> Marie-Noëlle AGNIAU, Mortels habitants de la terre

Marie-Noëlle AGNIAU, Mortels habitants de la terre

Par |2018-08-20T07:23:00+00:00 19 mars 2017|Catégories : Critiques|

 

J'aime les qua­trièmes de cou­ver­ture qui disent tout sans rien en dévoi­ler. Qui ne font qu'attraper le lec­teur par le mys­tère. "Assumer par le poème la dis­pa­ri­tion de l'écriture cur­sive et la mise en écran du monde, il le faut au moment où meurt la mère qui vous a enfan­tés : ne pas reve­nir est la règle du vais­seau." Tout un pro­gramme allé­chant pour qui aime les mots, avec ce nou­vel ouvrage publié par les édi­tions l’Arbre à paroles, avec en cou­ver­ture une illus­tra­tion mys­té­rieuse de Benjamin Monti.

Même si par­fois le lec­teur peut se sen­tir dérou­té (mais n'est ce pas le propre d'un voyage réus­si ?), le vais­seau dans lequel Marie-Noëlle Agniau nous emmène est d'une inven­ti­vi­té rare qu'il faut abso­lu­ment signa­ler.

Une double dis­pa­ri­tion donc, avec tou­jours la notion de voyage et de nom­breux allers-retours entre maté­riel et imma­té­riel. A com­men­cer par la contrainte sous laquelle sont pla­cés tous les poèmes : débu­ter tous par "Est une infra­struc­ture". Vaisseau de la vie au départ du port "Est une infra­struc­ture construite par l'homme, situé sur le lit­to­ral mari­time, sur les berges d'un lac ou sur un cours d'eau, et des­ti­né à recueillir bateaux et navires". Vaisseau-mère en tra­ver­sée.

Le voyage c'est aus­si l'écriture, des lettres, des récits, des jour­naux de bord, on retrouve un peu de tout cela dans cet ouvrage. L'écriture comme une attelle au quo­ti­dien. Quant à l'écriture manus­crite, “Nous avons ces­sé d'être habiles. Tenir un sty­lo. Nous écri­vons mal. Et mal­adroit. Le contour des lettres. Nous ne savons plus. Quoi faire. Les lettres. Paniquent. Ou main. Les trois doigts. Crispés comme bouche apprend à téter.”

Alors pas­ser à l'ordinateur : “Est une infra­struc­ture.  Construite par l'homme. L'opération secrète du cer­veau a fini de for­mer des lettres entre trois doigts. Il pleut des touches. Des petits bruits de res­sort. Sous les touches. Les bruits que nous for­mons. Ça glisse. On ne l'entend pas.

Et s’interroger sur la por­tée de ce choix “Les lettres flottent. Égales. Nos yeux les voient toutes. Et le cer­veau connecte. Très vite. Les lettres ne se forment plus. Avec la même inci­dence. Le même petit bruit très rapide des res­sorts sous les touches. Elles appa­raissent. Disparaissent. Entre les touches. La pous­sière. La pulpe des doigts. Ronde. Dynamique. La dou­leur détruit la langue : là.

Et plus loin page 59 : “Je me démets de ma main. Je donne la main à des machines. Elles sont ma main. Et mes doigts. Elles œuvrent pour moi. Elles sont la main. Et les trois doigts et tous les autres. Une main tac­tile comme un écran. Je rends ma main. Je n'en ai plus besoin. Sa len­teur. Sa len­teur de main. Je la rends. Je la donne à la machine.”

Marie-Noëlle Agniau fait preuve de beau­coup d'inventivité dans cet ouvrage incom­pa­rable (mais le poète ne se doit-il pas d'être incom­pa­rable ?). Il est plai­sant de voir ain­si qu'il existe encore de nou­velles façons d'écrire la poé­sie. Je ne serais pas éton­né de voir cette auteure née en 1973 édi­tée à l'avenir dans la pres­ti­gieuse col­lec­tion Poésie-Flammarion.

 

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