> Amandine Marembert, Luce Guilbaud, Renouées

Amandine Marembert, Luce Guilbaud, Renouées

Par | 2018-01-23T11:06:35+00:00 5 janvier 2015|Catégories : Critiques|

 

Voici un beau livre des édi­tions du Petit Pois qui asso­cie les textes d’Amandine Marembert et de Luce Guilbaud et une dou­zaine de mono­types de celle-ci.

 D’emblée, la cou­ver­ture, un de ces mono­types colo­rés et le titre « Renouées » donnent le ton par leur lumi­neuse sim­pli­ci­té. Le livre porte témoi­gnage d’une belle ren­contre entre ces deux femmes, l’une peintre et poète qui a écrit une œuvre poé­tique impor­tante, une qua­ran­taine de recueils au Dé Bleu, La Bartavelle, Bernard Dumerchez, Soc et Foc, Rougier, La Renarde Rouge, Contre-Allées, Tarabuste, Henry, la seconde qui codi­rige la revue Contre-Allées et a publié des poèmes à La Porte, Carnets du Dessert de lune, Polder, Henry, Wigwam, L’Idée Bleue, La Yaourtière, Le Chat qui tousse.

La com­po­si­tion de l’ouvrage fait écho à cette ren­contre ami­cale au tra­vers d’une mise en abyme sin­gu­lière et émou­vante. Le pre­mier texte, « Renouée »  d’Amandine Marembert, ren­voie, comme en hom­mage, au texte, « Cœur anté­rieur » de Luce Guilbaud. Celui-ci, publié au Dé Bleu en 1998, est repris pour l’occasion. Témoin de la vibrante empa­thie qu’il a sus­ci­tée entre elles. Ainsi se trouve en quelque sorte mis en scène le don du poème fait par Luce Guilbaud à son amie dans la peine.

 Le titre dit l’obstination à vivre dans l’image récur­rente de cette plante qui ne cesse de faire cou­rir ses longues tiges rami­fiées. Renouée grim­pante ou renouée des oiseaux, c’est la belle vivace débor­dante de vie.

Femmes au jar­din, pour­rions-nous dire en lisant les poèmes d’Amandine Marembert qui évoque la com­pli­ci­té des deux amies :

« Deux chaises et des doigts rap­pro­chés » […]
« le gre­nat du pru­nus »[…]
« le por­tail blanc ouvert » […]

C’est un monde en peu de mots, petits gestes accom­plis ensemble qui apaisent, le linge éten­du, la main qu’on prend, l’échange de regards com­plices, un sou­rire sim­ple­ment ou ce futur qui pointe dou­ce­ment dans l’italique :

 « on ira voir la mer »

 

Car la dou­leur est là, vive et inen­ta­mée. En témoigne cette cou­leur rouge qui frappe dans les mono­types de Luce Guilbaud comme dans les poèmes d’Amandine Marembert :

 

« tu me confies ton cœur anté­rieur
pour que je le garde bien au chaud dans mes mains ami­cales
je pren­drai soin
de son rouge
bat­tant d’un cil
bien vivant »

 

Ainsi finit ce pre­mier texte sur une tona­li­té d’espoir :

« il fau­dra répa­rer la mémoire »

 

Vies croi­sées dans cet échange fémi­nin pro­fond.  Au-delà des reprises d’un texte à l’autre, le motif végé­tal de la renouée ne cesse de mettre en réseau, en lien, dou­leur, soli­tude et renais­sance des deux femmes. Le texte de Luce Guilbaud, « Cœur anté­rieur », construit en trois temps, « Rive », « Ronces », « Renouée » est mar­qué par une écri­ture du tres­saille­ment toute en déli­ca­tesse et gra­vi­té :

 

« je me suis retrou­vée sur la rive
entre ronces et récifs
avec cette voix levée d’entre les vagues »

 

L’épreuve de la mala­die et de la mort pos­sible, pudi­que­ment évo­quée à tra­vers les mots d’une autre vie, inouïe, inac­cep­table, celle de l’« anar­chie des cel­lules » et des « flèches irra­diées », se fait étoile noire au cœur du poème. Le texte de « Ronces » prend ain­si une colo­ra­tion sombre et superbe dans ce dia­logue avec la machine, « le cyclope de fer », ses « fais­ceaux de rayons noirs » et « les repères du métal qui fouille et tord et brûle ». Il fal­lait cette méta­phore des ronces, image forte pour dire ce qui meur­trit, déchire et ravage les chairs :

 

« lorsque les ronces ayant quit­té
leur ter­ri­toire de chair et d’os
revien­drait le temps
où je serais lisse et muette
entre les vagues de vie
sur une barque vers l’île. »

 

Alors, en contre­point, peut se déployer la méta­phore de la troi­sième par­tie, inti­tu­lée « Renouée ». Quels méandres emprunte la vie ? Quelles cor­de­lettes invi­sibles a tis­sées de nœud en nœud cette plante vivace qui sym­bo­lise la vie ? Moments de luci­di­té sereine pour la réci­tante :

 

« C’était la ronde des bras
les envols d’éperviers
les sou­pirs car­nas­siers
[…] on y laisse chaque fois
un peu de peau »

 

Le « tu » s’adresse aus­si bien à elle-même qu’au com­pa­gnon, pro­bables tré­bu­che­ments où le « je » qui a tra­ver­sé cette épreuve doute de son iden­ti­té :

 

« De ton front à mon front
dis­tance
mots empor­tés  mal dits
dans les vio­lences du soir »

 

N’est-ce pas dire que la mala­die, mal­gré tout, isole dans son irré­duc­tible vécu ?

Plus forte que tout, heu­reu­se­ment, l’exigence que le « je » meur­tri se doit à lui-même, qui va l’obliger à sor­tir de cette soli­tude et à renouer avec des petits mor­ceaux de vie :  

 

« Etre femme   n’être qu’une femme
       naître femme
bras larges tête têtue  cœur déla­cé […]
chaque jour cette écri­ture du vide
à nour­rir »

 

Un appel de l’écriture, un point d’obstination. Envers et contre tout, les poèmes de Luce Guilbaud gardent les gestes simples de la nature et la mémoire des moments de conni­vence sen­suelle :

 

« Quand tu me tiens contre toi
j’entends chan­ter les bois
s’ouvrir les clai­rières
au centre de ma chair
caresses de mousse […]
mais la lumière vibrant sur la neige
entrave l’avenir
accords tou­jours à recon­duire »

 

Ce n’est pas chose aisée que d’écrire à quatre mains. Il faut être dis­po­sé, s’effacer devant l’autre, tâton­ner dans son inti­mi­té. Luce Guilbaud a déjà réus­si cette belle expé­rience avec son amie poète du Québec, Danielle Fournier dans le recueil Iris.

 « Renouées » nous offre une créa­tion à deux voix qui tresse déli­ca­te­ment les fils des mots, des cou­leurs et des formes. À rebours de la vie empê­chée, c’est le chant d’une double renais­sance.

 

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de lettres. DEA de lit­té­ra­ture contem­po­raine.
Elle a ensei­gné vingt ans les lettres-phi­lo­so­phie en classes pré­pa­ra­toires scien­ti­fiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Pétersbourg) ou de sen­si­bi­li­tés artis­tiques dif­fé­rentes (plas­ti­ciens Olga Boldyreff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a orga­ni­sé plu­sieurs confé­rences, (autour de Jean-Pierre Vernant, Michel Chaillou, Josyane Savigneau…). Et ani­mé des Rencontres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bretagne et Loire » chez Gracq, par­ti­ci­pé aux Rencontres de Sophie sur l’art et les autres.
Ses pre­miers textes portent sur la situa­tion des femmes puis sur Marguerite Yourcenar. Elle a publié des études lit­té­raires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique.
Elle écrit dans Terres de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Lettre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Commune) est chro­ni­qué sur Recours au poème par Pierre Tanguy. Elle a par­ti­ci­pé à des livres pauvres avec la poète et col­la­giste Ghislaine Lejard. Et réa­li­sé Nostalgie blanche, un livre d’artiste avec le peintre Michel Remaud.
 
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