> TROIS POÈTES POLYNÉSIENS (2) : FLORA AURIMA DEVATINE

TROIS POÈTES POLYNÉSIENS (2) : FLORA AURIMA DEVATINE

Par | 2018-07-11T12:34:19+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Christophe Dauphin, Essais & Chroniques|

             FLORA AURIMA DEVATINE ET LA PIROGUE DES MOTS

Issue d’une famille de métayers poly­né­siens, Flora Aurima-Devatine, née le 16 octobre 1942 au Pari, Tautira, presqu’île de Tahiti (« J’ai habi­té jusqu’à dix-sept ans au bout de la presqu’île, la par­tie la plus sau­vage de Tahiti, il n’y avait pas de route pour y arri­ver, il n’y avait que la pirogue »), a été pro­fes­seure d’espagnol et de tahi­tien au Lycée-Collège Pomare IV (Papeete) de 1968 à 1997, Déléguée d’État à la Condition Féminine de 1979 à 1984 et char­gée de cours au Service de la Promotion Universitaire puis à l’Université fran­çaise du Pacifique de 1987 à 1995, y ensei­gnant notam­ment la poé­sie poly­né­sienne. 

En 1996, en Polynésie fran­çaise, des ques­tions telles que « Y-a-t-il une lit­té­ra­ture ma’ohi ? » ou « Quelle langue d’écriture en Polynésie fran­çaise ? » étaient de celles que l’on posait aux Polynésiens. En l’an 2000, au Ministère de l’Outre-mer à Paris, on affir­mait : « Il n’y a pas de lit­té­ra­ture en Polynésie fran­çaise ! », comme il en existe aux Antilles, en Afrique. 

La paru­tion, en 2002, du pre­mier numé­ro de la revue lit­té­raire poly­né­sienne Littérama’ohi – Ramées de Littérature poly­né­sienne, fut un impla­cable démen­tie à toutes ces asser­tions. Flora Aurima-Devatine a été la pre­mière direc­trice (de 2002 à 2006) de cette revue. Elle a éga­le­ment été membre de nom­breuses asso­cia­tions fémi­nines et cultu­relles dont le club Tahiti/​Papeete du Soroptimist International Union fran­çaise, le Centre d’Information des Droits des femmes et des Familles (CIDFF) de la Polynésie fran­çaise, qu’elle a pré­si­dé, et le Conseil des femmes de Polynésie fran­çaise, dont elle est membre d’honneur, le centre d’accueil Pu o Te Hau pour les femmes vic­times de vio­lences conju­gales et intra­fa­mi­liales. 

Membre (et pré­si­dente) de l’Académie tahi­tienne (« Te Fare Vana’a ») depuis sa créa­tion en 1972, elle est l’auteure de poèmes en tahi­tien et en fran­çais. Les droits des femmes, leur rôle dans la trans­mis­sion de la culture, sont pré­gnants dans sa vie et dans son œuvre. 

Son enga­ge­ment en faveur de la langue rejoint le com­bat qu’elle mène en direc­tion de la condi­tion fémi­nine et de la culture ma’ohi. Présentant le livre, Au vent de la piro­guière – Tifaifai, Bruno Doucey écrit : Un enfant dans sa pirogue, « le ciel tout en haut » et « la mer tout autour ». Puis un che­min de vie, « l’impatience du temps », la crainte du départ… Il ne faut que quelques poèmes à Flora Aurima Devatine pour bros­ser le por­trait d’une enfance poly­né­sienne par­ta­gée entre le « res­pect ata­vique des mys­tères d’autrefois » et l’ouverture à d’autres hori­zons. 

Mais très vite le voyage de la vie se confond avec celui du lan­gage, oscil­lant entre ora­li­té et écri­ture. Un vent de liber­té se lève, qui fait avan­cer la pirogue des mots ; la poé­sie devient l’archipel de tous les pos­sibles. Si l’auteur a tenu à ras­sem­bler sa poé­sie sous le nom tahi­tien « Tifaifai », qui signi­fie patch­work, c’est que son œuvre, faite de pièces assem­blées, n’aspire qu’à « renouer, réno­ver et retres­ser la natte humaine ». 

 

À lire : Vaitiare, Humeurs (Polytram, 1980), Tergiversations et rêve­ries de l’écriture orale (Au Vent des îles, 1998), Au vent de la piro­guière, Tifaifai (Bruno Doucey, 2016).

Flora Aurima Devatine, Au vent de la piro­guière, Tifaifai, Editions Bruno Doucey, 2016.

L’ART DU PARIPARIFENUA 9

Sur la place qu’évente
la fraîche rosée des val­lées
               c’est l’heure du pari­pa­ri­fe­nua,
espace de res­sour­ce­ment,
chant-poème,
au ras de l’île.
En quête
de la pure har­mo­nie
des voix s’élèvent, sourdes, graves
 hymnes à la lettre, au ciel,
 à ceux des temps anciens :
Les hommes scandent sur les corps
 et dans les esprits mar­tèlent, enra­cinent
puis mesurent, équi­librent
 les per­çants, haut per­chées
des femmes qui, se fai­sant, rendent la conson­nance
 tan­dis que de timides, juvé­niles,
s’exercent à prendre place.
Scansion, détresse
et nos­tal­gie, sono­ri­tés immé­mo­riales,
pont pas­sé-pré­sent,
 pour remon­ter le temps, et confor­ter.
Sur les gra­dins
déser­tés, les Anciens se taisent,
lan­gueur et médi­ta­tion
dans l’attente d’un baume à l’âme.
Tous, sur la place, corps, chœur, et âmes,
Par le rythme, l’acceptation,
et la por­tée des sons, chant, musique
 et poé­sie, vibrent, ravis, à l’unisson,
dans l’harmonie sai­sie au fort,
par étapes, por­tée, légère,
écla­tante, dans les hau­teurs, de la mélo­pée.
Le pas­sé retrou­vé, ils s’en reviennent,
res­sour­cés, paci­fiés,
enhar­dis, vivants.

Flora DEVATINE
(Poème extraits de Au vent de la piro­guière, Tifaifai, éd. Bruno Doucey, 2016).

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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