Les pub­li­ca­tions de Cather­ine Mafa­raud-Ler­ay et de Michel Merlen sont rares. Ils n’ont jamais cher­ché à se mon­tr­er et encore moins à « faire car­rière ». Mais est-ce bien cela la poésie : faire car­rière ? Michel Merlen répond : vous ne parvien­drez pas à assas­sin­er le désir – lég­is­la­teurs anonymes de l’obèse et de la vacuité.

Dis­crets, ils le sont, même à l’heure d’Internet. Merlen se fît remar­quer dans la revue Poésie 1 n°19, en 1971. Le poète a alors trente-et un ans et vient de don­ner Les Fenêtres bleues (1969) et Frac­ture du soleil (1970). Le poème mer­lénien que nous con­nais­sons est déjà là : lan­gage con­cis et épuré, ton per­son­nel et exigeant, images dénuées de fior­i­t­ure et sans trompe l’œil : je chante comme par MIRACLE – dans le NOIR qui brille – un long bras sur la face. Il ne ressem­ble à aucun autre, balle per­due au fond de quelque tiroir. Homme blessé, Merlen ! Poète de la faille, de la frac­ture, d’un quo­ti­di­en sans illu­sion (ça suf­fit de marcher pour rien dans l’incendie du quo­ti­di­en), sans aucun doute, mais ne faisons pas fausse route, même si la ten­ta­tion est grande : rien à voir avec le mythe du « poète mau­dit » ou celui du « poète triste ». Merlen le dit lui-même : Je veux qu’on le sache – j’ai de l’admiration – pour tout ce qui est vivant, sans jamais rien cacher de sa fêlure, qui ira mal­heureuse­ment en gran­dis­sant : j’ai des bal­afres j’ai des plaies – Je sors des hôpi­taux – pour me soign­er – au vent cinglant des villes – à l’iode du sourire des filles – mais le métro mâche mes mots – les voitures m’évitent – je glisse sur les boule­vards – comme une boule de bil­lard. Dans C’est nous, la mort…, Merlen écrit encore, rela­tant un interne­ment et ses méth­odes bar­bares : Ils ont fouil­lé ma valise. Inven­taire. Pyja­ma. Tutoiement d’office. Je n’ai plus d’identité. Ils ont pris ma carte. Mon car­net d’adresses. Je n’ai plus d’amis. Couloir de morgue qui mène à la phar­ma­cie. Piqûre de val­i­um. Cham­bre lugubre comme un dimanche de novem­bre. Lit pail­laisse. Eau de Jav­el. Plus de musique pour résis­ter au temps. Pas de sty­lo pour écrire l’urgence. Rien. Per­son­ne. Sans pro­fes­sion. Sans domi­cile. Divor­cé d’avec le monde. A force d’aller à l’hôpital on finit par y rester. 

Catherine Mafaraud-Leray et Michel Merlen : "La Mort, c’est nous…" (2012). 130 pages, 10 €, éditions Gros Textes (Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes).

Cather­ine Mafa­raud-Ler­ay et Michel Merlen, La Mort, c’est nous… (2012). 130 pages, 10 €, édi­tions Gros Textes (Font­fourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes).

Merlen n’a jamais cessé d’écrire (est-ce seule­ment envis­age­able ?), mais les abîmes le dévorent : comme si – le per­mis de vivre – était refusé. Merlen lutte pour retrou­ver le souf­fle de l’enfance – les paroles de l’enthousiasme. Merlen n’accepte pas de mourir : je n’accepte pas que le sexe de la poésie – ne fleurisse plus dans la galax­ie du vivre. Cinq livres entre 1983 et 2011, c’est peu, diront cer­tains. Ce n’est pas si mal, à mon avis, car à l’encontre de ceux (et ils sont légions) qui pub­lient à tour de bras et con­fondent le folk­lore et le fatum humain, Merlen oppose son vivre, son devoir de regard, avec exi­gence : ne laisse pas aller le monde – sans toi – priv­ilégie l’excès – reste – éteins le mal­heur – et vois. Ces pro­pos sont tout aus­si val­ables pour Cather­ine Mafa­raud-Ler­ay, que l’on décou­vre, tout comme Merlen, dans Poésie 1, la revue de Jean Bre­ton. Il s’agit du n°74, « Les Poètes et le Dia­ble », en 1980. Celle qui se nomme Katrine Mafa­raud est alors âgée de trente-trois ans. Elle a pub­lié trois recueils, dont le déton­nant : Je suis laide aujourd’hui comme une cathé­drale (1978). Si j’écris que ce livre est déton­nant, c’est qu’il fut reçu ain­si, tran­chant rad­i­cale­ment par ses cris et sa vio­lence, d’avec la pro­duc­tion poé­tique de l’époque. Cather­ine Mafa­raud-Ler­ay pub­lie, par la suite, dix recueils et pla­que­ttes, dont : Dites-le aux dahlias, aux cra­pauds et aux chiens (2005) et Un os d’arrogance entre les reins (2010). Comme chez Merlen, mais dans un reg­istre et une poé­tique qui lui sont pro­pres, Mafa­raud-Ler­ay écrit, non sans humour noir ou ironie, l’urgence dans l’urgence, sous la crasse hor­ri­ble et vio­lente du jour qui monte : celle du corps, de l’amour, de la mort, des duos de mâchoires qui s’affrontent, des ombres qui se mor­dent, de la jouis­sance et des sex­es qui s’avalent, la déchirure du désir, avec la lib­erté pour seul vice. On com­pren­dra donc aisé­ment ce qui a pu rap­procher Cather­ine Mafa­raud-Ler­ay et Michel Merlen. Dès main­tenant, il est man­i­feste, que C’est nous la mort… de Cather­ine Mafa­raud-Ler­ay et de Michel Merlen est vécu et ressen­ti vitale­ment : La mort vien­dra – Je sais – mais je vivrai d’abord… C’est nous la mort – joyeuse comme un faire-part, écrit Merlen. Mafa­raud-Ler­ay y ajoute sa vio­lence et sa révolte : Le corps est un égout – Qui se vom­it dedans – Les arbres mes com­plices – Dans un filet de cygnes – Me ten­dent leurs cous noirs – Et leur corde gelée. La poésie de Mafa­raud et de Merlen, et C’est nous la mort… le con­firme, est une ten­sion extrême de tout l’être hors de lui-même vers sa vérité, qui nous arrache enfin des cris qui peu­vent bien s’exténuer et se ruin­er, mais dont il reste tou­jours assez d’éclats dans l’air pour que  nous nous enten­dions au moins une fois aimer et vivre, pour que nous enten­dions ces cris qui ne nous appar­ti­en­nent plus dès qu’ils ont quit­té nos lèvres, qui ne sont plus à per­son­ne parce qu’ils sont ceux de l’homme dans la soli­tude et dans l’amour.

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Christophe Dauphin

Poète, essay­iste et cri­tique lit­téraire, Secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonan­court, Nor­mandie, en France) est directeur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www.leshommessansepaules.com).

Il est l’auteur de deux anthologies :

  • Les Riverains du feu, une antholo­gie émo­tiviste de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine, Le Nou­v­el Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falais­es, édi­tions clarisse, 2011

Il est égale­ment l’au­teur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011–2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réal­isme (Sil­vana édi­to­ri­ale, 2010) ou Ilar­ie Voron­ca, le poète inté­gral (Editinter/Rafael de Sur­tis, 2011).