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Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris

Par |2019-12-23T10:24:23+01:00 20 décembre 2019|Catégories : Carole Carcillo Mesrobian, Critiques|

Le lec­teur que je suis – dans ce domaine qui m’est si essen­tiel, à savoir la poé­sie – ne peut être qu’extrêmement sen­sible à un recueil qui renoue avec la fibre artau­dienne du souffle et du rythme, des sono­ri­tés et de l’élan.

 

La poé­tique de Carole Carcillo Mesrobian est le déploie­ment conti­nu d’une force qui prend aux tripes le lec­teur et l’expulse, essouf­flé, hors de lui-même. Elle uti­lise à cet effet les modes poé­tiques les plus sub­tils, des oxy­mores – « Arche ver­sée sur l’ardoise des mers1 » – à l’alexandrin – « Un sub­strat dans l’humus enra­cine ton corps /​ à la peau des bam­bous2 » – jusqu’aux images qui viennent s’y entre­cho­quer – « Tu gre­lottes /​ Les trot­toirs musardent /​ Les fumées roses aux che­mi­nées abreuvent le silence de leur dis­pa­ri­tion /​ Tout chan­celle au ver­sant la rumeur des flo­cons /​ Même la peau du ciel avoue son aban­don au buvard de coton3 ». La poé­tesse ranime chez le lec­teur qui en expé­ri­mente la sève les racines ori­gi­nelles du verbe.

 

Carole Carcillo Mesrobian, Ontogenèse des bris, PhB édi­tions, 2019, 47 pages, 10 €.

Car ce mar­tè­le­ment est sem­blable à des lames qui cisaillent – par la suc­ces­sion inin­ter­rom­pue des alli­té­ra­tions menant à une ryth­mique tou­jours chi­rur­gi­cale – toutes les entravent, tel le « filet du cou­teau vis­sé entre tes mains4 » et réclament de notre part le long souffle pour en main­te­nir la lec­ture. C’est d’un tel enga­ge­ment de l’être total qu’il s’agit quand on s’engage dans l’univers expé­ri­men­tal sui­vant : « J’ai lié mes mur­mures aux pages laby­rin­thiques /​ pour habiller ma peur /​ d’une étole mys­tique /​ alu­nie de cou­leur5 », ou encore « Les toi­tures n’abritent que la sur­face d’un vide /​ Ni d’ici ni d’ailleurs /​ Ni même quelque chose6 ».

Avec Carole Carcillo Mesrobian, le lec­teur est face à face avec ce qui l’ancre dans cette part de lui-même oubliée – mais agis­sante – qui le relie avec les plus loin­taines ori­gines de l’être, comme le dit super­be­ment ce vers de la page douze : « Comme on avale hier /​ Viendra l’outrepassé ». Tout parle, crie, voci­fère, déchire dans cette huma­ni­té, où tout l’univers « (…) arpente dedans la pen­sée de mon corps (…) Que la pluie ren­ver­sée arrose du cha­grin », sans que d’illusoires limites viennent voi­ler la réa­li­té au regard.

Nous sommes ici dans ce que peut être le verbe quand le style sait creu­ser jusque vers la source ori­gi­nelle.

 

Notes

1 P. 9.

2 P. 10.

3 P. 43.

4 P. 15.

5 P. 35.

6 P. 46.

 

Présentation de l’auteur

Carole Carcillo Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence, Qomme ques­tions, à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., , ain­si que des publi­ca­tions dans les revues Libelle, et L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie mani­feste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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Jean-Yves Guigot

Enseignant le fran­çais et la phi­lo­so­phie, âgé de 52 ans, l'activité à laquelle je m'adonne sur le plan exis­ten­tiel est la quête de l'unité. L'écriture poé­tique est le lieu expé­ri­men­tal où se mêlent la vie et l’œuvre à naître, et les recueils, ain­si que ce vers quoi je tends, sont tour­nés vers cette quête. Le site len​chas​se​ment​.com par­ti­cipe de cette expé­rience à tra­vers tous les arts et les modes d'écriture.