> TROIS POÈTES POLYNÉSIENS (3) : CHANTAL T. SPITZ

TROIS POÈTES POLYNÉSIENS (3) : CHANTAL T. SPITZ

Par | 2018-07-11T12:25:40+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Christophe Dauphin, Essais & Chroniques|

                     CHANTAL T. SPITZ, POÈTE DES RÊVES ÉCRASÉS

Chantal T. Spitz est née le 18 novembre 1954 à Pape’ete (Tahiti). Elle est éle­vée à « l’occidentale » dans une famille bour­geoise, for­mant par­tie de l’aristocratie « demie » issue des unions entre les des­cen­dants des pre­miers colons et les filles des notables autoch­tones. Elle se détourne rapi­de­ment des auteurs fran­çais que lui impose le lycée pour décou­vrir les écri­vains océa­niens, sud-amé­ri­cains et plus lar­ge­ment toutes les lit­té­ra­tures issues des ex-colo­nies, avec les­quelles elle se sent une paren­té : elle tire de ses lec­tures l’impression de faire corps avec un corps de dou­leurs his­to­riques : « Je ne me sens pas liée aux pen­sants fran­çais sous pré­texte de langue com­mune. Je me sens déli­bé­ré­ment liée à tous les pen­sants colo­ni­sés à tous les sen­tant meur­tris parce que leur his­toire est la mienne leur déchi­rure est la mienne. »

Dès l’obtention de son bac­ca­lau­réat, elle part dans les années 70 à la ren­contre de son peuple et de sa culture, dans le Pacifique sud. Elle s’engage sur le front cultu­rel, indé­pen­dan­tiste, et par­ti­cipe éga­le­ment au mou­ve­ment anti-nucléaire (né après les pre­miers essais fran­çais de 1966), avant de deve­nir, tour à tour, ins­ti­tu­trice, conseillère péda­go­gique et conseillère tech­nique au Ministère de la Culture, mili­tant contre le néo-colo­nia­lisme, la réécri­ture de l’histoire qui per­pé­tue un mythe et fige les Tahitiens dans une cari­ca­ture de bon sau­vage : « Une image. C’est à ça qu’est réduit mon pays. À une image, sur laquelle sont pla­quées d’autres images : la vahine avec tous les phan­tasmes qui lui sont atta­chés. Depuis quelques années, la rejoint le täne tatoué, lui aus­si por­teur des phan­tasmes fémi­nins et sous cette image de carte pos­tale para­di­siaque, se battent des humains, englués dans des misères sans fond. Ces invi­sibles, ces inso­nores, ne sont pas le côté sombre d’un pays rêvé. Ils sont le sel et le ter­reau d’une socié­té tenue par une classe, qui s’étourdit de vani­tés de super­fi­cia­li­tés et érige des murs, afin de les invi­si­bi­li­ser les inso­no­ri­ser un peu plus chaque jour. J’ai pour elles, pour eux, une ten­dresse par­ti­cu­lière qui me les rendent bien plus aimables, dans le sens lit­té­ral du terme, que tous celles tous ceux, qui s’efforcent de prendre place sur l’image para­di­siaque. » 

Sa pre­mière publi­ca­tion, L’île des rêves écra­sés, pre­mier roman tahi­tien, davan­tage une épo­pée, nar­ra­tive, mêlant prose et poé­sie, impré­gné de tra­di­tion orale, publié en 1991, est salué en Polynésie fran­çaise, comme le seront nombre de ses publi­ca­tions, comme un évè­ne­ment et un scan­dale, allant des féli­ci­ta­tions les plus élo­gieuses aux condam­na­tions les plus fré­né­tiques. 

Saga fami­liale, avec l’amour en fil conduc­teur, dans une Polynésie nucléa­ri­sée et plon­gée dans un « malaise omni­pré­sent », L’île des rêves écra­sé, qui est éga­le­ment le pre­mier roman tahi­tien tra­duit en anglais, résonne comme un cri, dont les mots jaillissent pour com­battre le cli­ché de la vahi­né, des coco­tiers sur les plages pai­sibles, sym­boles d’une colo­ni­sa­tion, faite en dou­ceur. Ce livre est écrit avec l’encre noire de la révolte : véri­table bou­let pro­pul­sé dans le para­dis des lagons arti­fi­ciels des cli­chés 

L’auteure y raconte le des­tin d’une famille poly­né­sienne, mâti­née de Papa’a (étran­ger, blanc), sur trois géné­ra­tions comme autant de points de vue sur l’histoire de son peuple. Cri d’alarme pour une iden­ti­té en per­di­tion, révolte contre les dés­équi­libres éta­blis, chant d’amour pour ces hommes et ces femmes colo­ni­sés ; l’auteure décons­truit le mythe du bon sau­vage, décli­né depuis Bougainville par tant d’Européens, écri­vains, peintres ou pho­to­graphes, venus en Polynésie char­gés de leurs fan­tasmes et de leurs rêve­ries édé­niques. 

Ses bêtes noires ? Pierre Loti et son livre Le mariage de Loti (1880), dont les belles vahi­nés se pré­lassent au bord des lagons. Gauguin, dont les « sem­pi­ter­nelles mau­vaises repro­duc­tions » s’étalent dans les échoppes pour tou­ristes et dont le nom omni­pré­sent, « se confond avec les Marquises. » Enfin, toute « la lita­nie colo­nia­le­ment cor­recte », de ceux qui se sont sub­sti­tués aux noms de ses ancêtres. 

C’est donc, en toute logique, qu’en 2001, Chantal Spitz par­ti­cipe à la belle aven­ture de la revue lit­té­raire Littérama’ohi, crée en 2001, à l’initiative de la poète Flora Devatine et dont elle a pris la tête en 2007, pour attes­ter de l’existence d’une lit­té­ra­ture autoch­tone et en faire connaître la richesse et la spé­ci­fi­ci­té. Mais, n’allons pas trop vite ; pour Chantal Spitz, la lit­té­ra­ture n’a pas à être éti­que­tée, cloi­son­née, clas­si­fiée, elle est. Littérature : « Je ne rentre pas dans ce genre de débat qui à mon sens n’a, fina­le­ment, d’autre but que de refu­ser à la lit­té­ra­ture écrite en langue fran­çaise dans les actuelles colo­nies ou anciennes colo­nies fran­çaises l’existence en tant que lit­té­ra­ture. Elle a sa place dans la lit­té­ra­ture mon­diale et en étant qua­li­fiée elle est dis­qua­li­fiée. »

Ajoutons, bien évi­dem­ment, que la situa­tion de la femme pré­oc­cupe Chantal Spitz tout autant. Lorsque qu’un jour­na­liste (in outre­mers 360°) lui demande : « À l’époque pré-euro­péenne, la femme avait une place plus pré­pon­dé­rante, pour­quoi est-ce que cela a chan­gé ? » Chantal Spitz répond : « Les grands bou­le­ver­se­ments sociaux, poli­tiques, et éco­no­miques, dans notre pays, sont le résul­tat de la chris­tia­ni­sa­tion et de la colo­ni­sa­tion. Il n’est qu’à regar­der com­ment étaient consi­dé­rées les femmes euro­péennes au XVIII° siècle, pour com­prendre pour­quoi il était essen­tiel aux mâles euro­péens de repro­duire la même orga­ni­sa­tion sociale chez nous. Aujourd’hui, les femmes de la Polynésie fran­çaise ont le même sta­tut que les femmes du pays colo­ni­sa­teur chré­tien. Inférieur à celui de l’homme » 

Chantal SPITZ, L’Ile des rêves écra­sés, Les Éditions
de la plage, 1991. Rééd. Au Vent des Îles, 2003.

Il y a, à juste titre, que le mythe de la vahi­né révolte Chantal Spitz au plus haut point : « Une grande par­tie de mon tra­vail s’attèle à la décons­truc­tion de ce mythe, qui téta­nise les femmes de mon pays dans un car­can fabri­qué par l’Occident… Nous avons tro­qué notre iden­ti­té contre un mythe dont nous avons fait notre nou­velle iden­ti­té. Il n’est qu’à écou­ter cer­tains dis­cours autoch­tones, pour entendre le gouffre entre la per­cep­tion de nous-mêmes, fon­dée sur le mythe auquel nous nous effor­çons de cor­res­pondre et la nos­tal­gie de nous-mêmes, ampu­tés d’une iden­ti­té qui per­dure mal­gré tout… Je ne suis pas sûre que le sta­tut de la femme en Polynésie fran­çaise soit lié au mythe. Il s’agit plu­tôt d’une orga­ni­sa­tion sociale et poli­tique, orches­trée par les mâles au pou­voir depuis notre colo­ni­sa­tion. Il n’y a aucune dif­fé­rence entre le sta­tut de la femme en France et celui de la femme chez nous. »

Aujourd’hui retrai­tée de l’enseignement, mais non pas du com­bat, mère de trois gar­çons, Chantal Spitz, voix majeure de la vie artis­tique et intel­lec­tuelle poly­né­sienne, vit à Huahine (Îles sous le vent) sur le motu Maeva, où elle pour­suit son œuvre, qui exprime la dou­leur d’un peuple aux prises avec une his­toire colo­niale et en recon­quête de son iden­ti­té. 

Son pro­pos est aux anti­podes d’une subli­ma­tion aveugle, qui pla­ce­rait l’avenir du peuple poly­né­sien dans un retour à des temps mythiques. Consciente du risque de suc­com­ber au mythe inverse, de racines ima­gi­naires, de « sub­sti­tuer à la mytho­lo­gie for­gée par le colo­ni­sa­teur une contre-mytho­lo­gie », Chantal Spitz mène une réflexion plus ambi­tieuse sur l’identité océa­nienne. 

C’est ain­si, que dans un dis­cours, pro­non­cé le 26 juin 2008, devant l’Assemblée de Polynésie, elle put dénon­cer, avec une convic­tion affer­mie : « Le risque de tour­ner le mépris de nous-mêmes en conflits fra­tri­cides. Le risque de suc­com­ber à la mythi­sa­tion des ori­gines la célé­bra­tion de racines ima­gi­naires l’exaltation sec­taire de la culture tra­di­tion­nelle. Le risque de sub­sti­tuer à la mytho­lo­gie for­gée par le colo­ni­sa­teur une contre-mytho­lo­gie « un mythe posi­tif de [nous]-mêmes », nous enga­geant à notre tour sur le che­min d’une nou­velle dési­den­ti­fi­ca­tion. Nous sommes là pour un espoir une his­toire une mémoire. Nous sommes là pour deux mots, qui posent notre his­to­ri­ci­té avèrent notre tem­po­ra­li­té nous mettent en sono­ri­té : résis­tance, rési­gna­tion, ni l’un ni l’autre, et pour­tant l’un et l’autre. »

À lire : L’Ile des rêves écra­sés (Les Éditions de la plage, 1991. Rééd. Au Vent des Îles, 2003), Hombo, trans­crip­tion d’une bio­gra­phie (édi­tions Te Ite, 2002), Pensées inso­lentes et inutiles (Éditions Te Ite, 2006), Elles, terre d’enfance, roman à deux encres (Au Vent des Îles, 2011), Cartes pos­tales (Au Vent des îles, 2015). 
Ces hommes pâles, au corps dif­fé­rent, à la peau blanche, ont posé leur regard sur nos femmes.

 

Vahine7 mā’òhi 8 à la peau dorée

Fille du soleil
Fille de la lune
Longs che­veux noirs dérou­lés
Comme les cas­cades déva­lant les mon­tagnes
Grands yeux sombres
Comme la mer aux pro­fon­deurs infi­nies
Vahine mā’òhi 
Rayon de soleil
Poussière d’étoile
Éclat de lune
Mystérieuse le jour
Magique la nuit
Créée d’amour pour l’amour
Belle par­mi toutes les femmes
Rêve de l’homme blanc
Toujours dési­rée
Parfois aimée
Vahine mā’òhi 
Jalousée de la femme blanche

Chantal SPITZ
(Extrait de L’Ile des rêves écra­sés, Les Éditions de la plage, 1991. Rééd. Au Vent des Îles, 2003).

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Christophe Dauphin

Poète, essayiste et cri­tique lit­té­raire, Secrétaire géné­ral de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonancourt, Normandie, en France) est direc­teur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com).

Il est l’auteur de deux antho­lo­gies :

  • Les Riverains du feu, une antho­lo­gie émo­ti­viste de la poé­sie fran­co­phone contem­po­raine, Le Nouvel Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falaises, édi­tions cla­risse, 2011

Il est éga­le­ment l’auteur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réa­lisme (Silvana édi­to­riale, 2010) ou Ilarie Voronca, le poète inté­gral (Editinter/​Rafael de Surtis, 2011).

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