ti­dien sans illu­sion (ça suf­fit de mar­cher pour rien dans l’incendie du quo­ti­dien), sans aucun doute, mais ne fai­sons pas fausse route, même si la ten­ta­tion est grande : rien à voir avec le mythe du « poète mau­dit » ou celui du « poète triste ». Merlen le dit lui-même : Je veux qu’on le sache – j’ai de l’admiration – pour tout ce qui est vivant, sans jamais rien cacher de sa fêlure, qui ira mal­heu­reu­se­ment en gran­dis­sant : j’ai des balafres j’ai des plaies – Je sors des hôpi­taux – pour me soi­gner – au vent cin­glant des villes – à l’iode du sou­rire des filles – mais le métro mâche mes mots – les voi­tures m’évitent – je glisse sur les bou­le­vards – comme une boule de billard. Dans C’est nous, la mort…, Merlen écrit encore, rela­tant un inter­ne­ment et ses méthodes bar­bares : Ils ont fouillé ma valise. Inventaire. Pyjama. Tutoiement d’office. Je n’ai plus d’identité. Ils ont pris ma carte. Mon car­net d’adresses. Je n’ai plus d’amis. Couloir de morgue qui mène à la phar­ma­cie. Piqûre de valium. Chambre lugubre comme un dimanche de novembre. Lit paillaisse. Eau de Javel. Plus de musique pour résis­ter au temps. Pas de sty­lo pour écrire l’urgence. Rien. Personne. Sans pro­fes­sion. Sans domi­cile. Divorcé d’avec le monde. A force d’aller à l’hôpital on finit par y res­ter. 

Catherine Mafaraud-Leray et Michel Merlen : "La Mort, c’est nous…" (2012). 130 pages, 10 €, éditions Gros Textes (Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes).

Catherine Mafaraud-Leray et Michel Merlen, La Mort, c’est nous… (2012). 130 pages, 10 €, édi­tions Gros Textes (Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes).

Merlen n’a jamais ces­sé d’écrire (est-ce seule­ment envi­sa­geable ?), mais les abîmes le dévorent : comme si – le per­mis de vivre – était refu­sé. Merlen lutte pour retrou­ver le souffle de l’enfance – les paroles de l’enthousiasme. Merlen n’accepte pas de mou­rir : je n’accepte pas que le sexe de la poé­sie – ne fleu­risse plus dans la galaxie du vivre. Cinq livres entre 1983 et 2011, c’est peu, diront cer­tains. Ce n’est pas si mal, à mon avis, car à l’encontre de ceux (et ils sont légions) qui publient à tour de bras et confondent le folk­lore et le fatum humain, Merlen oppose son vivre, son devoir de regard, avec exi­gence : ne laisse pas aller le monde – sans toi – pri­vi­lé­gie l’excès – reste – éteins le mal­heur – et vois. Ces pro­pos sont tout aus­si valables pour Catherine Mafaraud-Leray, que l’on découvre, tout comme Merlen, dans Poésie 1, la revue de Jean Breton. Il s’agit du n°74, « Les Poètes et le Diable », en 1980. Celle qui se nomme Katrine Mafaraud est alors âgée de trente-trois ans. Elle a publié trois recueils, dont le déton­nant : Je suis laide aujourd’hui comme une cathé­drale (1978). Si j’écris que ce livre est déton­nant, c’est qu’il fut reçu ain­si, tran­chant radi­ca­le­ment par ses cris et sa vio­lence, d’avec la pro­duc­tion poé­tique de l’époque. Catherine Mafaraud-Leray publie, par la suite, dix recueils et pla­quettes, dont : Dites-le aux dah­lias, aux cra­pauds et aux chiens (2005) et Un os d’arrogance entre les reins (2010). Comme chez Merlen, mais dans un registre et une poé­tique qui lui sont propres, Mafaraud-Leray écrit, non sans humour noir ou iro­nie, l’urgence dans l’urgence, sous la crasse hor­rible et vio­lente du jour qui monte : celle du corps, de l’amour, de la mort, des duos de mâchoires qui s’affrontent, des ombres qui se mordent, de la jouis­sance et des sexes qui s’avalent, la déchi­rure du désir, avec la liber­té pour seul vice. On com­pren­dra donc aisé­ment ce qui a pu rap­pro­cher Catherine Mafaraud-Leray et Michel Merlen. Dès main­te­nant, il est mani­feste, que C’est nous la mort… de Catherine Mafaraud-Leray et de Michel Merlen est vécu et res­sen­ti vita­le­ment : La mort vien­dra – Je sais – mais je vivrai d’abord… C’est nous la mort – joyeuse comme un faire-part, écrit Merlen. Mafaraud-Leray y ajoute sa vio­lence et sa révolte : Le corps est un égout – Qui se vomit dedans – Les arbres mes com­plices – Dans un filet de cygnes – Me tendent leurs cous noirs – Et leur corde gelée. La poé­sie de Mafaraud et de Merlen, et C’est nous la mort… le confirme, est une ten­sion extrême de tout l’être hors de lui-même vers sa véri­té, qui nous arrache enfin des cris qui peuvent bien s’exténuer et se rui­ner, mais dont il reste tou­jours assez d’éclats dans l’air pour que  nous nous enten­dions au moins une fois aimer et vivre, pour que nous enten­dions ces cris qui ne nous appar­tiennent plus dès qu’ils ont quit­té nos lèvres, qui ne sont plus à per­sonne parce qu’ils sont ceux de l’homme dans la soli­tude et dans l’amour.

mm

Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

Sommaires