Denise Le Dantec, La strophe d’après

Par |2021-09-22T07:27:12+02:00 21 septembre 2021|Catégories : Critiques, Denise Le Dantec|

Comme si la semai­son de Jac­cot­tet avait poussé dans une langue encore plus dépouil­lée, et encore plus inven­tive. Comme si la langue de la Beat Gen­er­a­tion pou­vait encore dire le brouha­ha du monde à tra­vers la douce lumière des luci­oles, le velours des corolles au jardin mais aus­si les sigles vio­lents de l’actualité…

En effet, dans son dernier ouvrage La stro­phe d’après, sans se sen­tir oblig­ée à la métaphore, Denise Le Dan­tec, après une cinquan­taine d’ouvrages, nous offre une poésie sans apprêt dans les stro­phes, qui, elle aus­si, cherche à tiss­er le vis­i­ble et l’invisible.

Et par­mi ce vis­i­ble, le végé­tal. Denise ou le règne végé­tal : « Mon jardin est plus grand que le monde » me ren­voy­ant aux « Jardins qui reculez / sans cesse l’hori­zon » de Cadou. Ces vers s’ap­pliquent aus­si à la poésie de Denise Le Dan­tec : reculer l’hori­zon, voir plus loin. Tra­vailler le lan­gage avec un patch­work de ter­mes de lin­guis­tique, de botanique, d’or­nitholo­gie qui n’est pas sans rap­pel­er la jubi­la­tion du vocab­u­laire d’un Hen­ri Droguet (que Denise Le Dan­tec con­naît bien).

Denise Le Dan­tec, La stro­phe d’après, Edi­tions Sans Escale, 2021, 106 p., 13€.

Le poème est émail­lé de mul­ti­ples références, de lieux, d’ob­jets. Sorte de jour­nal-her­bier où l’autrice con­serve quelques bou­quets de nuages, quelques traces de poètes, les grands absents, quelques velours de pétales, quelques lumières du soir, de nom­breux « éclats de mémoire », quelques plumes de soie d’oiseaux chan­tants, quelques envols de libel­lules… et aus­si des actu­al­ités inadmissibles.

Ver­laine, Rim­baud, Claudel, Hölder­lin, Léon Gontran Damas, Aragon, Joyce, Mal­lar­mé, Zan­zot­to, Man­del­stam, bien d’autres encore, sont de pas­sage dans ces stro­phes, comme des oiseaux migra­teurs revenus d’un on-ne-sait-où enfoui pro­fondé­ment en nous.

Bien sûr, Denise Le Dan­tec aus­si « donne la parole / à la langue »  quand le poème se fait pres­sant « J’écris quand le poème réclame d’être écrit ».  Son écri­t­ure se définit bien dans cet extrait :

 

Il y a une poésie écrite en let­tres soignées.
Il y a une poésie écrite sur les cen­dres vertes des fougères.
Il y a une poésie néga­tive tirée du sol et con­stru­ite de crevass­es, pavés, péages, rocades.
Des textes de tours, cloches, fredons.
Je me suis endormie à hau­teur d’alouette.

 

Sa poésie est pour moi tout cela à la fois, en prise avec le monde entier, y com­pris ses faces som­bres. Denise Le Dan­tec a les yeux et l’indig­na­tion grands ouverts sur le monde et ses guer­res de fron­tières. L’ou­vrage avance crescen­do entre azur et désas­tre. Si la guerre 39–45 est très présente dans son his­toire famil­iale, « Je dépose ma mémoire / Dans un nuage de feu » à cette époque où « Le ciel a pris la couleur de la boucherie », le siè­cle présent n’est pas exempt de mal­heurs. Je ne con­nais­sais pas ces GLI-F4 (grenades lacry­mogènes instan­ta­nées), ni les RATATA, ces refus d’admission sur le ter­ri­toire qui son­nent comme les mitrail­lettes. Après un siè­cle aux traces de sarin, zyclon B et d’ypérite, l’eau de mer com­mence à avoir le mal de mer de tous ces corps noyés en Méditerranée…

Face aux désas­tres du monde, se dire que les fleurs ne cessent de renaître. Denise Le Dan­tec nous pro­pose une prom­e­nade au jardin qui env­ole bien plus loin que la stro­phe d’après…

Présentation de l’auteur

Denise Le Dantec

Denise Le Dan­tec est née le 3 Mai 1939 à Mor­laix, dans le Fin­istère. Elle est d’une trentaine d’ou­vrages : des recueils  poé­tiques, et de pub­li­ca­tions philosophiques et romanesques. Elle est égale­ment l’au­teur d’ar­ti­cles dans le Dic­tio­n­naire philosophique PUF et le Dic­tio­n­naire Cul­turel Robert.


Traduite en anglais, en alle­mand, en chi­nois, elle a obtenu le Prix Poésie-Bre­­tagne (pour « Les Fileuses d’étoupe »), Prix de la Société des gens de let­tres et le Prix de Poésie Wuhan (Chine) pour l’ensem­ble de son œuvre.

 

  • Métro­pole, éd. P.J.Oswald, 1970
  • Le Jour, éd. des Femmes, 1975
  • Les Fileuses d’é­toupe ou le Voy­age en Cornouailles, revue Bre­tagnes n°2, print­emps 1976, p. 5–10.
  • Les Joueurs de go, Stock, 1977
  • Le Bar aux oiseaux, livret musi­cal (avec Patrice Fouil­laud), 1980
  • Le Voy­age en Cornouailles, Cal­ligrammes, 1981
  • Marche dans les abers, illus­tra­tions Piza, éd. Qui Vive, 1983
  • Mémoire des dunes, Folle Avoine, 1985
  • Les Fileuses d’étoupe, Folle Avoine, 1985, Prix Poésie-Bretagne
  • Le Roman des jardins de France : Leur his­toire, avec Jean-Pierre Le Dan­tec, Plon, 1987
  • Le Roman des ros­es, avec Jean-Pierre Le Dan­tec, Plon, 1989
  • Read­ing the French Gar­den, MIT Press, 1990 (tra­duc­tion du Roman des jardins de France)
  • Splen­deurs des jardins de Paris, en col­lab­o­ra­tion avec Jean-Pierre Le Dan­tec, Flam­mar­i­on, 1991
  • Suite pour une enfance, Des Femmes, 1992
  • Le Jour­nal des ros­es, François Bourin, 1994
  • Emi­ly Bron­të, le roman d’une vie, éd. de L’Archipel, 1995
  • Les cam­pagnes heureuses, avec Claude Roy, Paroles d’aube, 1996
  • Le Roman des jardins de France : Leur his­toire, avec Jean-Pierre Le Dan­tec, Bar­tillat, 1998
  • Île grande : Prom­e­nade pre­mière, Du Laquet Eds, 1999
  • Le Livre du cha­grin, roman, Bar­tillat, 1999
  • Can­tile­na, Wig­wam édi­tions, 2000
  • Par­ti­tion pour une île, Du Laquet Eds, 2000
  • Guille­vic et la Bre­tagne, Blanc Silex, 2000
  • Sept soleils, Dana, 2000
  • Herbe prin­cière, avec Marinette Cue­co, édi­tions François Janaud, 2001
  • L’Estran autour d’Île Grande, Flam­mar­i­on, 2002
  • Le Pirate de l’île Lern, précédé de Un dia­logue des cul­tures avec Charles Le Goff­ic, Coop Breizh, 2002
  • Le Jour­nal des ros­es, Bar­tillat, 2002
  • Ency­clopédie poé­tique et raison­née des herbes, Bar­tillat, 2004
  • Katabase, livre d’art avec Thier­ry Le Saëc, éd. de La Canopée, 2005
  • Ter­res d’Égypte, de Dom et Jean Paul Ruiz, poèmes de Denise Le Dan­tec, Jean Paul Ruiz, 2007
  • De l’achillée jaune à la yèble vio­lette, les plantes tinc­to­ri­ales, poèmes de Denise Le Dan­tec, illus­tré par Dom et Jean Paul Ruiz, Jean Paul Ruiz, 2007
  • Les Jardins et les Jours, le jardin des Augustines, éd. du Rocher, 2007
  • L’Homme et les herbes, éd. Apogée, 2009
  • Jour­nal de l’es­tran Ile Grande, La Part Com­mune,
  • L’Homme et les herbes, éd. Apogée,
  • Ari­an­rod”, Livre d’artiste avec Maya Memin, édi­tions de Léon, 2011
  • Herbes Médic­i­nales, édi­tions Ruiz, 2011
  • Ros­es célébra­tions, livre d’artiste avec Von­nick Caroff, 2011
  • Quels infi­nis paysages ?, antholo­gie numérique dirigée par François Ran­nou, édi­tions publie.net [archive], 2011
  • Éton­nante Flo­re de Bre­tagne, pré­face, édi­tions Cristel,
  • pas d’i­ci, pas d’ailleurs, antholo­gie poé­tique, édi­tion Voix d’en­cre, 2012
  • Bre­tagne est poésie, in Quel Temps fait-il ?, édi­tions Françoise Livinec,
  • Can­tile­na, Thier­ry Le Saëc, 2013
  • L’Ile Grande, André Jolivet (Le monde des îles, Volt­je Édi­tions Ltd), 2014
  • Les 3 choses du jour, La Riv­ière échap­pée, col­lec­tion Babel heureuse, 2014
  • Amo, André Jolivet, Volt­je Édi­tions Ltd, 2014
  • Vil­la Brune, livre d’art, édi­tions Ruiz, 2015
  • Amore, avec Maya Memin, 2015
  • Entre­tien avec Erwann Rougé, Revue Ar Men, mai-4
  • Le Rap­pel des jours, édi­tions La Part Com­mune,
  • La Sec­onde aug­men­tée, édi­tions Tara­buste, mars 2019
  • 7 Soleils et autres poèmes, édi­tions L’Herbe qui trem­ble, jan­vi­er 2020
  • Dors, dors, dors, édi­tions Le Petit Flou, 2020
  • Enhed­u­an­na, édi­tions Ate­lier de l’Ag­neau, 2021
  • La Stro­phe d’après, édi­tions Sans Escale, 2021
  • Là où fleuris­sent, livre d’artiste avec Thier­ry Le Saec, édi­tions La Canopée, 2021

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Denis Heudré

né en 1963 à Rennes, denis heudré cul­tive son jardin dis­cret dans un coin de la web­sphère sur son site inter­net

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