Voici un beau livre des édi­tions du Petit Pois qui asso­cie les textes d’Amandine Marem­bert et de Luce Guil­baud et une douzaine de mono­types de celle-ci.

 D’emblée, la cou­ver­ture, un de ces mono­types col­orés et le titre « Renouées » don­nent le ton par leur lumineuse sim­plic­ité. Le livre porte témoignage d’une belle ren­con­tre entre ces deux femmes, l’une pein­tre et poète qui a écrit une œuvre poé­tique impor­tante, une quar­an­taine de recueils au Dé Bleu, La Bar­tavelle, Bernard Dumerchez, Soc et Foc, Rougi­er, La Renarde Rouge, Con­tre-Allées, Tara­buste, Hen­ry, la sec­onde qui codirige la revue Con­tre-Allées et a pub­lié des poèmes à La Porte, Car­nets du Dessert de lune, Pold­er, Hen­ry, Wig­wam, L’Idée Bleue, La Yaour­tière, Le Chat qui tousse.

La com­po­si­tion de l’ouvrage fait écho à cette ren­con­tre ami­cale au tra­vers d’une mise en abyme sin­gulière et émou­vante. Le pre­mier texte, « Renouée »  d’Amandine Marem­bert, ren­voie, comme en hom­mage, au texte, « Cœur antérieur » de Luce Guil­baud. Celui-ci, pub­lié au Dé Bleu en 1998, est repris pour l’occasion. Témoin de la vibrante empathie qu’il a sus­citée entre elles. Ain­si se trou­ve en quelque sorte mis en scène le don du poème fait par Luce Guil­baud à son amie dans la peine.

 Le titre dit l’obstination à vivre dans l’image récur­rente de cette plante qui ne cesse de faire courir ses longues tiges ram­i­fiées. Renouée grim­pante ou renouée des oiseaux, c’est la belle vivace débor­dante de vie.

Femmes au jardin, pour­rions-nous dire en lisant les poèmes d’Amandine Marem­bert qui évoque la com­plic­ité des deux amies :

« Deux chais­es et des doigts rapprochés » […]
« le grenat du prunus »[…]
« le por­tail blanc ouvert » […]

C’est un monde en peu de mots, petits gestes accom­plis ensem­ble qui apaisent, le linge éten­du, la main qu’on prend, l’échange de regards com­plices, un sourire sim­ple­ment ou ce futur qui pointe douce­ment dans l’italique :

 « on ira voir la mer »

 

Car la douleur est là, vive et inen­tamée. En témoigne cette couleur rouge qui frappe dans les mono­types de Luce Guil­baud comme dans les poèmes d’Amandine Marembert :

 

« tu me con­fies ton cœur antérieur
pour que je le garde bien au chaud dans mes mains amicales
je prendrai soin
de son rouge
bat­tant d’un cil
bien vivant »

 

Ain­si finit ce pre­mier texte sur une tonal­ité d’espoir :

« il fau­dra répar­er la mémoire »

 

Vies croisées dans cet échange féminin pro­fond.  Au-delà des repris­es d’un texte à l’autre, le motif végé­tal de la renouée ne cesse de met­tre en réseau, en lien, douleur, soli­tude et renais­sance des deux femmes. Le texte de Luce Guil­baud, « Cœur antérieur », con­stru­it en trois temps, « Rive », « Ronces », « Renouée » est mar­qué par une écri­t­ure du tres­saille­ment toute en déli­catesse et gravité :

 

« je me suis retrou­vée sur la rive
entre ronces et récifs
avec cette voix lev­ée d’entre les vagues »

 

L’épreuve de la mal­adie et de la mort pos­si­ble, pudique­ment évo­quée à tra­vers les mots d’une autre vie, inouïe, inac­cept­able, celle de l’« anar­chie des cel­lules » et des « flèch­es irradiées », se fait étoile noire au cœur du poème. Le texte de « Ronces » prend ain­si une col­oration som­bre et superbe dans ce dia­logue avec la machine, « le cyc­lope de fer », ses « fais­ceaux de rayons noirs » et «les repères du métal qui fouille et tord et brûle ». Il fal­lait cette métaphore des ronces, image forte pour dire ce qui meur­trit, déchire et rav­age les chairs :

 

« lorsque les ronces ayant quitté
leur ter­ri­toire de chair et d’os
reviendrait le temps
où je serais lisse et muette
entre les vagues de vie
sur une bar­que vers l’île. »

 

Alors, en con­tre­point, peut se déploy­er la métaphore de la troisième par­tie, inti­t­ulée « Renouée ». Quels méan­dres emprunte la vie ? Quelles cordelettes invis­i­bles a tis­sées de nœud en nœud cette plante vivace qui sym­bol­ise la vie ? Moments de lucid­ité sere­ine pour la récitante :

 

« C’était la ronde des bras
les envols d’éperviers
les soupirs carnassiers
[…] on y laisse chaque fois
un peu de peau »

 

Le « tu » s’adresse aus­si bien à elle-même qu’au com­pagnon, prob­a­bles trébuche­ments où le « je » qui a tra­ver­sé cette épreuve doute de son identité :

 

« De ton front à mon front
dis­tance
mots emportés  mal dits
dans les vio­lences du soir »

 

N’est-ce pas dire que la mal­adie, mal­gré tout, isole dans son irré­ductible vécu ?

Plus forte que tout, heureuse­ment, l’exigence que le « je » meur­tri se doit à lui-même, qui va l’obliger à sor­tir de cette soli­tude et à renouer avec des petits morceaux de vie : 

 

« Etre femme   n’être qu’une femme
       naître femme
bras larges tête têtue  cœur délacé […]
chaque jour cette écri­t­ure du vide
à nourrir »

 

Un appel de l’écriture, un point d’obstination. Envers et con­tre tout, les poèmes de Luce Guil­baud gar­dent les gestes sim­ples de la nature et la mémoire des moments de con­nivence sensuelle :

 

« Quand tu me tiens con­tre toi
j’entends chanter les bois
s’ouvrir les clairières
au cen­tre de ma chair
caress­es de mousse […]
mais la lumière vibrant sur la neige
entrave l’avenir
accords tou­jours à reconduire »

 

Ce n’est pas chose aisée que d’écrire à qua­tre mains. Il faut être dis­posé, s’effacer devant l’autre, tâton­ner dans son intim­ité. Luce Guil­baud a déjà réus­si cette belle expéri­ence avec son amie poète du Québec, Danielle Fournier dans le recueil Iris.

 « Renouées » nous offre une créa­tion à deux voix qui tresse déli­cate­ment les fils des mots, des couleurs et des formes. À rebours de la vie empêchée, c’est le chant d’une dou­ble renaissance.

 

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. tit­u­laire d’un DEA de lit­téra­ture con­tem­po­raine, elle a enseigné vingt ans les let­tres en pré­pas sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Péters­bourg ») ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyr­eff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire chez Julien Gracq », par­ticipé aux « Ren­con­tres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et égale­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poez­ibao, À la lit­téra­ture, Place de la Sor­bonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Son écri­t­ure lit­téraire entre sou­vent en cor­re­spon­dance avec le regard des pein­tres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gau­guin. Son dernier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une biogra­phie lit­téraire de la sœur du pein­tre Émile Bernard, édi­tions Her­mann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Com­mune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE pros­es, La Part Com­mune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izel­la édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Cham­bre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Com­mune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Qua­tre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Hermann.