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Angèle Paoli, Traverses

Par |2021-03-05T20:45:58+01:00 5 mars 2021|Catégories : Angèle Paoli, Critiques|

Voici en vingt poèmes une élé­gie de la vie confinée. 

Dans une poé­sie simple, épu­rée, Angèle Paoli met à jour l’exploration de cette expé­rience dif­fi­cile, tota­le­ment inédite pour nous tous. Elle le fait par petites touches, de la manière la plus libre et en pre­nant appui sur les res­sources de son ima­gi­naire. D’emblée la méta­phore du titre met le lec­teur en état d’écoute. Durant ces quelques mois qui vont de l’hiver à novembre sui­vant, quelque chose a été tra­ver­sé. Quels mots mettre sur cet étrange vécu, sinon ceux de la poésie ? 

Une tem­po­ra­li­té sans repères s’est ouverte pour une sub­jec­ti­vi­té désorientée :

en ce temps suspendu 

entre un pas­sé qui prend le large

et un futur indiscernable 

Chemins de tra­verse dans l’espace et le temps à la fois, l’écriture se fait recherche vacillante entre états de veille et rêve­ries. Entre pré­sent et pas­sé familial.

Angèle Paoli, Traverses, des­sin de Sylvie Villaume, Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits éditions. 

La Corse d’aujourd’hui est là avec ses pay­sages, ses hêtres, ses fleurs sau­vages, la beau­té du cadre marin. La pas­sion de la soli­tude et du silence sur fond de cris­se­ment des insectes, tou­jours là. La pas­sion de l’art n’est pas davan­tage oubliée, à tra­vers un tableau de Lydia Padellec de femme nue à sa fenêtre.

Mais les ins­tan­ta­nés se brouillent, se télé­scopent. Surgissent la rémi­nis­cence d’une visite à Rome ou bien un rêve-sou­ve­nir d’enfance évo­quant la fier­té et l’émoi de sa com­mu­nion solennelle : 

 

la pho­to avait été prise sur le Prado 

devant l’immense église  où s’était déroulée

la céré­mo­nie       tu as gar­dé dans ta mémoire

le sou­ve­nir de la longue file blanche qui s’étirait 

silen­cieuse    tout au long de la nef centrale 

 

Touchantes émo­tions ado­les­centes que l’expérience du confi­ne­ment fait reve­nir à la mémoire. 

Plus loin dans le recueil, c’est l’assomption du quo­ti­dien et du fami­lier qui se joue dans la pré­sence de la chatte Falchetta, la cueillette des oranges ou la pro­me­nade au petit pont de Muragellu. Le lan­gage pour­suit son inven­ti­vi­té habi­tuelle chez la poète : un mot en langue corse ou en ita­lien côtoie un topo­nyme latin ou une réfé­rence afri­caine au dieu du fleuve Oubangui évo­quant un enfant sur sa planche à voile. C’est dire si Angèle Paoli parle avec ses mots, avec les asso­cia­tions qui lui sont chères. 

La vie pour­tant, la poète le res­sent vive­ment, n’est plus la même, l’horizon d’un ave­nir illi­sible pèse de tout son poids. Dans la flui­di­té du flux de conscience, sur­git le rap­pel d’un épi­sode d’enfance par la sœur de la poète, une mor­sure de chien qu’elle avait tota­le­ment effa­cée de sa mémoire. Rapportée dans un style enfan­tin sans majus­cule, la mémoire est matière trouée de blancs et s’énonce à la manière de Marguerite Duras :

 

il ne s’est rien passé

à saint vic­tor de réno 

 

Car l’expérience inso­lite du confi­ne­ment bou­le­verse les don­nées habi­tuelles de la conscience, semble faire remon­ter les loin­tains de l’existence. Ainsi l’apparition poi­gnante de la mère morte qui, par deux fois, visite les rêves de la poète : « Elle est venue ce matin ». 

Il est aus­si frap­pant de voir se ravi­ver dans ce moment dif­fi­cile les liens avec la sœur et le frère. On parle des livres lus. Le Hussard sur le toit, pré­ci­sé­ment, une his­toire d’épidémie en Provence. Voici que s’invitent dans le poème un ren­dez-vous sur écran Skype et l’image ado­rable du petit-fils « secoué de mou­ve­ments browniens ». 

N’est-ce pas aus­si notre histoire : 

 

En famille     on res­serre les rangs

on s’appelle on se parle on dialogue 

 

Puissant besoin de liens humains à recréer sur lequel Angèle Paoli apporte un regard plein de tendresse. 

La sub­jec­ti­vi­té de la poète se pré­sente pour nous en miroir : la volon­taire confu­sion entre les pro­noms, je, tu, elle per­met toutes les iden­ti­fi­ca­tions qui sur­viennent au fil de la rêve­rie.  Ces mou­ve­ments de l’être deviennent chambre d’échos de bien des affects néga­tifs, peur, inquié­tude, doutes. Chacun peut s’y recon­naître lorsqu’elle écrit : « la socié­té ? une four­mi­lière désemparée ».

Quels recours cathar­tiques à cette situa­tion  sont pos­sibles ? La prière ? On ne sait plus. La réflexion ? Elle semble para­ly­sée par cette vie empê­chée et contrainte :

 

tu es inca­pable de méditer

rien n’est possible

aucune pen­sée particulière

ne t’arrête ni ne t’accroche 

au pas­sage 

Un lyrisme mélan­co­lique colore tout le recueil et le clôt sur une note de lucidité :

 

 Novembre est là 

[…] le regard divague 

 

Dans son éco­no­mie de mots, l’aveu final, « tu as vieilli », semble le point d’orgue de cette « tra­verse » sou­vent dou­lou­reuse. Peu de mots pour dire magni­fi­que­ment la fra­gi­li­té et la fini­tude de nos vies.

 

Présentation de l’auteur

Angèle Paoli

Angèle Paoli est née à Bastia. Elle a ensei­gné pen­dant de nom­breuses années la lit­té­ra­ture fran­çaise et l’italien. Elle vit actuel­le­ment dans un vil­lage du Cap Corse, d’où elle anime la revue numé­rique de poé­sie & de cri­tique Terres de femmes, créée en décembre 2004 avec l’éditeur Yves Thomas et le pho­to­graphe et archi­tecte Guidu Antonietti di Cinarca. 

Elle a publié de nom­breux ouvrages, mais aus­si des poèmes et/​​ou des articles dans les revues Pas, Faire-Part, Poezibao, Francopolis, Europe, Siècle 21, La Revue des Archers, NU(e), Semicerchio, Thauma, Les Carnets d’Eucharis, DiptYque nos 1, 2 et 3, Le Quai des Lettres, Décharge, Mouvances, PLS (Place de la Sorbonne), Recours au poème, Diérèse, Terre à ciel, Paysages écrits, Secousse, Sarrazine, Mange Monde, Bacchanales, Le Pan poé­tique des Muses, Souffles, Ce Qui Reste, … 

Lauréate du Prix euro­péen de la cri­tique poé­tique fran­co­phone Aristote 2013, attri­bué par le Cénacle euro­péen fran­co­phone de Poésie, Art et Littérature. Membre du jury du Prix de poé­sie Léon-Gabriel Gros (revue Phœnix) pour l’année 2013. Invitée en tant que poète au 17e Festival de poé­sie « Voix de la Méditerranée » de Lodève (juillet 2014). Membre du comi­té de rédac­tion des revues Sarrazine et Les Carnets d’Eucharis. Poète invi­tée de « Ritratti di Poesia – Fondazione Roma » (février 2016). 

Bibliographie : 

▪ Noir écrin, A Fior di Carta, Barrettali (Haute-Corse), 2007 
▪ 
Manfarinu, l’âne de Noël, A Fior di Carta, Barrettali (Haute-Corse), 2007 
▪ 
A l’aplomb du mur blanc, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Véronique Agostini, édi­tions Les Aresquiers, Frontignan, 2008
▪ 
Lalla ou le chant des sables, récit-poème, édi­tions Terres de femmes, Canari (Haute-Corse), 2008. Préface de Cécile Oumhani 
▪ 
Corps y es-tu ?, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Véronique Agostini, édi­tions Les Aresquiers, Frontignan, mai 2009 
▪ 
Le Lion des Abruzzes, récit-poème, édi­tions Cousu Main, Avignon, décembre 2009. Photographies de Guidu Antonietti di Cinarca 
▪ 
Carnets de marche, édi­tions du Petit Pois, Béziers, juillet 2010 
▪ 
Camaïeux, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Véronique Agostini, édi­tions Les Aresquiers, Frontignan, sep­tembre 2010 
▪ 
Solitude des seuils, livre d’artiste, gra­vure de Marc Pessin sur un des­sin de Patrick Navaï, édi­tions Le Verbe et L’Empreinte [Marc Pessin], Saint-Laurent-du-Pont, octobre 2011 
▪ 
La Figue, livre d’artiste illus­tré et réa­li­sé par Dom et Jean Paul Ruiz, avril 2012. Préface de Denise Le Dantec 
▪ 
Solitude des seuils, Colonna Édition, 20167 Alata, juin 2012. Liminaire de Jean-Louis Giovannoni 
▪ 
De l’autre côté, édi­tions du Petit Pois, Béziers, novembre 2013 
▪ 
La Montagne cou­ron­née, édi­tions La Porte, Laon, mai 2014 
▪ 
Une fenêtre sur la mer/​​Anthologie de la poé­sie corse actuelle coor­don­née par Angèle Paoli (antho­lo­gie bilingue corse/​​français), Recours au poème édi­teurs, décembre 2014 
▪ 
Les Feuillets de la Minotaure, Revue Terres de femmes | édi­tions de Corlevour, col­lec­tion Poésie, avril 2015 
▪ 
l’autre côté, livre de verre et papier, réa­li­sé par Lô (Laurence Bourgeois) en 4 exem­plaires au pays de Pézenas, juin 2015 
▪ 
Tramonti, édi­tions Henry, Collection La main aux poètes, sep­tembre 2015 
▪ 
L’Isula, édi­tions Imprévues, Collection Accordéons, édi­tion numé­ro­tée, novembre 2015
* Figure de l’eau, Al Manar, juin 2017
* La Maison sans vitre, La Passe du vent, mars 2018

Ouvrages en collaboration : 

▪ Philippe Jambert (pho­tos) et Angèle Paoli (textes), Aux portes de l’île, Editions Galéa, juillet 2011 
▪ Angèle Paoli et Paul-François Paoli, 
Les Romans de la Corse,édi­tions du Rocher, juin 2012 
▪ Anthologie 
Pas d’ici, pas d’ailleurs (antho­lo­gie fran­co­phone de voix fémi­nines contemporaines)(poèmes réunis par Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli et Aurélie Tourniaire – en par­te­na­riat avec la revue Terres de femmes), édi­tions Voix d’encre, juillet 2012. 
▪ Philippe Jambert (pho­tos) et Angèle Paoli (textes), 
Fontaines de Corse, Editions Galéa, juin 2014. 

Collectif : 

▪ Calendrier de la poé­sie fran­co­phone 2008, 2009, 2010, 2011, Alhambra Publishing, Bertem, Belgique 
▪ 
Portrait de groupe en poé­sie, Le Scriptorium, Marseille, BoD, février 2010 
▪ 
Visages de poé­sie, Portraits crayons et poèmes dédi­ca­cés, Anthologie, tome 3 (des­sins de Jacques Basse), édi­tions Rafael de Surtis, février 2010 
▪ 
Côté femmes, d’un poème l’autre. Anthologie voya­geuse. Poèmes réunis par Zineb Laouedj et Cécile Oumhani. Editions Espace Libre, Alger-Paris, mars 2010 
▪ 
La poé­sie est gram­mai­rienne. Mélanges en l’honneur de Joëlle Gardes (res­pon­sables de publi­ca­tion : Claude Ber, Françoise Rullier), Éditions de l’Amandier, juin 2012 
▪ « 20 pages de poèmes », in 
Jokari, Nu(e) 52, enfances, 2012 
▪ Anthologie 
Instants de ver­tige Québec/​​France, coor­don­née par Claudine Bertrand, Éditions Points de fuite, Montréal, 2012 
▪ Anthologie poé­tique 
Liberté de créer, liber­té de crier,coor­don­née par Françoise Coulmin pour le PEN Club fran­çais, Les Écrits du Nord, édi­tions Henry, 2014 
▪ 
Voix de la Méditerranée – Anthologie poé­tique 2014, édi­tions La passe du vent 
▪ 
Il n’y a pas de meilleur ami qu’un livre, édi­tions Voix d’encre, sep­tembre 2015 
▪ (antho­lo­gie de voix poé­tiques fran­çaises) Þór Stefánsson 
Frumdrög að drau­mi. Ljóð frans­kra skáldk­ven­na, Oddur, Reykjavik, 2016 
▪ “Rouge-forge, l’Éros de la créa­tion” in Rocio Durán-Barba, 
Regards croi­sés, peintres équa­to­riens et poètes fran­çais | Miradas cru­za­das, pin­tores ecua­to­ria­nos y poe­tas fran­ceses,Éditorial Allpamanda, Fundación Cultural Rocio Durán-Barba, 2016 
▪ « Éloge de la langue » 
in Pablo Poblète et Claudine Bertrand, Éloge et défense de la langue fran­çaise, 137 poètes pla­né­taires, 10 Lettres ouvertes, 5 peintres, Éditions Unicité, 2016 

Traductions : 

▪ Luigia Sorrentino, Olimpia/​​Olympia, Interlinea edi­zio­ni, Novara, 2013 | Recours au poème édi­tions, 2015 
▪ Luigia Sorrentino, 
Figura d’acqua/Figure de l’eau, aqua­relles de Caroline François-Rubino (à paraître en juin 2017 aux édi­tions Al Manar) 

Préfaces/​​postfaces : 

▪ Préface de : Stéphane Guiraud, Le Cap Corse, Ghiro édi­tion, février 2015 
▪ Préface de : Martine-Gabrielle Konorski, 
Une lumière s’accorde, édi­tions Le Nouvel Athanor, Collection Ivoire, 2016
▪ « Dans la ruche ouverte du poème, la parole tra­ver­sière », post­face de : Sylvie Fabre G., 
La Maison sans vitres, La Passe du vent éd. (à paraître au prin­temps 2017) 

Photo © Ph. Lisa Dest

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Marie-Hélène Prouteau est née à Brest et vit à Nantes. Agrégée de lettres. titu­laire d’un DEA de lit­té­ra­ture contem­po­raine, elle a ensei­gné vingt ans les lettres en pré­pas scien­ti­fiques. Elle recherche l’échange avec des créa­teurs venus d’ailleurs (D.Baranov, « Les Allumées de Pétersbourg ») ou de sen­si­bi­li­tés artis­tiques dif­fé­rentes (plas­ti­ciens tels Olga Boldyreff, Michel Remaud, Isthme-Isabelle Thomas).Elle a ani­mé des ren­contres « Hauts lieux de l’imaginaire entre Bretagne et Loire chez Julien Gracq », par­ti­ci­pé aux « Rencontres de Sophie-Philosophia » sur les Autres et éga­le­ment sur Guerre et paix. Ses pre­miers textes portent sur la situa­tion des femmes puis sur Marguerite Yourcenar. Elle a publié des études lit­té­raires (édi­tions Ellipses, SIEY), trois romans, des poèmes et des ouvrages de prose poé­tique. Elle écrit dans Terres de femmes, Terre à ciel, Recours au poème, La pierre et le sel et Ce qui reste, Poezibao, À la lit­té­ra­ture, Place de la Sorbonne, Europe. Son livre La Petite plage (La Part Commune) est chro­ni­qué sur Recours au poème par Pierre Tanguy. Elle a par­ti­ci­pé à des livres pauvres avec la poète et col­la­giste Ghislaine Lejard. Son écri­ture lit­té­raire entre sou­vent en cor­res­pon­dance avec le regard des peintres, notam­ment G. de La Tour, W.Turner, R.Bresdin, Gauguin. Son der­nier livre Madeleine Bernard, la Songeuse de l’invisible est une bio­gra­phie lit­té­raire de la sœur du peintre Émile Bernard, édi­tions Hermann. BIBLIOGRAPHIE LES BLESSURES FOSSILES, La Part Commune, 2008 LES BALCONS DE LA LOIRE, La Part com­mune, 2012. L’ENFANT DES VAGUES, Apogée, 2014. LA PETITE PLAGE proses, La Part Commune, 2015. NOSTALGIE BLANCHE, livre d’artiste avec Michel Remaud, Izella édi­tions, 2016. LA VILLE AUX MAISONS QUI PENCHENT, La Chambre d’échos, 2017. LE CŒUR EST UNE PLACE FORTE, La Part Commune, 2019. LA VIBRATION DU MONDE poèmes avec l’artiste Isthme, mars 2021 édi­tions du Quatre. MADELEINE BERNARD, LA SONGEUSE DE L’INVISIBLE, mars 2021, édi­tions Hermann.
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