« J’écris dehors », sur Pierre Tanguy

Par |2020-01-05T17:22:00+01:00 19 janvier 2013|Catégories : Essais & Chroniques, Pierre Tanguy|

J’écris dehors

Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy

Com­bi­en révéla­trice de son œuvre est cette con­fi­dence de Pierre Tan­guy. Oui, à la manière des pein­tres impres­sion­nistes qui sor­tirent bross­es et chevalets des ate­liers académiques, Pierre Tan­guy crée hors les murs. Les titres des recueils en témoignent Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure, Pays de con­nais­sance, Roue libre dans la ville Haïku du sen­tier de mon­tagne et bien d’autres : le poète est celui qui va par les chemins, notes grif­fon­nées pour capter l’éphémère et faire pro­vi­sion d’instants. Sil­hou­ette marchant au vent sur les sen­tiers douaniers  et les chemins creux du Fin­istère, les som­mets alpins ou bien à vélo dans Rennes, il s’invente un ter­ri­toire poé­tique où l’objet, pois­sons sur le quai, vach­es de retour à l’étable, bar­ques qu’on repeint prend une dimen­sion intense et singulière.

Écrire de la poésie, pour Pierre Tan­guy, c’est laiss­er advenir la présence des choses. Tou­jours, chez lui, la parole poé­tique prend appui sur une expéri­ence incar­née, sen­suelle du monde. Elle est d’abord un rythme, celui des pas du marcheur, elle est aus­si un itinéraire où l’on va au cœur de lieux bien pré­cis, Ker­i­ty, Mouster­lin, Dans l’aber, l’Odet :

Il faut aller plus loin, plus haut, inspecter dans la géométrie des ter­res l’acharnement des journées de labeur et sur­pren­dre, à l’abri des futaies, l’effort des vach­es qui se frot­tent le ven­tre aux branch­es les plus bass­es. Enfin, s’arrêter.

On le voit, il ne s’agit pas d’errance ou de pos­ture roman­tique de la fuite. Eloge de la marche et de l’attention pas­sion­née, pour­rions-nous dire.

 Ici, le poème se tisse dans un rap­port très sen­si­tif au monde : une marche sur la dune, col de veste relevé, le pied qui tourne sur une pierre du tor­rent, les mus­cles et le souf­fle qu’on éprou­ve à vélo, l’odeur mêlée du sel et des algues. Voilà les cinq sens en éveil, à l’affût de la vie.

Cet enracin­e­ment dans le corps ren­voie à l’expérience cen­trale de l’enfance et plus encore de ses orig­ines bre­tonnes. Né à Lesn­even en 1947, dans le Nord-Fin­istère, il ne cesse de chanter ce pays natal, celui de grands-par­ents et d’un père issus du monde agri­cole. Plus large­ment, c’est une appar­te­nance au ter­ri­toire imag­i­naire cel­tique qu’il célèbre. Avant de devenir jour­nal­iste, Pierre Tan­guy a passé une maîtrise d’histoire de la Bre­tagne et des pays cel­tiques.  Ce qui frappe chez lui, c’est cet intense sen­ti­ment de con­nivence avec la nature. Quête de signes fugi­tifs, la parole poé­tique se fait mise en rumeur des sen­sa­tions et des émo­tions. « Pas de poésie sans émo­tion », dit-il dans un de ses entre­tiens. Il y a chez lui le choix revendiqué d’une parole à l’opposé de l’hermétisme et de la grandil­o­quence, le par­ti-pris d’une expres­sion à visée pop­u­laire au sens le plus noble du terme.

En cela, il se situe dans la lignée des poètes qu’il aime, René Guy Cadou, Paol Keineg, Xavier Grall, Philippe Jac­cot­tet, Gus­tave Roud. Dans la tra­di­tion aus­si de la poésie ori­en­tale qu’il admire et de la poésie des pays celtes.

Car s’il y a une unité musi­cale qui tra­verse ces dif­férents recueils, c’est bien cette célébra­tion de l’ordinaire de la vie, dans son extra­or­di­naire humil­ité. Les choses sim­ples dans leur human­ité lumineuse, triste par­fois. Ces événe­ments uniques, intimes comme la venue au monde d’un enfant ou la mort du père font alors naître le chant qui, à l’occasion, se fait  plus ample, à la mesure de l’émotion qui, tout naturelle­ment, atteint l’universel dans le recueil « Que la terre te soit légère » ou celui sur la mort de sa mère, « Les Heures lentes », qui paraît en juin aux édi­tions La Part Commune.

Autrement dit, c’est une œuvre qui touche par un tim­bre de voix sin­guli­er, tout de retenue, d’effacement. Le Je qui par­le le fait plutôt à voix basse, s’efface pour laiss­er place au vous de ses deux filles, au nous de la famille en deuil du père, au tu de la femme aimée. Cette présence en sour­dine du sujet auprès de la tombe pater­nelle tient toute entière dans ce sim­ple vers qui est un boulever­sant hommage :

J’ai arraché des mau­vais­es herbes sur le gravillon. 

 Car les objets et les gestes sim­ples évo­qués dis­ent autre chose qu’eux-mêmes : der­rière le pas hési­tant d’une fil­lette qui apprend à marcher, der­rière les bicy­clettes jetées dans les fougères, der­rière les poires cueil­lies au jardin par le père avant de mourir se lit en creux ce qui est ou a été pléni­tude de vie. Avant la sépa­ra­tion et la dis­pari­tion car la fini­tude est sans cesse là, sur le mode du memen­to mori des proches et amis dis­parus. Mais si la tristesse est présente, l’angoisse méta­physique n’est pas de mise dans cette écriture. 

Pierre Tan­guy s’interdit tout pathé­tique, tout débor­de­ment lyrique, tout goût pour l’éclat : c’est dire si cette parole poé­tique de la sim­plic­ité  trou­ve  sa forme dans le frag­ment ou le haïku, se moule dans l’ellipse et le rythme court. Il s’agit de ne pas se pay­er de mots, de ne pas céder au charme facile des images. Trois petits vers dans le style japon­ais et cela suf­fit à faire naître un monde. Mais l’on mesure com­bi­en pour attein­dre la sim­plic­ité, il faut de labeur exigeant.

Dans ce souci de Pierre Tan­guy d’entrer en réso­nance avec la nature des êtres et des choses, je vois volon­tiers la mar­que de ceux que Julien Gracq appelait des écrivains du « oui », qui, à l’opposé des écrivains du « non », préfèrent l’acquiescement à ce monde, à ses ren­con­tres, à ses bribes de joie ou de tristesse. Ce qui ne sig­ni­fie pas la résig­na­tion. Ain­si en est-il de cer­taines scènes où il aperçoit « dans la lucarne bleue, le chômeur télévi­suel », ou « au front des cathé­drales, ces pau­vres éden­tés [qui] pro­tè­gent leurs chiens du froid avec des couvertures ».

Si la lec­ture des poèmes de Pierre Tan­guy donne à ce point le sen­ti­ment d’une justesse de la voix, c’est que cette voix résonne d’une exi­gence intérieure très forte. C’est dans le réseau des mots que cette part spir­ituelle affleure d’abord. Un exem­ple : là où l’érosion a creusé des vasques en haut des grands rochers du Fin­istère, le poète ne voit-il pas des béni­tiers de gran­it ? Nom­bre de références religieuses par­courent les recueils : « Et à l’heure de notre mort », « Sur la terre comme au ciel » ou tel frag­ment du can­tique du Par­adis, même si  la per­spec­tive n’en est pas tout à fait ortho­doxe ! « Dieu gagne à être cher­ché ailleurs que dans le ciel »  écrit-il.

Avec Pierre Tan­guy, le « mys­tère étoilé » pour repren­dre  la belle for­mule de Chris­t­ian Bobin n’est jamais loin. Ain­si l’attachement au pau­vre en esprit, Salaün du Fol­go­ët ou le long dia­logue épis­to­laire avec une tante recluse dans un monastère, en con­tre­point de la vie dans le siè­cle, éveil­lent un sen­ti­ment de ver­tige. Pas de leçon, seule­ment un ques­tion­nement qui se pose à tous, à celui qui croit au ciel comme à celui qui n’y croit pas. Quelles sont les vraies valeurs ?  Depuis qu’il est enfant, Pierre Tan­guy écrit à cette tante et inter­roge cette présence-absence au monde dans son dépouille­ment et sa res­pi­ra­tion silen­cieuse. Le résul­tat, c’est un chant pro­fond qui ray­onne. A l’image de toute l’œuvre poé­tique de Pierre Tan­guy que nous salu­ons ici aujourd’hui. 

Ce texte a paru dans les Cahiers de l’A­cadémie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de Loire, N° 49,  2013, Titre “Couleur”, ISSBN 0990–5758. 

 

Présentation de l’auteur

Pierre Tanguy

Pierre Tan­guy est orig­i­naire de Lesn­even dans le Nord-Fin­istère. Ecrivain et jour­nal­iste, il partage sa vie entre Quim­per et Rennes. En 2012, il a obtenu, pour l’ensemble de son œuvre, le prix de poésie attribué par l’Académie lit­téraire de Bre­tagne et des Pays de la Loire.

Ses recueils ont, pour la plu­part, été pub­liés aux édi­tions ren­nais­es La Part com­mune. Citons notam­ment  Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure  (2002, réédi­tion 2008), Let­tre à une moni­ale (2005),  Que la terre te soit légère (2008), Fou de Marie (2009), Les heures lentes (2012), Silence Hôpi­tal aux édi­tions La Part com­mune (2017).

Il est égale­ment l’au­teur de recueils de haïkus

 Haïku du chemin en Bre­tagne intérieure, La Part Com­mune 2002, réédi­tion 2006. Post­face de Alain Kervern

Haïku du sen­tier de mon­tagne, La Part Com­mune, 2007. Pré­face de Alain Kervern

Ici même,  avec des pein­tures du Michel Remaud, La Part Com­mune, 2014. Post­face de Alain Kervern

Silence hôpi­tal,  La Part Com­mune, 2017, post­face de Alain Kervern

En antholo­gies ou livres collectifs

Chevauch­er la lune, antholo­gie du haïku français con­tem­po­rain, édi­tions David (Québec), 2001

Antholo­gie du haïku en France, bilingue français-anglais, édi­tions Aléas, 2003

L’arbre sort du bois, édi­tions Pip­pa, 2017

Le petit livre du haïku, First édi­tions 2018

Sav-Heol, Soleil lev­ant, Ris­ing sun,  haïkus et tankas de Bre­tagne et du Japon, Futures­can, 2019

Haïkus d’hommes, édi­tions Pip­pa, 2020

 

 

 

 

Pierre Tanguy

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Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. tit­u­laire d’un DEA de lit­téra­ture con­tem­po­raine, elle a enseigné vingt ans les let­tres en pré­pas sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Péters­bourg ») ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyr­eff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire chez Julien Gracq », par­ticipé aux « Ren­con­tres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et égale­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poez­ibao, À la lit­téra­ture, Place de la Sor­bonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Son écri­t­ure lit­téraire entre sou­vent en cor­re­spon­dance avec le regard des pein­tres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gau­guin. Son dernier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une biogra­phie lit­téraire de la sœur du pein­tre Émile Bernard, édi­tions Her­mann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Com­mune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE pros­es, La Part Com­mune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izel­la édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Cham­bre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Com­mune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Qua­tre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Hermann.
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