Ce recueil, c’est d’abord un titre : « Il y a des choses que non ». Décon­cer­tant, heurté. Comme si la clau­di­ca­tion de la phrase venait dire la clau­di­ca­tion de ces temps où il est minu­it dans le siè­cle. C’est Louise qui par­le, la grand-mère de Claude Ber, paysanne, engagée dans la Résis­tance FFI et rebelle à tout ce qui hum­i­lie. Ce legs qui remonte à l’enfance de l’écrivain des­sine une cer­taine façon d’être au monde, exac­er­bée aujourd’hui, les raisons de dire non à l’inacceptable s’étant démultipliées. 

L’étonnante injonc­tion grand-mater­nelle cinq fois renou­velée plane sur tout le recueil qui devient caisse de réso­nance d’autres voix :

du col de la Cay­olle aux gorges du Loup
dans ces val­lées dont les tor­rents finis­sent en bouches
dans la mer
poème se fait d’échos
et de paroles perdues
— comme on dresse la table avec la place du mort

Claude BER, Il y a des choses que non, Editions Bruno Doucey, Paris, 2017, 112 pages, 14,50 €.

Claude BER, Il y a des choses que non, Edi­tions Bruno Doucey, Paris, 2017, 112 pages, 14,50 €.

Sept par­ties en ce recueil, qui mêlent les poèmes en prose, les vers, le nar­ratif selon des tonal­ités très divers­es. Mais tou­jours une même énergie flamboyante.

C’est d’abord un livre de recon­nais­sance ; en témoigne l’ouverture, « Le livre la table la lampe » qui fait revivre les hommes de la Résis­tance à tra­vers les fig­ures en miroir des deux « René », René Char et René Issaurat, le père de la poète, cités dans l’exergue. Mag­nifique tombeau qui oscille entre ten­dresse et souf­fle épique.

Vient ensuite « Célébra­tion de l’espèce », où l’anaphore véhé­mente, parox­ys­tique nous colle sous les yeux ce que l’homme fait à l’homme. Eros et Thanatos, un com­bat insup­port­able­ment per­du, c’est cap au pire, entre Beck­ett et Kafka.

« Je ne sais l’Algérie que d’oreille » porte le regard inno­cent sur cette guerre de l’enfant qu’elle était : les murs bar­bouil­lés de slo­gans, la décou­verte de la « maison­de­sarabes », les activ­ités clan­des­tines de ses par­ents, les exac­tions dev­inées par l’enfant.

Dans « L’inachevé de soi », l’ombre de la mort tra­vaille le poème — celle de l’être cher, celle de la nature et de tant d’espèces évo­quées. Une oppo­si­tion entre la joie de jadis et la tristesse face au devenir tein­té d’inquiétude ; « l’éternité », sou­vent évo­quée, est impos­si­ble à retrou­ver con­traire­ment à Rimbaud. 

« Lisant Lucrèce » trace un com­pagnon­nage avec le poète philosophe du De natu­ra rerum. Réso­nance con­tem­po­raine à son sens de la fragilité uni­verselle, à son recours à la force de l’esprit dans un autre temps de détresse. Désor­mais, nous dit Claude Ber, l’idée de cos­mos est en miettes, dans l’« insen­sé du sens ».

« Nous tous tant que nous sommes » est le trem­ble­ment de voix de la grand-mère avec son accent rude qui n’enlève rien à sa hau­teur. Parole rebelle qui engen­dre, qui com­mu­nique l’énergie à celle qui s’en sou­vient quand elle traque les signes de l’obésité mor­tifère d’aujourd’hui.  

« Je marche » pointe dans ce verbe d’action une volon­té forte : le monde, certes, nous laisse « apeurés et pen­sifs » mais la poète refuse une posi­tion de sur­plomb et marche par­mi les hommes, dans un mou­ve­ment d’empathie profonde. 

Nour­rie de cha­cun des imag­i­naires qui sont fam­i­liers à Claude Ber, la vie entre à pro­fu­sion dans le poème, fécon­dant sa belle curiosité d’être au monde : le patois de la mon­tagne alpine, trou­peaux de chèvres et forêts de mélèzes, Empé­do­cle et la « parole ora­toire pré­socra­tique », la « cacoph­o­nie des écrans » aux mil­liers de pix­els, le moine Cit­rouille amère et la pen­sée du Tao, la « rumeur du poème » de Lucrèce et le goût de l’univers math­é­ma­tique qui fut sa pre­mière for­ma­tion, les vers de René Char, ombre tutélaire de la pre­mière par­tie, Dante réc­ité et trans­mis par l’aïeule flo­ren­tine fuyant le fas­cisme, les slo­gans pour une Algérie algérienne.

Voix mul­ti­ples, en sit­u­a­tion, qui don­nent leur jus nourricier : 

il faut un sac à dos pour un bivouac si pré­caire qu’est vivre. À ce déje­uner sur l’herbe
   d’une vie j’ai fait de poésie un plat de résistance

Cet état de refus qui sous-tend le recueil informe au sens fort la parole poé­tique. Née de l’oralité de la trans­mis­sion famil­iale, la parole poé­tique, chez Claude Ber, s’accomplit dans la voix. Elle est parole vive, poésie à dire, à enten­dre. Par cette dimen­sion vocale, ryth­mique, le poème vient du corps, de la gorge, de la voix incar­née dans un souf­fle et voy­age avec ses into­na­tions, ses mod­u­la­tions qui l’animent comme ils scan­dent l’univers :

Il est dur de dire le simple […] 

Mais c’est aus­si l’inclinaison abstraite des mains occupées. La trans­parence du verre sous l’eau bouil­lante. Le midi mesuré de toute chose à un lever de matin
L’extension du regard hors de la pupille. Et la tête mont­golfière qui le suit. Aux nuées. À l’impensable. Au tour­bil­lon des planètes et au cli­na­men des atomes. 
Aux frac­tals et au ping-pong des neutrinos.
 

L’éveil l’espace d’une assi­ette qui goutte sur l’évier. Le satori en lavant la vaisselle.

C’est ici le grain de la voix qui trans­fig­ure ce sim­ple geste, faire la vais­selle. Pas­sage à la ligne, fusion du con­cret, de l’abstrait, audace des asso­ci­a­tions, voilà, notre per­cep­tion ordi­naire en est changée.

Autre exem­ple d’originalité de ton : Claude Ber s’élève à la hau­teur hardie de la proféra­tion : « Célébra­tion de l’espèce », c’est le trag­ique du chœur antique, revis­ité par l’ironie roman­tique. Ici la force du poème tient à la puis­sance man­i­feste de son débit, à l’infini recom­mence­ment de la litanie :

Comme tous ceux de mon espèce, je voudrais célébr­er mon espèce. Car mon espèce célèbre le tout du tout de mon espèce.
    Mon espèce célèbre le bon­heur et la peine de son espèce, la douleur et la jouis­sance de mon espèce […]
    Car mon espèce est une espèce qui détru­it sa pro­pre espèce. 

Ce qui frappe, c’est que ce recueil se place sous le signe de l’entre-deux. Comme si un flux reli­ait les réal­ités, cir­cu­lait entre les entités qui font monde pour Claude Ber. Entre gar­rigue lumineuse et paysage urbain, entre écrit et par­lé, entre prose et vers, entre hier et aujourd’hui, entre vio­lence et ten­dresse, entre indi­vidu et His­toire, entre corps et pen­sée, entre énon­cé savant et par­ler pop­u­laire, entre philoso­phie et poésie, pour n’en évo­quer que quelques aspects. Il y a là comme un mode d’être qui per­met d’approcher cette idée de com­plex­ité des choses, trans­mise par le père et les proches, et de rester fidèle à l’exigence de choix intel­li­gents qu’elle sous-tend :

les miens avaient le sens de la com­plex­ité et celui de la nuance […] Fais atten­tion, fil­lette. Les vic­times peu­vent aus­si devenir bourreaux.

Dans Sinon la trans­parence, Claude Ber explicite cette ten­sion où s’origine son regard sur les choses : « L’entre-deux est ma rési­dence favorite ». Comme s’il s’agissait du foy­er cen­tral autour duquel s’organise l’expérience de vivre.

Claude Ber aime ain­si trans­gress­er les fron­tières, les cadres, les gen­res : « l’écart. Faire écart. Au grand écart de la langue. Dans son sil­lage ver­ti­cal ». Qu’il soit d’espace, ou de temps, de domaine du savoir, de style, l’écart n’est-elle pas la fig­ure de la lib­erté prise, du dé-range­ment par excellence ? 

Il est une fig­ure de style qui revient très sou­vent dans ce recueil, l’adjectif sub­stan­tivé, qui illus­tre juste­ment cet écart :

Je marche dans l’alerte de l’amour et le dif­fi­cile du temps

La légère hési­ta­tion sur le mot, sus­citée dans cette tour­nure de la phrase fait effet de rythme et arrête le lecteur. Soudain, à cha­cun de ces mots, « l’alerte », « le dif­fi­cile », quelque chose de con­cret, d’immédiat, affleure dans une puis­sance d’apparition. Du coup, l’amour, le temps en pren­nent une couleur nou­velle. N’est-ce pas la mar­que même de la créa­tion lan­gag­ière, celle capa­ble de « don­ner un sens plus pur aux mots de la cité » ?

Claude Ber est tout entière dans cette parole ardem­ment humaine, ardem­ment inno­vante, celle qui nous offre le monde à portée de main pour être découvert.

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Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de let­tres. tit­u­laire d’un DEA de lit­téra­ture con­tem­po­raine, elle a enseigné vingt ans les let­tres en pré­pas sci­en­tifiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Péters­bourg ») ou de sen­si­bil­ités artis­tiques dif­férentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyr­eff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­con­tres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bre­tagne et Loire chez Julien Gracq », par­ticipé aux « Ren­con­tres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et égale­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes por­tent sur la sit­u­a­tion des femmes puis sur Mar­guerite Yource­nar. Elle a pub­lié des études lit­téraires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Ter­res de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poez­ibao, À la lit­téra­ture, Place de la Sor­bonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Com­mune) est chroniqué sur Recours au poème par Pierre Tan­guy. Elle a par­ticipé à des livres pau­vres avec la poète et col­lag­iste Ghis­laine Lejard. Son écri­t­ure lit­téraire entre sou­vent en cor­re­spon­dance avec le regard des pein­tres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gau­guin. Son dernier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une biogra­phie lit­téraire de la sœur du pein­tre Émile Bernard, édi­tions Her­mann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Com­mune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE pros­es, La Part Com­mune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izel­la édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Cham­bre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Com­mune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Qua­tre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Hermann.