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Carole Carcillo Mesrobian, Alain Brissiaud, Octobre

Par |2021-02-06T11:05:11+01:00 6 février 2021|Catégories : Alain Brissiaud, Carole Carcillo Mesrobian, Critiques|

« L’impossible dis­tance irré­duc­tible de l’existence »

Un échange épis­to­laire poé­tique pour dire « l’impossible dis­tance irré­duc­tible de l’existence ». Là où des lettres de feu pour­raient suf­fire, et les exemples sont légion en lit­té­ra­ture, nos deux auteurs, Carole Carcillo Mesrobian et Alain Brissiau, ont choi­si l’espace poé­tique de la page jour­na­lière pour expri­mer l’amour total, impos­sible donc sacré, l’amour en l’absence des corps rete­nus entre les mots : leurs mots propres, les mots de l’autre  enchâs­sés dans ses propres mots, jour après jour. Poésie donc pour aimer à corps perdu.

Les mots habillent et désha­billent ; ils révèlent ain­si les corps absents, les brûlent dans l’incandescence d’Octobre, le mois des ven­danges tardives :

Viendras-tu me chercher
Il n’y a plus d’automne capable de tomber
les feuilles de ma peine
Viendras-tu me chercher

dit la femme au terme d’un poème lettre ; et lui répond en ita­lique :

La nuit je cherche
L’eau de tes yeux
Juste cela

 

Carole Carcillo Mesrobian, Alain Brissiaud, Octobre, PhB édi­tions, Paris, 2020, 64 pages, 10 euros.

Carole Mesrobian fait de l’énigme de l’agencement des mots la matière de son écri­ture ; sa poé­sie céré­brale, bien connue aujourd’hui, s’ordonne dans le choc des for­mules impos­sibles à résoudre (jamais dans l’aporie, leur réso­lu­tion est seconde) ; les mots de Mesrobian chantent, grincent hors des règles conven­tion­nelles… L’agencement mys­té­rieux des sens ouvre des pers­pec­tives vastes, comme le ferait une sculp­ture de Moore ren­voyant le vide fon­der la forme. Voyez, lisez ce « Il n’y a plus d’automne capable de tom­ber les feuilles de ma peine. » Le vide de l’automne donne forme à la peine. Le sens est lit­té­ra­le­ment hors du champ syn­taxique. Pourtant quelle force ! il y a dans cette poé­tique le souffle vital, natif, une forme de transcendance.

Alain Brissiaud, lui, argu­mente en poé­sie, mais jamais lour­de­ment ; on sent une dou­leur sourdre dans l’acte d’aimer qui s’exprime fron­ta­le­ment dans sa poé­sie, avec une belle élégance :

 

cette nuit der­rière la maison
le grand pré
s’est mis à briller plus fort

 cela au moins j’en suis sûr

 

L’allusion est directe ; dirait-on « à la fin de l’envoi, je touche », pour para­phra­ser Rostand/​Cyrano. Elle, est bien ce grand pré dès lors que le regard amou­reux de l’homme en a déci­dé ain­si ; il voit briller l’amour là seule­ment où il peut être, dans le res­sen­ti, loin de l’aimée, la perdue :

 

notre amour n’est pas perdu
qui a écrit cela

 qui

 

Quel cri ! Vient octobre épis­to­laire, mois des gelées reve­nues, deuxième peau des poètes : deux lettres/​poèmes se répondent pages 26 et 27 du recueil : celle de l’homme d’abord, de la femme ensuite ; les deux poèmes hurlent octobre ! Lui parle :

 

Langage d’octobre[…] et sou­dain tu es là
dans le silence
venue de loin si fatiguée
la robe déchirée
la voix éteinte
dans la béné­dic­tion de la mémoire
où res­pire nos blessures
ce vieux pays

 

Il sent la fatigue d’elle qui a  fait un si long voyage dans sa mémoire à lui ; sa robe est déchi­rée par toutes les tem­pêtes bleuies sous le crâne et sa voix est éteinte ; seuls l’écriture scan­dée, les enrou­le­ments de la mémoire – ce vieux pays – dans la chair des mots disent l’histoire. Histoire vécue rêve le lec­teur ? Histoire volée à l’imagination plaident les claviers ?

La femme répond ce même jour avec les phrases sculp­tées, j’insiste, de Carole Mesrobian : c’est une bataille, un com­bat de mots pour défaire les che­mins  trop sûrs, pour agen­cer les cou­leurs, les bruits :

Octobre

[…]

Descendre jusqu’au fleuve
peut-être où oublier
le tablier d’absences qui empèse ma robe
et regar­der aller sa splen­deur rugueuse

 

Amour rêvé, amour des lettres. L’échange poé­tique épis­to­laire, qui conte l’amour dis­tant dans l’espace et le temps, mais tou­jours pré­sent dans les entrailles et le cœur, dit que tout amour est magie, qu’ainsi il échappe…

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Carole Carcillo Mesrobian

Carole Carcillo Mesrobian est née à Boulogne en 1966. Elle réside en région pari­sienne. Professeure de Lettres Modernes et Classiques, elle pour­suit des recherches au sein de l’école doc­to­rale de lit­té­ra­ture de l’Université Denis Diderot. Elle publie en 2012 Foulées désul­toires aux Editions du Cygne, puis, en 2013, A Contre murailles aux Editions du Littéraire, où a paru, au mois de juin 2017, Le Sursis en consé­quence, Qomme ques­tions, à Jean-Jacques Tachdjian par Vanina Pinter, Carole Carcilo Mesrobian, Céline Delavaux, Jean-Pierre Duplan, Florence Laly, Christine Taranov,  Editions La chienne Edith, 2018.

Parallèlement paraissent des textes inédits sur les sites Recours au Poème, Le Capital des mots, Poesiemuzicetc., , ain­si que des publi­ca­tions dans les revues Libelle, et L’Atelier de l’agneau, Décharge, Passage d’encres, Test n°17, Créatures , Formules, Cahier de la rue Ventura, Libr-cri­­tique, Sitaudis, Créatures, Gare Maritime, Chroniques du ça et là, La vie manifeste.

Elle est l’auteure de la qua­trième de cou­ver­ture des Jusqu’au cœur d’Alain Brissiaud, et de nom­breuses notes de lec­ture et d’articles, publiés sur le site Recours au Poème.

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Présentation de l’auteur

Alain Brissiaud

Né à Paris en 1949. Librairie et édi­teur depuis 1973. Vit entre le Vaucluse et Paris. Le temps qui lui est aujourd’hui don­né est par­ta­gé entre l’écriture et la vie.

 

 

 

Alain Brissiaud

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Philippe Thireau

 Philippe Thireau vit en France. Il est régu­liè­re­ment publié (essais, récits, poé­sie, théâtre... ) depuis 2008. Bibliographie : Le bruit sombre de l’eau, Z4 édi­tions, La dia­go­nale de l’écrivain, 2018 Benjamin Constant et Isabelle de Charrière, Hôtel de Chine et dépen­dances, Cabédita, 2015 Le Voyageur dis­tant ou Bonjour Stendhal, adieu Beyle, Jacques André édi­teur, 2012 Le Sang de la République, Cêtre, 2008                          THÉÂTRE Cut, Z4 édi­tions, 2017 Mortelle faveur et J’entends les chiens, Z4 édi­tions, 2017                           POÉSIE Soleil se mire dans l’eau (pho­to­gra­phies Florence Daudé), Z4 édi­tions, 2017                           REVUES Cioran ver­ti­cal (essai) in Les Cahiers de Tinbad n° 3 et 4, Tinbad, 2017 Le cireur de Parquet in Les Cahiers de Tinbad n° 6, Tinbad 2018 En ton sein in FPM n° 18, Éditions Tarmac, 2èmetrimestre 2018   Je te mas­sa­cre­rai mon cœur, PhB édi­tions, 2019 Melancholia, Tinbad, 2020
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