Accueil> Agencement du Désert – Quand le feu irascible se dompte dans la forme

Agencement du Désert – Quand le feu irascible se dompte dans la forme

Par |2020-09-06T20:34:10+02:00 6 septembre 2020|Catégories : Carole Carcillo Mesrobian, Critiques|

La poé­tesse Carole Mesrobian appar­tient à cette caté­go­rie des « Voleurs de Feu » chez qui tout deve­nir poé­tique se fait tra­ver­sée de l’âme et du réel. Agencement du Désert, publié chez Z4 édi­tions, est de ces pépites dans les­quelles le récit, appa­rem­ment pure­ment bio­gra­phique, devient ce que Victor Hugo nom­mait « mémoires d’une âme ».

Une âme qui advient, de par son long che­mi­ne­ment dans le « Désert » du rap­port au monde, par la trans­fi­gu­ra­tion de l’imagination. Son éveil à la cou­leur, par exemple, a été ins­pi­ré par la che­ve­lure de la femme qui s’occupait d’elle, et dont Carole Mesrobian fait l’hypothèse sui­vante : « Peut-être qu’aimer les cou­leurs vient de cette che­ve­lure avor­tée là. Ces toiles de Moreau, je lui dois assu­ré­ment de les regar­der ». Nous retrou­vons de même, éparses dans le livre, de fas­ci­nantes ana­lyses sur l’Art per­çu comme « un corps qui res­pire et qui vit. Il ins­pire et expire, et chaque mou­ve­ment est la suite d’une autre (…) sur­dé­ter­mi­née ». Il en est de même de l’acte d’écrire, expres­sion de l’incommunicable, dans lequel « le faire le feu tout jouxte la forêt mais ne la raconte pas. » En tant que poé­tesse, elle a conscience que ce « que nous fai­sons c’est juste offrir un lieu, une terre à jamais inex­plo­rée tou­jours ouverte dans un accueil poly­sé­mique et trans­cen­dant. » Dès lors, l’acte poé­tique, pure éner­gie créa­trice, se dévoile dans « cette cer­ti­tude que rien n’est rien où tout se confond avec l’absolue imma­nence des anéan­tis­se­ments. »

Divisée en quatre cha­pitres, Agencement du désertest une épo­pée de l’intériorité qui nous pro­pose d’en suivre le magis­tral corps à corps avec la vie, le corps et les œuvres qui l’ont nour­rie.

Carole Mesrobian, Agencement du désert, Z4 édi­tions, col­lec­tion La dia­go­nale de l’écrivain, pré­face de Tristan Félix, encre de Davide Napoli, 2020, 130 pages, 11 euros.

Carole Mesrobian y révèle sa pas­sion pour les créa­teurs du XIXesiècle chez qui l’imaginaire et la mytho­lo­gie nous disent tant sur les pro­fon­deurs de l’esprit. Au siècle sui­vant, l’immense Henri Michaux y est celui qui invoque « la puis­sance incan­ta­toire du cri, dans tous les mots de tous ses poèmes, dans toutes les pages de tous ses livres. »

Le va-et-vient entre les œuvres et la vie exprime puis­sam­ment le lien entre le choc reçu du réel et celui de la créa­tion. Dans le cha­pitre II est ain­si – entre autres, bien sûr, cette évo­ca­tion ne se veut jamais exhaus­tive – mise en mots l’expérience atroce de sa mère, por­teuse d’un bébé mort-né dont l’odeur de cadavre tra­verse son ventre. Le contraste avec le cha­pitre III est de ce point de vue sai­sis­sant ! Il s’y exprime l’exaltation res­sen­tie au contact de la lit­té­ra­ture, notam­ment dans ce qu’elle révèle de néces­si­té et de pos­si­bi­li­té de libé­ra­tion. Carole Mesrobian le dit, c’est avec « l’Anti-Œdipe que l’acte d’écrire » lui est « appa­ru dans son entière évi­dence » même si elle a conscience qu’écrire, c’est « pour­suivre la Littérature en sachant que je ne pour­rais jamais la rat­tra­per ». L’étonnement du lec­teur – donc, son inces­sant bon­heur de lec­ture – est bien­tôt pour­sui­vi par la longue et vivante ana­lyse des épi­graphes de Stendhal.

Le cha­pitre IV clôt poé­ti­que­ment, en vers, cet Agencement pour vaincre, en le vivant, le « sud assé­ché par la soif et vicié par le bruit », et pour exor­ci­ser le « venin cal­ci­fié par le sel ». Rythmiques, images, sono­ri­tés s’entrechoquent pour faire sur­gir le res­sen­ti des pro­fon­deurs, ce face à face vécu avec le réel et la vie.

Le lec­teur de l’Agencement du désert pour­suit inté­rieu­re­ment, une fois le livre refer­mé, ce qui en a fait une expé­rience intime et unique de lec­ture.

Présentation de l’auteur

Carole Carcillo Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence, Qomme ques­tions, à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., , ain­si que des publi­ca­tions dans les revues Libelle, et L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

Autres lec­tures

Carole Carcillo Mesrobian, Aperture du silence

Sous la cica­trice une bles­sure, sous la bles­sure, la peau du temps Toutes les fron­tières frois­sées, empa­rées, et cette pre­mière aube, cica­trice ouverte, bles­sure recon­nue dans « le creux du sillon vase femme… ». Carole [...]

Carole Carcillo Mesrobian, À part l’élan

Carole Carcillo Mesrobian, À part l’élan Poésie vivante comme le mot vivant vacille au cou­chant. Carole Merosbian offre, dans cet ouvrage fugueur décou­su recou­su, sa vision lit­té­raire pétrie d’analogies [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris

Le lec­teur que je suis – dans ce domaine qui m'est si essen­tiel, à savoir la poé­sie – ne peut être qu'extrêmement sen­sible à un recueil qui renoue avec la fibre artau­dienne du [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Fem mal

Intimité expul­sée pour retrou­ver la paix en soi. Lorsque l’autre, mal­fai­teur hur­lant dans les chairs tumé­fiées, est trop bien ins­tal­lé au cœur de la femme-offrande, celle-ci vacille, tombe, mais conti­nue de par­ler pour [...]

Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris

Dès son titre (oxy­mo­rique), Ontogenèse des bris - qui fait l'économie de l’article et ain­si se relie d’entrée aux textes ini­tia­tiques sou­le­vant depuis les lames de fond les « vagues vipé­rines » du Vivre en sa [...]

mm

Jean-Yves Guigot

Enseignant le fran­çais et la phi­lo­so­phie, âgé de 52 ans, l'activité à laquelle je m'adonne sur le plan exis­ten­tiel est la quête de l'unité. L'écriture poé­tique est le lieu expé­ri­men­tal où se mêlent la vie et l’œuvre à naître, et les recueils, ain­si que ce vers quoi je tends, sont tour­nés vers cette quête. Le site len​chas​se​ment​.com par­ti­cipe de cette expé­rience à tra­vers tous les arts et les modes d'écriture.