> Antoine Arsan et son « éloge du haïku »

Antoine Arsan et son « éloge du haïku »

Par | 2018-01-26T22:05:01+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Antoine Arsan, Critiques, Pierre Tanguy|

Encore un essai sur le haï­ku, direz-vous ? Le genre poé­tique n’en finit pas, en effet, de sus­ci­ter com­men­taires et appré­cia­tions de toute nature.

Avec le livre d’Antoine Arsan, publié dans la pres­ti­gieuse col­lec­tion blanche de Gallimard, on aborde le hai­ku par le biais « civi­li­sa­tion­nel », comme l’a déjà fait le Brestois Alain Kervern dans son Histoire du haï­ku (édi­tions Skol Vreizh) et dans La cloche de Gion (édi­tions Folle avoine).

Antoine Arsan, pour sa part, sou­ligne la rup­ture entre l’époque d’Edo (qui com­mence vers 1600) et les temps qui ont sui­vi l’ère Meiji (1868-1912). Chaque période a sa façon à elle d’appréhender le haï­ku. Dans la pre­mière, selon l’auteur, le haï­ku par­ti­cipe pro­fon­dé­ment de la culture japo­naise notam­ment dans sa dimen­sion spi­ri­tuelle (même si on ne peut le réduire à cela). Dans la seconde, le haï­ku s’ouvre au monde, s’ouvre au « je » : le poète devient véri­ta­ble­ment le témoin des troubles de son temps, ce que n’étaient pas les ermites ou les moines péré­grins de l’époque d’Edo. Du fonds de la pivoine/​sort l’abeille/a contre-cœur », écrit Bashô au 17e siècle. Tandis qu’au 20e siècle, un haï­jin japo­nais peut écrire :

  Dans un coin de mon ventre
il y a le ciel
de Pearl Harbour.

Rien de trop, éloge du haïku, Antoine Arsan, Gallimard, 95 pages, 11 euros.

Rien de trop, éloge du haï­ku, Antoine Arsan, Gallimard, 95 pages, 11 euros.

Antoine Arsan détaille, bien sûr, dans son livre tout ce qui fait le charme du haï­ku : son grain, son timbre, sa tona­li­té si par­ti­cu­lière, sa capa­ci­té à culti­ver l’intériorité, le lâcher prise, sa sen­si­bi­li­té au cycle inal­té­rable des sai­sons, son humour, par­fois sa tri­via­li­té, son art de la diva­ga­tion et à faire « vivre l’éternité en res­tant terre à terre ». Tout cela été déve­lop­pé par de nom­breux essayistes mais il sait l’exprimer avec beau­coup de talent.

La poé­sie occi­den­tale est-elle «  haï­ku-com­pa­tible » (per­met­tez ce tic de lan­gage contem­po­rain) ? Difficilement, estime l’auteur, eu égard à « l’écart des cultures » du moins quand il s’agit du haï­ku clas­sique.

Nous vivons dans une civi­li­sa­tion née d’un Dieu créa­teur où l’homme se per­çoit comme un achè­ve­ment des espèces et se flatte de s’être déta­ché de la nature, ce vieux foyer de paga­nisme, avant de l’avoir domi­née », estime Antoine Arsan.

Au Japon, où la Création ne signi­fie rien, la nature est sacrée depuis les ori­gines.

Il n’y a que de rares excep­tions en Occident. L’auteur sou­ligne en par­ti­cu­lier ces « col­lines, sources, bois sacrés » qui par­ti­ci­paient de la civi­li­sa­tion des Celtes. Sur un autre registre, il rap­pelle que chez nous « le poète change l’ordre éta­bli, on attend de lui un nou­veau regard sur le monde alors que le haï­ku s’inscrit dans le quo­ti­dien sans rele­ver de l’historicité ».

Ce pro­fond fos­sé cultu­rel amène Antoine Arsan amène à consi­dé­rer que le poème court peut être cet « ava­tar du haï­ku » parce que « plus acces­sible, moins ambi­tieux que le haï­ku, il est à, la fois école de légè­re­té et appren­tis­sage per­ma­nent, long che­mi­ne­ment qui per­met l’errance du regard jusqu’à ren­con­trer le caillou blanc ». Et il cite à tire d’exemple ce poème court d’Octavio Paz :

Crépuscule
l’oiseau sur la clô­ture
un contem­po­rain.

Cet « éloge du haï­ku » main­tient donc sur­tout le haï­ku dans le ter­reau qui l’a vu naître, ceci en dépit d’un constat que l’on peut faire aujourd’hui : la mon­dia­li­sa­tion galo­pante de ce genre poé­tique.

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Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire. Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment “Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure” (2002, réédi­tion 2008), “Lettre à une moniale” (2005), “Que la terre te soit légère” (2008), “Fou de Marie” (2009). Dernière paru­tion : “Les heures lentes” (2012), Silence hôpi­tal, Editions La Part com­mune (2017).

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