Jacqueline SAINT-JEAN, Matière ardente

Par |2021-10-21T13:21:15+02:00 19 octobre 2021|Catégories : Critiques, Jacqueline Saint-Jean|

Jacque­line Saint-Jean a depuis une quar­an­taine d’années crée une œuvre orig­i­nale, riche d’une trentaine de recueils de poésie. La poète qui a reçu le prix Xavier Grall en 2007 pour l’ensemble de son œuvre nous offre ici un nou­veau livre où réap­pa­raît le per­son­nage de Jelle qu’elle fig­u­rait dans un recueil précé­dent, « Jelle est d’un âge immense »1.

Ce per­son­nage récur­rent dont le nom, con­trac­tion de je et elle, joue sur l’ambivalente iden­tité de celle qui est à la fois le dou­ble de la poète et plus encore la femme-gigogne englobant bien d’autres femmes.

Fig­ure fémi­nine d’élection, Jelle défie le temps, accueille les mémoires de tant d’âges, depuis l’« enfant de sept ans »jusqu’à sa méta­mor­phose en «  sour­cière sor­cière » ou « femme rupestre ». Fig­ure cap­tée dans la mou­vance humaine, elle tra­verse des mil­lé­naires, corps mobile, inscrit dans le paysage entre silence et nuit.

« Matière ardente », le titre et le pre­mier vers du recueil sem­blent faire sens du côté de Gas­ton Bachelard, philosophe dont la lec­ture est famil­ière à la poète. Car la ques­tion de l’imagination est au cœur de son tra­vail poé­tique, Jacque­line Saint-Jean le con­fie à Marie-Josée Christien dans un ouvrage que celle-ci lui a con­sacré2.

Mais il ne s’agit pas de l’habillage poé­tique d’un essai sur l’air, l’eau ou la terre. Il s’agit pour la poète de ten­ter de saisir les états de ce qui fait la matière de la vie. « Humus », « sédi­ments », « phos­pho­res­cences » déploient l’imagination de la « matière » autant que le matéri­au d’un vécu sub­jec­tif qui, l’âge venu, amène l’horizon de la perte. Ces matières flu­ides, solid­i­fiées, « mag­ma », « moraines », « tec­tonique » nous par­lent d’autre chose que d’elles-mêmes. Elles tra­cent les voies d’une forme de dérive vision­naire : ain­si le mag­ma devient-il celui de nos mémoires, les moraines, celles des mots et la tec­tonique met à nu les « peurs » d’un con­ti­nent intérieur.

Jacque­line SAINT-JEAN, Matière ardente, 2019, Les Soli­cen­dristes, 15€.

« À peine exhumée / de l’humus du sommeil/ anonyme mi-ani­male/ mêlée d’empreintes mil­lé­naires », l’image opère un glisse­ment séman­tique du sig­nifié géologique au sig­nifié lit­téraire pour dire les pul­sa­tions de la rêver­ie sur les élé­ments pri­mor­diaux. Le monde intérieur de Jacque­line Saint-Jean fait coex­is­ter des tem­po­ral­ités plurielles, remonte à l’alpha des temps, pointe des instan­ta­nés de l’Histoire avec leurs soubre­sauts vio­lents, en même temps qu’il sug­gère l’expérience intime d’un corps ralen­ti qui fait l’expérience de l’amenuisement de la vie. Les com­po­si­tions d’Henri Tramoy avec leurs gris, rouge et noir qui tien­nent de la matière en fusion/explosion dis­ent à leur façon ces intens­es dissonances.

La poète explore les ter­ri­toires de sa mytholo­gie per­son­nelle qui élit pour objet la « Geste sédi­men­tée », autrement dit la chan­son de geste aux feuil­lets com­parés à des dépôts organiques, façon de fil­er la métaphore générique du poème.

Au miroir d’un paysage men­tal qui fixe une géolo­gie du sen­si­ble et de ses sédi­ments, Jacque­line Saint-Jean tisse la trame de l’universel. Elle inter­roge l’irréductible énigme : « Com­ment com­ment finir mur­mure Jelle ». Évo­quant une vie, elle est apte à les dire toutes à la fois, sim­ple­ment, sans pathos.

Dans le qui-vive de la vision jail­lit le poème. L’écriture, ardente au sens pre­mier du mot, asso­cie le motif de l’incandescence, des brais­es et de la couleur rouge à la force vitale, opposée au froid glacial qui pré­fig­ure la mort. L’écriture résiste en s’ouvrant à la ten­sion, au flux mémoriel des images qu’elle s’obstine à fix­er, telle cette « rose de braise / où le temps scin­tille » qui n’est pas sans faire penser à la fleur du poète Rober­to Juarroz.

Jacque­line Saint-Jean est tout entière dans ce chant d’ardeur lucide, en haute alliance avec la vie jusque dans sa disparition.

Notes

  1. Jelle et les mots, Raphaël de Sur­tis, 2012.

       2. Jacque­line Saint-Jean, entre sable et neige, 2017, Par­cours Spered Gouez, L’Esprit sauvage.

Présentation de l’auteur

Jacqueline Saint-Jean

Jacque­line Saint-Jean est pro­fesseur de let­tres, poétesse et écrivaine. Elle a vécu en Bre­tagne puis au pied des Pyrénées, à Hibarette, près de Tarbes. Elle enseigne à Tarbes et Toulouse jusqu’en 1995. 

Mem­bre du comité de rédac­tion d’Encres Vives, elle est co-fon­­da­trice (1980) puis rédac­trice (jusqu’en 2009) de la revue “Rivagi­naires”. Elle est engagée dans nom­bre d’actions poétiques.

Elle a pub­lié une ving­taine de titres de poésie et d’autres ensem­bles de textes, nou­velles, arti­cles, notes de lec­ture. Son œuvre est traduite en anglais, bul­gare, russe.

Pour le recueil “Chemins de bord”, elle a reçu en 1999 le prix Max-Pol Fouchet. Et pour l’ensemble de son œuvre le prix Xavier Grall lui a été attribué en 2007.

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. tit­u­laire d’un DEA de lit­téra­ture con­tem­po­raine, elle a enseigné vingt ans les let­tres en pré­pas sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Péters­bourg ») ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyr­eff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire chez Julien Gracq », par­ticipé aux « Ren­con­tres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et égale­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poez­ibao, À la lit­téra­ture, Place de la Sor­bonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Son écri­t­ure lit­téraire entre sou­vent en cor­re­spon­dance avec le regard des pein­tres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gau­guin. Son dernier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une biogra­phie lit­téraire de la sœur du pein­tre Émile Bernard, édi­tions Her­mann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Com­mune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE pros­es, La Part Com­mune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izel­la édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Cham­bre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Com­mune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Qua­tre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Hermann.
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