> Claude Ber, Il y a des choses que non

Claude Ber, Il y a des choses que non

Par | 2018-01-23T10:58:56+00:00 17 février 2017|Catégories : Claude Ber, Critiques|

Ce recueil, c’est d’abord un titre : « Il y a des choses que non ». Déconcertant, heur­té. Comme si la clau­di­ca­tion de la phrase venait dire la clau­di­ca­tion de ces temps où il est minuit dans le siècle. C’est Louise qui parle, la grand-mère de Claude Ber, pay­sanne, enga­gée dans la Résistance FFI et rebelle à tout ce qui humi­lie. Ce legs qui remonte à l’enfance de l’écrivain des­sine une cer­taine façon d’être au monde, exa­cer­bée aujourd’hui, les rai­sons de dire non à l’inacceptable s’étant démul­ti­pliées.  

L’étonnante injonc­tion grand-mater­nelle cinq fois renou­ve­lée plane sur tout le recueil qui devient caisse de réso­nance d’autres voix :

du col de la Cayolle aux gorges du Loup
dans ces val­lées dont les tor­rents finissent en bouches
dans la mer
poème se fait d’échos
et de paroles per­dues
— comme on dresse la table avec la place du mort

Claude BER, Il y a des choses que non, Editions Bruno Doucey, Paris, 2017, 112 pages, 14,50 €.

Claude BER, Il y a des choses que non, Editions Bruno Doucey, Paris, 2017, 112 pages, 14,50 €.

Sept par­ties en ce recueil, qui mêlent les poèmes en prose, les vers, le nar­ra­tif selon des tona­li­tés très diverses. Mais tou­jours une même éner­gie flam­boyante.

C’est d’abord un livre de recon­nais­sance ; en témoigne l’ouverture, « Le livre la table la lampe » qui fait revivre les hommes de la Résistance à tra­vers les figures en miroir des deux « René », René Char et René Issaurat, le père de la poète, cités dans l’exergue. Magnifique tom­beau qui oscille entre ten­dresse et souffle épique.

Vient ensuite « Célébration de l’espèce », où l’anaphore véhé­mente, paroxys­tique nous colle sous les yeux ce que l’homme fait à l’homme. Eros et Thanatos, un com­bat insup­por­ta­ble­ment per­du, c’est cap au pire, entre Beckett et Kafka.

« Je ne sais l’Algérie que d’oreille » porte le regard inno­cent sur cette guerre de l’enfant qu’elle était : les murs bar­bouillés de slo­gans, la décou­verte de la « mai­son­de­sa­rabes », les acti­vi­tés clan­des­tines de ses parents, les exac­tions devi­nées par l’enfant.

Dans « L’inachevé de soi », l’ombre de la mort tra­vaille le poème – celle de l’être cher, celle de la nature et de tant d’espèces évo­quées. Une oppo­si­tion entre la joie de jadis et la tris­tesse face au deve­nir tein­té d’inquiétude ; « l’éternité », sou­vent évo­quée, est impos­sible à retrou­ver contrai­re­ment à Rimbaud. 

« Lisant Lucrèce » trace un com­pa­gnon­nage avec le poète phi­lo­sophe du De natu­ra rerum. Résonance contem­po­raine à son sens de la fra­gi­li­té uni­ver­selle, à son recours à la force de l’esprit dans un autre temps de détresse. Désormais, nous dit Claude Ber, l’idée de cos­mos est en miettes, dans l’« insen­sé du sens ».

« Nous tous tant que nous sommes » est le trem­ble­ment de voix de la grand-mère avec son accent rude qui n’enlève rien à sa hau­teur. Parole rebelle qui engendre, qui com­mu­nique l’énergie à celle qui s’en sou­vient quand elle traque les signes de l’obésité mor­ti­fère d’aujourd’hui.  

« Je marche » pointe dans ce verbe d’action une volon­té forte : le monde, certes, nous laisse « apeu­rés et pen­sifs » mais la poète refuse une posi­tion de sur­plomb et marche par­mi les hommes, dans un mou­ve­ment d’empathie pro­fonde.   

Nourrie de cha­cun des ima­gi­naires qui sont fami­liers à Claude Ber, la vie entre à pro­fu­sion dans le poème, fécon­dant sa belle curio­si­té d’être au monde : le patois de la mon­tagne alpine, trou­peaux de chèvres et forêts de mélèzes, Empédocle et la « parole ora­toire pré­so­cra­tique », la « caco­pho­nie des écrans » aux mil­liers de pixels, le moine Citrouille amère et la pen­sée du Tao, la « rumeur du poème » de Lucrèce et le goût de l’univers mathé­ma­tique qui fut sa pre­mière for­ma­tion, les vers de René Char, ombre tuté­laire de la pre­mière par­tie, Dante réci­té et trans­mis par l’aïeule flo­ren­tine fuyant le fas­cisme, les slo­gans pour une Algérie algé­rienne.

Voix mul­tiples, en situa­tion, qui donnent leur jus nour­ri­cier :  

il faut un sac à dos pour un bivouac si pré­caire qu’est vivre. À ce déjeu­ner sur l’herbe
   d’une vie j’ai fait de poé­sie un plat de résis­tance

Cet état de refus qui sous-tend le recueil informe au sens fort la parole poé­tique. Née de l’oralité de la trans­mis­sion fami­liale, la parole poé­tique, chez Claude Ber, s’accomplit dans la voix. Elle est parole vive, poé­sie à dire, à entendre. Par cette dimen­sion vocale, ryth­mique, le poème vient du corps, de la gorge, de la voix incar­née dans un souffle et voyage avec ses into­na­tions, ses modu­la­tions qui l’animent comme ils scandent l’univers :

Il est dur de dire le simple […] 

Mais c’est aus­si l’inclinaison abs­traite des mains occu­pées. La trans­pa­rence du verre sous l’eau bouillante. Le midi mesu­ré de toute chose à un lever de matin
L’extension du regard hors de la pupille. Et la tête mont­gol­fière qui le suit. Aux nuées. À l’impensable. Au tour­billon des pla­nètes et au cli­na­men des atomes. 
Aux frac­tals et au ping-pong des neu­tri­nos.
 

L’éveil l’espace d’une assiette qui goutte sur l’évier. Le sato­ri en lavant la vais­selle.

C’est ici le grain de la voix qui trans­fi­gure ce simple geste, faire la vais­selle. Passage à la ligne, fusion du concret, de l’abstrait, audace des asso­cia­tions, voi­là, notre per­cep­tion ordi­naire en est chan­gée.

Autre exemple d’originalité de ton : Claude Ber s’élève à la hau­teur har­die de la pro­fé­ra­tion : « Célébration de l’espèce », c’est le tra­gique du chœur antique, revi­si­té par l’ironie roman­tique. Ici la force du poème tient à la puis­sance mani­feste de son débit, à l’infini recom­men­ce­ment de la lita­nie :

Comme tous ceux de mon espèce, je vou­drais célé­brer mon espèce. Car mon espèce célèbre le tout du tout de mon espèce.
    Mon espèce célèbre le bon­heur et la peine de son espèce, la dou­leur et la jouis­sance de mon espèce […]
    Car mon espèce est une espèce qui détruit sa propre espèce.

Ce qui frappe, c’est que ce recueil se place sous le signe de l’entre-deux. Comme si un flux reliait les réa­li­tés, cir­cu­lait entre les enti­tés qui font monde pour Claude Ber. Entre gar­rigue lumi­neuse et pay­sage urbain, entre écrit et par­lé, entre prose et vers, entre hier et aujourd’hui, entre vio­lence et ten­dresse, entre indi­vi­du et Histoire, entre corps et pen­sée, entre énon­cé savant et par­ler popu­laire, entre phi­lo­so­phie et poé­sie, pour n’en évo­quer que quelques aspects. Il y a là comme un mode d’être qui per­met d’approcher cette idée de com­plexi­té des choses, trans­mise par le père et les proches, et de res­ter fidèle à l’exigence de choix intel­li­gents qu’elle sous-tend :

les miens avaient le sens de la com­plexi­té et celui de la nuance […] Fais atten­tion, fillette. Les vic­times peuvent aus­si deve­nir bour­reaux.

Dans Sinon la trans­pa­rence, Claude Ber expli­cite cette ten­sion où s’origine son regard sur les choses : « L’entre-deux est ma rési­dence favo­rite ». Comme s’il s’agissait du foyer cen­tral autour duquel s’organise l’expérience de vivre.

Claude Ber aime ain­si trans­gres­ser les fron­tières, les cadres, les genres : « l’écart. Faire écart. Au grand écart de la langue. Dans son sillage ver­ti­cal ». Qu’il soit d’espace, ou de temps, de domaine du savoir, de style, l’écart n’est-elle pas la figure de la liber­té prise, du dé-ran­ge­ment par excel­lence ? 

Il est une figure de style qui revient très sou­vent dans ce recueil, l’adjectif sub­stan­ti­vé, qui illustre jus­te­ment cet écart :

Je marche dans l’alerte de l’amour et le dif­fi­cile du temps

La légère hési­ta­tion sur le mot, sus­ci­tée dans cette tour­nure de la phrase fait effet de rythme et arrête le lec­teur. Soudain, à cha­cun de ces mots, « l’alerte », « le dif­fi­cile », quelque chose de concret, d’immédiat, affleure dans une puis­sance d’apparition. Du coup, l’amour, le temps en prennent une cou­leur nou­velle. N’est-ce pas la marque même de la créa­tion lan­ga­gière, celle capable de « don­ner un sens plus pur aux mots de la cité » ?

Claude Ber est tout entière dans cette parole ardem­ment humaine, ardem­ment inno­vante, celle qui nous offre le monde à por­tée de main pour être décou­vert.

mm

Marie-Hélène Prouteau

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de lettres. DEA de lit­té­ra­ture contem­po­raine.
Elle a ensei­gné vingt ans les lettres-phi­lo­so­phie en classes pré­pa­ra­toires scien­ti­fiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, Les Allumées de Pétersbourg) ou de sen­si­bi­li­tés artis­tiques dif­fé­rentes (plas­ti­ciens Olga Boldyreff, Michel Remaud…).
Seule ou avec d’autres, elle a orga­ni­sé plu­sieurs confé­rences, (autour de Jean-Pierre Vernant, Michel Chaillou, Josyane Savigneau…). Et ani­mé des Rencontres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bretagne et Loire » chez Gracq, par­ti­ci­pé aux Rencontres de Sophie sur l’art et les autres.
Ses pre­miers textes portent sur la situa­tion des femmes puis sur Marguerite Yourcenar. Elle a publié des études lit­té­raires, trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique.
Elle écrit dans Terres de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste (Lettre ouverte à Asli Erdogan).
Son livre La Petite plage (La Part Commune) est chro­ni­qué sur Recours au poème par Pierre Tanguy. Elle a par­ti­ci­pé à des livres pauvres avec la poète et col­la­giste Ghislaine Lejard. Et réa­li­sé Nostalgie blanche, un livre d’artiste avec le peintre Michel Remaud.
 
X