CHANTAL T. SPITZ, POÈTE DES RÊVES ÉCRASÉS

Chan­tal T. Spitz est née le 18 novem­bre 1954 à Pape’ete (Tahi­ti). Elle est élevée à « l’occidentale » dans une famille bour­geoise, for­mant par­tie de l’aristocratie « demie » issue des unions entre les descen­dants des pre­miers colons et les filles des nota­bles autochtones. Elle se détourne rapi­de­ment des auteurs français que lui impose le lycée pour décou­vrir les écrivains océaniens, sud-améri­cains et plus large­ment toutes les lit­téra­tures issues des ex-colonies, avec lesquelles elle se sent une par­en­té : elle tire de ses lec­tures l’impression de faire corps avec un corps de douleurs his­toriques : « Je ne me sens pas liée aux pen­sants français sous pré­texte de langue com­mune. Je me sens délibéré­ment liée à tous les pen­sants colonisés à tous les sen­tant meur­tris parce que leur his­toire est la mienne leur déchirure est la mienne. »

Dès l’obtention de son bac­calau­réat, elle part dans les années 70 à la ren­con­tre de son peu­ple et de sa cul­ture, dans le Paci­fique sud. Elle s’engage sur le front cul­turel, indépen­dan­tiste, et par­ticipe égale­ment au mou­ve­ment anti-nucléaire (né après les pre­miers essais français de 1966), avant de devenir, tour à tour, insti­tutrice, con­seil­lère péd­a­gogique et con­seil­lère tech­nique au Min­istère de la Cul­ture, mil­i­tant con­tre le néo-colo­nial­isme, la réécri­t­ure de l’histoire qui per­pétue un mythe et fige les Tahi­tiens dans une car­i­ca­ture de bon sauvage : « Une image. C’est à ça qu’est réduit mon pays. À une image, sur laque­lle sont plaquées d’autres images : la vahine avec tous les phan­tasmes qui lui sont attachés. Depuis quelques années, la rejoint le täne tatoué, lui aus­si por­teur des phan­tasmes féminins et sous cette image de carte postale par­a­disi­aque, se bat­tent des humains, englués dans des mis­ères sans fond. Ces invis­i­bles, ces insonores, ne sont pas le côté som­bre d’un pays rêvé. Ils sont le sel et le ter­reau d’une société tenue par une classe, qui s’étourdit de van­ités de super­fi­cial­ités et érige des murs, afin de les invis­i­bilis­er les insonoris­er un peu plus chaque jour. J’ai pour elles, pour eux, une ten­dresse par­ti­c­ulière qui me les ren­dent bien plus aimables, dans le sens lit­téral du terme, que tous celles tous ceux, qui s’efforcent de pren­dre place sur l’image par­a­disi­aque. » 

Sa pre­mière pub­li­ca­tion, L’île des rêves écrasés, pre­mier roman tahi­tien, davan­tage une épopée, nar­ra­tive, mêlant prose et poésie, imprégné de tra­di­tion orale, pub­lié en 1991, est salué en Polynésie française, comme le seront nom­bre de ses pub­li­ca­tions, comme un évène­ment et un scan­dale, allant des félic­i­ta­tions les plus élo­gieuses aux con­damna­tions les plus fréné­tiques. 

Saga famil­iale, avec l’amour en fil con­duc­teur, dans une Polynésie nucléarisée et plongée dans un « malaise omniprésent », L’île des rêves écrasé, qui est égale­ment le pre­mier roman tahi­tien traduit en anglais, résonne comme un cri, dont les mots jail­lis­sent pour com­bat­tre le cliché de la vahiné, des cocotiers sur les plages pais­i­bles, sym­bol­es d’une coloni­sa­tion, faite en douceur. Ce livre est écrit avec l’encre noire de la révolte : véri­ta­ble boulet propul­sé dans le par­adis des lagons arti­fi­ciels des clichés 

L’auteure y racon­te le des­tin d’une famille polynési­enne, mât­inée de Papa’a (étranger, blanc), sur trois généra­tions comme autant de points de vue sur l’histoire de son peu­ple. Cri d’alarme pour une iden­tité en perdi­tion, révolte con­tre les déséquili­bres étab­lis, chant d’amour pour ces hommes et ces femmes colonisés ; l’auteure décon­stru­it le mythe du bon sauvage, décliné depuis Bougainville par tant d’Européens, écrivains, pein­tres ou pho­tographes, venus en Polynésie chargés de leurs fan­tasmes et de leurs rêver­ies édéniques. 

Ses bêtes noires ? Pierre Loti et son livre Le mariage de Loti (1880), dont les belles vahinés se prélassent au bord des lagons. Gau­guin, dont les « sem­piter­nelles mau­vais­es repro­duc­tions » s’étalent dans les échoppes pour touristes et dont le nom omniprésent, « se con­fond avec les Mar­quis­es. » Enfin, toute « la litanie colo­niale­ment cor­recte », de ceux qui se sont sub­sti­tués aux noms de ses ancêtres. 

C’est donc, en toute logique, qu’en 2001, Chan­tal Spitz par­ticipe à la belle aven­ture de la revue lit­téraire Littérama’ohi, crée en 2001, à l’initiative de la poète Flo­ra Deva­tine et dont elle a pris la tête en 2007, pour attester de l’existence d’une lit­téra­ture autochtone et en faire con­naître la richesse et la spé­ci­ficité. Mais, n’allons pas trop vite ; pour Chan­tal Spitz, la lit­téra­ture n’a pas à être éti­quetée, cloi­son­née, clas­si­fiée, elle est. Lit­téra­ture : « Je ne ren­tre pas dans ce genre de débat qui à mon sens n’a, finale­ment, d’autre but que de refuser à la lit­téra­ture écrite en langue française dans les actuelles colonies ou anci­ennes colonies français­es l’existence en tant que lit­téra­ture. Elle a sa place dans la lit­téra­ture mon­di­ale et en étant qual­i­fiée elle est disqualifiée. »

Ajou­tons, bien évidem­ment, que la sit­u­a­tion de la femme préoc­cupe Chan­tal Spitz tout autant. Lorsque qu’un jour­nal­iste (in out­remers 360°) lui demande : « À l’époque pré-européenne, la femme avait une place plus prépondérante, pourquoi est-ce que cela a changé ? » Chan­tal Spitz répond : « Les grands boule­verse­ments soci­aux, poli­tiques, et économiques, dans notre pays, sont le résul­tat de la chris­tian­i­sa­tion et de la coloni­sa­tion. Il n’est qu’à regarder com­ment étaient con­sid­érées les femmes européennes au XVIII° siè­cle, pour com­pren­dre pourquoi il était essen­tiel aux mâles européens de repro­duire la même organ­i­sa­tion sociale chez nous. Aujourd’hui, les femmes de la Polynésie française ont le même statut que les femmes du pays colonisa­teur chré­tien. Inférieur à celui de l’homme » 

Chan­tal SPITZ, L’Ile des rêves écrasés, Les Éditions 
de la plage, 1991. Rééd. Au Vent des Îles, 2003.

Il y a, à juste titre, que le mythe de la vahiné révolte Chan­tal Spitz au plus haut point : « Une grande par­tie de mon tra­vail s’attèle à la décon­struc­tion de ce mythe, qui tétanise les femmes de mon pays dans un car­can fab­riqué par l’Occident… Nous avons tro­qué notre iden­tité con­tre un mythe dont nous avons fait notre nou­velle iden­tité. Il n’est qu’à écouter cer­tains dis­cours autochtones, pour enten­dre le gouf­fre entre la per­cep­tion de nous-mêmes, fondée sur le mythe auquel nous nous efforçons de cor­re­spon­dre et la nos­tal­gie de nous-mêmes, amputés d’une iden­tité qui per­dure mal­gré tout… Je ne suis pas sûre que le statut de la femme en Polynésie française soit lié au mythe. Il s’agit plutôt d’une organ­i­sa­tion sociale et poli­tique, orchestrée par les mâles au pou­voir depuis notre coloni­sa­tion. Il n’y a aucune dif­férence entre le statut de la femme en France et celui de la femme chez nous. »

Aujourd’hui retraitée de l’enseignement, mais non pas du com­bat, mère de trois garçons, Chan­tal Spitz, voix majeure de la vie artis­tique et intel­lectuelle polynési­enne, vit à Huahine (Îles sous le vent) sur le motu Mae­va, où elle pour­suit son œuvre, qui exprime la douleur d’un peu­ple aux pris­es avec une his­toire colo­niale et en recon­quête de son iden­tité. 

Son pro­pos est aux antipodes d’une sub­li­ma­tion aveu­gle, qui plac­erait l’avenir du peu­ple polynésien dans un retour à des temps mythiques. Con­sciente du risque de suc­comber au mythe inverse, de racines imag­i­naires, de « sub­stituer à la mytholo­gie forgée par le colonisa­teur une con­tre-mytholo­gie », Chan­tal Spitz mène une réflex­ion plus ambitieuse sur l’identité océani­enne. 

C’est ain­si, que dans un dis­cours, pronon­cé le 26 juin 2008, devant l’Assemblée de Polynésie, elle put dénon­cer, avec une con­vic­tion affer­mie : « Le risque de tourn­er le mépris de nous-mêmes en con­flits frat­ri­cides. Le risque de suc­comber à la mythi­sa­tion des orig­ines la célébra­tion de racines imag­i­naires l’exaltation sec­taire de la cul­ture tra­di­tion­nelle. Le risque de sub­stituer à la mytholo­gie forgée par le colonisa­teur une con­tre-mytholo­gie « un mythe posi­tif de [nous]-mêmes », nous engageant à notre tour sur le chemin d’une nou­velle dési­den­ti­fi­ca­tion. Nous sommes là pour un espoir une his­toire une mémoire. Nous sommes là pour deux mots, qui posent notre his­toric­ité avèrent notre tem­po­ral­ité nous met­tent en sonorité : résis­tance, résig­na­tion, ni l’un ni l’autre, et pour­tant l’un et l’autre. »

À lire : L’Ile des rêves écrasés (Les Édi­tions de la plage, 1991. Rééd. Au Vent des Îles, 2003), Hom­bo, tran­scrip­tion d’une biogra­phie (édi­tions Te Ite, 2002), Pen­sées inso­lentes et inutiles (Édi­tions Te Ite, 2006), Elles, terre d’enfance, roman à deux encres (Au Vent des Îles, 2011), Cartes postales (Au Vent des îles, 2015). 
Ces hommes pâles, au corps dif­férent, à la peau blanche, ont posé leur regard sur nos femmes.

 

Vahine7 mā’òhi 8 à la peau dorée

Fille du soleil
Fille de la lune
Longs cheveux noirs déroulés
Comme les cas­cades dévalant les montagnes
Grands yeux sombres
Comme la mer aux pro­fondeurs infinies
Vahine mā’òhi 
Ray­on de soleil
Pous­sière d’étoile
Éclat de lune
Mys­térieuse le jour
Mag­ique la nuit
Créée d’amour pour l’amour
Belle par­mi toutes les femmes
Rêve de l’homme blanc
Tou­jours désirée
Par­fois aimée
Vahine mā’òhi 
Jalousée de la femme blanche

Chan­tal SPITZ
(Extrait de L’Ile des rêves écrasés, Les Édi­tions de la plage, 1991. Rééd. Au Vent des Îles, 2003).

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Christophe Dauphin

Poète, essay­iste et cri­tique lit­téraire, Secré­taire général de l’Académie Mal­lar­mé, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968, à Nonan­court, Nor­mandie, en France) est directeur de la revue “Les Hommes sans Epaules” (www.leshommessansepaules.com).

Il est l’auteur de deux anthologies :

  • Les Riverains du feu, une antholo­gie émo­tiviste de la poésie fran­coph­o­ne con­tem­po­raine, Le Nou­v­el Athanor, 2009 ;
  • Riverains des falais­es, édi­tions clarisse, 2011

Il est égale­ment l’au­teur de quinze livres de poèmes, dont récem­ment, aux édi­tions Librairie-Galerie Racine, en 2010 : Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011–2008, et L’Homme est une île ancrée dans ses émo­tions, et de onze essais, dont, Jacques Hérold et le sur­réal­isme (Sil­vana édi­to­ri­ale, 2010) ou Ilar­ie Voron­ca, le poète inté­gral (Editinter/Rafael de Sur­tis, 2011).