> Luce Guilbaut, Demain l’instant du large

Luce Guilbaut, Demain l’instant du large

Par |2017-12-28T10:17:13+00:00 30 octobre 2017|Catégories : Critiques, Luce Guilbaut|

Il y a chez Luce Guilbaud une emprise de la mer. Elle est à la fois une pas­sion et un élé­ment qui forgent pro­fon­dé­ment sa sen­si­bi­li­té. Elle est chan­tée dans nombre de ses recueils. Dans celui-ci paru aux Editions Lanskine, quelqu’un, une femme, reste debout près des flots et pense à celui qui est en mer. Le titre à lui seul concentre la teneur du recueil. En une même for­mu­la­tion lapi­daire, il ras­semble le temps, le lieu et une invite à une expé­rience libé­ra­toire sug­gé­rée par le « large ».

Lieu d’abord non nom­mé, situé par réfé­rence à l’estuaire de la Charente, mi-réel, mi-rêvé. Le recueil ensuite prend du champ et s’ouvre à une autre mer, sans marées celle-là, le temps d’une croi­sière près de Rhodes. Et dans « la mer de vos absences », on passe à un véri­table lieu men­tal. Tel est bien le signe d’une com­po­si­tion très fluide du recueil, comme l’attestent aus­si les varia­tions de tona­li­té. Tantôt grave, en mineur, lorsque la poète évoque les êtres chers dis­pa­rus, tan­tôt majeure, à l’humour léger offert en par­tage au lec­teur, dans « Armement mini­mum conseillé (pour rire) ».

 

Luce GUILBAUD, Demain l’instant du large, Editions Lanskine,

Luce Guilbaut, Demain l’instant du large, Editions Lanskine, 51 pages, 12 €.

Chez Luce Guilbaud, la mer sépare mais elle « renoue » aus­si :

 Celui qui part sur la mer me renoue
revient
le même                    et plus.

 Peu d’êtres sont évo­qués mais chez la poète, le sen­ti­ment de la mer n’est pas sépa­rable de la rela­tion à l’autre. Compagnon par­ti en mer : « Face à toi je suis femme de proue ». Ou la grand-mère, figure mar­quante déjà pré­sente dans d’autres recueils, en par­ti­cu­lier dans Comme elle dirait la mer.

Comme si la mer était le lieu des contraires, à la fois lieu de sépa­ra­tion en même temps que lien puis­sant entre les êtres.

Le recueil foi­sonne de nota­tions, d’impressions : l’air du large, la lumière des nuages, les lignes qu’on laisse traî­ner au fil de l’eau, le bois flot­tant à la dérive, la lune très pré­sente dans ces pages. L’air, la terre, l’eau, les trois élé­ments sont offerts dans ces vers pour dire les rythmes et les mou­ve­ments du vivant océa­nique.

L’écriture est habi­tée par une res­pi­ra­tion qui tra­verse les vers dans un grand souffle poé­tique. Luce Guilbaud, comme Jules Supervielle qu’elle évoque à tra­vers L’Enfant de la haute mer, sait ouvrir un espace ima­gi­naire en mobi­li­sant des images sin­gu­lières. Telles ces « ciels brû­lés cou­sus à la carène », ce « lavis de larmes ou ciel échoué ». Ce qui frappe, c’est que les termes de la vie mari­time sont trans­po­sés aux sen­ti­ments en un superbe échange lan­ga­gier. Ainsi :

 le sou­rire tresse ses cor­dages
si tu tiens le tri­dent
pour récol­ter l’écume

 Écriture tra­ver­sée aus­si par les mythes, celui de Méduse, d’Ariane ou des sirènes.

La pro­me­neuse de mers est cap­tive de cette explo­ra­tion du regard, de ce tête-à-tête avec l’illimité :

vagues sans cesse        
dès l’origine
et nous à l’heure des marées
pre­nons le pouls du temps

 Et la mer prend ici une dimen­sion de flux éter­nel source de médi­ta­tion. Métaphore de la vie, de l’écoulement du temps, pré­sente dès le titre du recueil. Avec ses aléas, les moments heu­reux, les morts. Le rythme et la mise en forme gra­phique en portent témoi­gnage : il y a des « creux », des hauts et des bas, à l’image des vagues intran­quilles, qui emportent le lec­teur :

                                           Ciel
ce qui s’approche tombe
bru­tal épais plus vite
pas d’issue […]

                                        tor­nade
(l’assaille une dou­leur remon­tante
tom­bée sur la nuque
dans la vitesse d’échappée)

 

La mer devient image pri­mor­diale, ouverte sur l’infini que le titre d’un des poèmes résume par­fai­te­ment, « La mer sans conclu­sion ».

Et plus encore le poème « La mer de vos absences », belle évo­ca­tion des morts aimés que des fils invi­sibles relient aux vivants :

 Tous mes absents sont au large
cohorte de cris silence
dans la mer inté­rieure

 Comme Marguerite Duras, pré­sente en fili­grane ici dans le clin d’œil au Marin de Gibraltar, la poète peut dire : « Regarder la mer, c’est regar­der le tout ». C’est la grâce de ce recueil de grand vent que de nous y invi­ter.

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de lettres. DEA de lit­té­ra­ture contem­po­raine.
Elle a ensei­gné vingt ans les lettres-phi­lo­so­phie en classes pré­pa­ra­toires scien­ti­fiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Pétersbourg) ou de sen­si­bi­li­tés artis­tiques dif­fé­rentes (plas­ti­ciens Olga Boldyreff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a orga­ni­sé plu­sieurs confé­rences, (autour de Jean-Pierre Vernant, Michel Chaillou, Josyane Savigneau…). Et ani­mé des Rencontres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bretagne et Loire » chez Gracq, par­ti­ci­pé aux Rencontres de Sophie sur l’art et les autres.
Ses pre­miers textes portent sur la situa­tion des femmes puis sur Marguerite Yourcenar. Elle a publié des études lit­té­raires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique.
Elle écrit dans Terres de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Lettre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Commune) est chro­ni­qué sur Recours au poème par Pierre Tanguy. Elle a par­ti­ci­pé à des livres pauvres avec la poète et col­la­giste Ghislaine Lejard. Et réa­li­sé Nostalgie blanche, un livre d’artiste avec le peintre Michel Remaud.
 
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