Les édi­tions Lit­térales sem­blent avoir eu pour ambi­tion de se faire l’écho, en cette année 2022, du désir rim­bal­dien d’écrire « des silences », lais­sant la beauté envahir le lecteur par-delà les mots.

Les deux poètes pub­liés, Georges Rose avec Revenir de l’été, et Lau­rence Chau­douët, avec Porte ouverte sur le ciel, ont en effet réus­si, cha­cun dans son génie et sa sen­si­bil­ité pro­pres, à énon­cer avec une rare déli­catesse et beau­coup de sub­til­ité des émo­tions sim­ples, uni­verselles, pré­cieuses et pleines de lumière. Tous deux parvi­en­nent à une cristalli­sa­tion mys­térieuse et féconde, de la parole et du silence. 

Avec Georges Rose, nous sommes sans cesse DÉJÀ dans l’universel, on n’en échappe pas. Soudaine­ment et immé­di­ate­ment, à par­tir du moment le plus sim­ple et le plus banal, émer­gent l’éternel et la beauté. Là où nous sommes, « l’immensité ne peut s’approcher davan­tage » (p. 7). Embrass­er le monde devient dès lors plus qu’une métaphore. C’est la réal­ité, dans sa quo­ti­di­en­neté : « Le soleil remonte la rue / au bras d’une ombre / qui ne le quitte plus » (p. 9). Aus­si voit-on dans le Verbe de Georges Rose une méfi­ance vis-à-vis de la ratio­nal­ité bornée, celle qui assèche le réel sans jamais en saisir la pulpe, qui fait des vivants des tou­jours déjà-morts : « La con­nais­sance ne sait pas / elle invente / change les fleurs d’un vase » (p. 28). Ce qui s’offre, depuis le monde, c’est un lien nou­veau, une beauté, une nou­veauté éter­nelle­ment renou­velée, comme l’illustrent les vers suiv­ants : « Loin le jour se rassem­ble / avant de nous sur­pren­dre / vaste dans l’étroit des yeux / À l’intérieur du monde / la mai­son sévère / restée dans le vent (p. 14) ; « La nuit n’est pas le lieu / pas plus que le corps / l’espoir est sauf / L’infini n’est qu’un mur­mure / sans orig­ine / sans des­ti­na­tion » (p. 31) ou encore les derniers vers : « La lisière passe par notre corps / nous ne sommes pas les habi­tants / mais les autres choses » (p. 57) dans lesquels s’exprime mag­nifique­ment de quelle façon nous sommes sans cesse tra­ver­sés par l’éternel.

Georges Rose, Revenir de l’été, Édi­tions Lit­térales, 4e trimestre 2022, 62 pages, 10 euros.

Ain­si, nous y sen­tons la magie du Haïku, avec la saisie du plus fugi­tif – à savoir l’instant – tran­scendée par la recréa­tion intérieure, sub­jec­tive, de la beauté du réel.

 Dans un reg­istre dif­férent, où se dévoile la pro­fondeur trag­ique de l’absence de l’être aimé, et, par con­séquent, l’écart inhérent à la perte, Lau­rence Chau­douët exprime avec force l’impossibilité de se taire mal­gré l’échec de toute parole. Aus­si se demande-t-elle : « N’est-ce pas pur dés­espoir / Que de con­tin­uer à dire les mots / qui ont avorté dans ta bouche » (p. 9) ; « Quelle futil­ité pour­tant que les mots / Les pau­vres mots esquis­sant les ver­tiges » (p. 23).

Dès lors, on devine bien vite que c’est un recueil adressé à l’absent défini­tif, dont la présence obsé­dante fait de ses poèmes une nar­ra­tion tout à la fois ancrée dans un vécu per­son­nel et ten­dant à l’universel. Ce « tu » n’a para­doxale­ment pas de lim­ites, c’est l’être aimé, par­ti, quel qu’il soit : « Tes paroles avaient la force d’un cours d’eau enfoui dans les ronces / Le grig­note­ment obstiné de la mousse sur les rochers / Le sol sen­tait la pour­ri­t­ure et les feuilles val­saient dans le bleu pur » (p. 8) ; « O sais-tu com­ment rejoin­dre cette porte ouverte sur le ciel / Com­ment pos­er le sou­venir avec la plus grande déli­catesse / comme une plume frag­ile entre deux pen­sées oscil­lantes » (p. 10).

Ain­si, comme tout poème qui nous par­le du plus pro­fond de nous-mêmes, la lanci­nante beauté des vers – qu’ils évo­quent la nature tra­ver­sée avec le défunt ou le dia­logue presque sans mots avec le médecin – est comme cette célèbre madeleine de Proust : elle ravive un moment d’éternité dans ce qu’il y a, en cha­cun de nous, de plus lumineux ou de plus douloureux. Il en est ain­si de ces trois vers, pris à dif­férents poèmes, et tous aus­si élo­quents par leur pas­sion mys­tique, où l’ici sem­ble dia­loguer avec l’ailleurs : « Et le piano est si pur et si mer­veilleuse­ment inac­ces­si­ble (…) et la douloureuse mélan­col­ie de la feuille / Pal­pi­tante, si bien qu’on ne sait plus si c’est elle / Ou son âme, qui en cet instant flot­tant vient à la vie (p. 11) ; « J’aimerais dire la fleur ouverte / Que tu as sen­tie / Ce moment où tu res­pi­ras son âme / Il est partout et jamais je ne le trou­ve » (p. 22) ; « Et dans un temps sus­pendu le silence bleuté des rideaux / Ouvrant sur un domaine plus vaste que la mer » (p. 35). 

Lau­rence Chau­douët, Porte ouverte sur le ciel, Édi­tions Lit­térales, 4e trimestre 2022, 54 pages, 10 euros.

Enfin, le poème inti­t­ulé « Dernière vis­ite » (p. 44) livre une expéri­ence pathé­tique sur l’instant d’adieu, cette minute trag­ique­ment inou­bli­able pour celui qui aime : « Le doc­teur / A dit d’une voix atone : « Oui, je vois ! » / Et nous sommes repar­tis / Plus rien ne s’échappait de ta bouche / C’était un silence qui ne pou­vait pas avoir sa place dans le réel / Mais nous avons marché / Le bran­card poussé / Ce jour-là – je ne le savais pas – la lumière était un corps / Nu et froid – un corps inerte – absent pour tout regard » (p. 44)

Ces deux recueils, incon­testable­ment, pour qui est sen­si­ble à la vraie poésie, offrent au lecteur le « oui » niet­zschéen, l’affirmation de la vie, dans ses moments les plus fugaces comme les plus terribles.

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Jean-Yves Guigot

Enseignant le français et la philoso­phie, âgé de 52 ans, l’ac­tiv­ité à laque­lle je m’adonne sur le plan exis­ten­tiel est la quête de l’u­nité. L’écri­t­ure poé­tique est le lieu expéri­men­tal où se mêlent la vie et l’œuvre à naître, et les recueils, ain­si que ce vers quoi je tends, sont tournés vers cette quête. Le site lenchassement.com par­ticipe de cette expéri­ence à tra­vers tous les arts et les modes d’écriture.