> « J’écris dehors », sur Pierre Tanguy

« J’écris dehors », sur Pierre Tanguy

Par | 2018-01-23T11:23:20+00:00 19 janvier 2013|Catégories : Essais & Chroniques, Pierre Tanguy|

J’écris dehors

Pierre Tanguy

Pierre Tanguy

Combien révé­la­trice de son œuvre est cette confi­dence de Pierre Tanguy. Oui, à la manière des peintres impres­sion­nistes qui sor­tirent brosses et che­va­lets des ate­liers aca­dé­miques, Pierre Tanguy crée hors les murs. Les titres des recueils en témoignent Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure, Pays de connais­sance, Roue libre dans la ville Haïku du sen­tier de mon­tagne et bien d’autres : le poète est celui qui va par les che­mins, notes grif­fon­nées pour cap­ter l’éphémère et faire pro­vi­sion d’instants. Silhouette mar­chant au vent sur les sen­tiers doua­niers  et les che­mins creux du Finistère, les som­mets alpins ou bien à vélo dans Rennes, il s’invente un ter­ri­toire poé­tique où l’objet, pois­sons sur le quai, vaches de retour à l’étable, barques qu’on repeint prend une dimen­sion intense et sin­gu­lière.

Écrire de la poé­sie, pour Pierre Tanguy, c’est lais­ser adve­nir la pré­sence des choses. Toujours, chez lui, la parole poé­tique prend appui sur une expé­rience incar­née, sen­suelle du monde. Elle est d’abord un rythme, celui des pas du mar­cheur, elle est aus­si un iti­né­raire où l’on va au cœur de lieux bien pré­cis, Kerity, Mousterlin, Dans l’aber, l’Odet :

Il faut aller plus loin, plus haut, ins­pec­ter dans la géo­mé­trie des terres l’acharnement des jour­nées de labeur et sur­prendre, à l’abri des futaies, l’effort des vaches qui se frottent le ventre aux branches les plus basses. Enfin, s’arrêter.

On le voit, il ne s’agit pas d’errance ou de pos­ture roman­tique de la fuite. Eloge de la marche et de l’attention pas­sion­née, pour­rions-nous dire.

 Ici, le poème se tisse dans un rap­port très sen­si­tif au monde : une marche sur la dune, col de veste rele­vé, le pied qui tourne sur une pierre du tor­rent, les muscles et le souffle qu’on éprouve à vélo, l’odeur mêlée du sel et des algues. Voilà les cinq sens en éveil, à l’affût de la vie.

Cet enra­ci­ne­ment dans le corps ren­voie à l’expérience cen­trale de l’enfance et plus encore de ses ori­gines bre­tonnes. Né à Lesneven en 1947, dans le Nord-Finistère, il ne cesse de chan­ter ce pays natal, celui de grands-parents et d’un père issus du monde agri­cole. Plus lar­ge­ment, c’est une appar­te­nance au ter­ri­toire ima­gi­naire cel­tique qu’il célèbre. Avant de deve­nir jour­na­liste, Pierre Tanguy a pas­sé une maî­trise d’histoire de la Bretagne et des pays cel­tiques.  Ce qui frappe chez lui, c’est cet intense sen­ti­ment de conni­vence avec la nature. Quête de signes fugi­tifs, la parole poé­tique se fait mise en rumeur des sen­sa­tions et des émo­tions. « Pas de poé­sie sans émo­tion », dit-il dans un de ses entre­tiens. Il y a chez lui le choix reven­di­qué d’une parole à l’opposé de l’hermétisme et de la gran­di­lo­quence, le par­ti-pris d’une expres­sion à visée popu­laire au sens le plus noble du terme.

En cela, il se situe dans la lignée des poètes qu’il aime, René Guy Cadou, Paol Keineg, Xavier Grall, Philippe Jaccottet, Gustave Roud. Dans la tra­di­tion aus­si de la poé­sie orien­tale qu’il admire et de la poé­sie des pays celtes.

Car s’il y a une uni­té musi­cale qui tra­verse ces dif­fé­rents recueils, c’est bien cette célé­bra­tion de l’ordinaire de la vie, dans son extra­or­di­naire humi­li­té. Les choses simples dans leur huma­ni­té lumi­neuse, triste par­fois. Ces évé­ne­ments uniques, intimes comme la venue au monde d’un enfant ou la mort du père font alors naître le chant qui, à l’occasion, se fait  plus ample, à la mesure de l’émotion qui, tout natu­rel­le­ment, atteint l’universel dans le recueil « Que la terre te soit légère » ou celui sur la mort de sa mère, « Les Heures lentes », qui paraît en juin aux édi­tions La Part Commune.

Autrement dit, c’est une œuvre qui touche par un timbre de voix sin­gu­lier, tout de rete­nue, d’effacement. Le Je qui parle le fait plu­tôt à voix basse, s’efface pour lais­ser place au vous de ses deux filles, au nous de la famille en deuil du père, au tu de la femme aimée. Cette pré­sence en sour­dine du sujet auprès de la tombe pater­nelle tient toute entière dans ce simple vers qui est un bou­le­ver­sant hom­mage :

J’ai arra­ché des mau­vaises herbes sur le gra­villon.

 Car les objets et les gestes simples évo­qués disent autre chose qu’eux-mêmes : der­rière le pas hési­tant d’une fillette qui apprend à mar­cher, der­rière les bicy­clettes jetées dans les fou­gères, der­rière les poires cueillies au jar­din par le père avant de mou­rir se lit en creux ce qui est ou a été plé­ni­tude de vie. Avant la sépa­ra­tion et la dis­pa­ri­tion car la fini­tude est sans cesse là, sur le mode du memen­to mori des proches et amis dis­pa­rus. Mais si la tris­tesse est pré­sente, l’angoisse méta­phy­sique n’est pas de mise dans cette écri­ture.  

Pierre Tanguy s’interdit tout pathé­tique, tout débor­de­ment lyrique, tout goût pour l’éclat : c’est dire si cette parole poé­tique de la sim­pli­ci­té  trouve  sa forme dans le frag­ment ou le haï­ku, se moule dans l’ellipse et le rythme court. Il s’agit de ne pas se payer de mots, de ne pas céder au charme facile des images. Trois petits vers dans le style japo­nais et cela suf­fit à faire naître un monde. Mais l’on mesure com­bien pour atteindre la sim­pli­ci­té, il faut de labeur exi­geant.

Dans ce sou­ci de Pierre Tanguy d’entrer en réso­nance avec la nature des êtres et des choses, je vois volon­tiers la marque de ceux que Julien Gracq appe­lait des écri­vains du « oui », qui, à l’opposé des écri­vains du « non », pré­fèrent l’acquiescement à ce monde, à ses ren­contres, à ses bribes de joie ou de tris­tesse. Ce qui ne signi­fie pas la rési­gna­tion. Ainsi en est-il de cer­taines scènes où il aper­çoit « dans la lucarne bleue, le chô­meur télé­vi­suel », ou « au front des cathé­drales, ces pauvres éden­tés [qui] pro­tègent leurs chiens du froid avec des cou­ver­tures ».

Si la lec­ture des poèmes de Pierre Tanguy donne à ce point le sen­ti­ment d’une jus­tesse de la voix, c’est que cette voix résonne d’une exi­gence inté­rieure très forte. C’est dans le réseau des mots que cette part spi­ri­tuelle affleure d’abord. Un exemple : là où l’érosion a creu­sé des vasques en haut des grands rochers du Finistère, le poète ne voit-il pas des béni­tiers de gra­nit ? Nombre de réfé­rences reli­gieuses par­courent les recueils : « Et à l’heure de notre mort », « Sur la terre comme au ciel » ou tel frag­ment du can­tique du Paradis, même si  la pers­pec­tive n’en est pas tout à fait ortho­doxe ! « Dieu gagne à être cher­ché ailleurs que dans le ciel »  écrit-il.

Avec Pierre Tanguy, le « mys­tère étoi­lé » pour reprendre  la belle for­mule de Christian Bobin n’est jamais loin. Ainsi l’attachement au pauvre en esprit, Salaün du Folgoët ou le long dia­logue épis­to­laire avec une tante recluse dans un monas­tère, en contre­point de la vie dans le siècle, éveillent un sen­ti­ment de ver­tige. Pas de leçon, seule­ment un ques­tion­ne­ment qui se pose à tous, à celui qui croit au ciel comme à celui qui n’y croit pas. Quelles sont les vraies valeurs ?  Depuis qu’il est enfant, Pierre Tanguy écrit à cette tante et inter­roge cette pré­sence-absence au monde dans son dépouille­ment et sa res­pi­ra­tion silen­cieuse. Le résul­tat, c’est un chant pro­fond qui rayonne. A l’image de toute l’œuvre poé­tique de Pierre Tanguy que nous saluons ici aujourd’hui. 

Ce texte a paru dans les Cahiers de l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de Loire, N° 49,  2013, Titre “Couleur”, ISSBN 0990-5758. 

 

Présentation de l’auteur

Pierre Tanguy

Pierre Tanguy est ori­gi­naire de Lesneven dans le Nord-Finistère. Ecrivain et jour­na­liste, il par­tage sa vie entre Quimper et Rennes. En 2012, il a obte­nu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poé­sie attri­bué par l’Académie lit­té­raire de Bretagne et des Pays de la Loire.

Ses recueils ont, pour la plu­part, été publiés aux édi­tions ren­naises La Part com­mune. Citons notam­ment  Haïku du che­min en Bretagne inté­rieure  (2002, réédi­tion 2008), Lettre à une moniale (2005),  Que la terre te soit légère (2008), Fou de Marie (2009), Les heures lentes (2012), Silence Hôpital aux édi­tions La Part com­mune (2017).

 

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Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de lettres. DEA de lit­té­ra­ture contem­po­raine.
Elle a ensei­gné vingt ans les lettres-phi­lo­so­phie en classes pré­pa­ra­toires scien­ti­fiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Pétersbourg) ou de sen­si­bi­li­tés artis­tiques dif­fé­rentes (plas­ti­ciens Olga Boldyreff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a orga­ni­sé plu­sieurs confé­rences, (autour de Jean-Pierre Vernant, Michel Chaillou, Josyane Savigneau…). Et ani­mé des Rencontres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bretagne et Loire » chez Gracq, par­ti­ci­pé aux Rencontres de Sophie sur l’art et les autres.
Ses pre­miers textes portent sur la situa­tion des femmes puis sur Marguerite Yourcenar. Elle a publié des études lit­té­raires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique.
Elle écrit dans Terres de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Lettre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Commune) est chro­ni­qué sur Recours au poème par Pierre Tanguy. Elle a par­ti­ci­pé à des livres pauvres avec la poète et col­la­giste Ghislaine Lejard. Et réa­li­sé Nostalgie blanche, un livre d’artiste avec le peintre Michel Remaud.
 
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