« La voie que le poème cherche à se fray­er, ici, est la voie de sa pro­pre source. Et chem­i­nant ain­si vers sa pro­pre source, c’est la source en général de la poésie qu’il cherche à atteindre. »

Philippe Lacoue-Labarthe
La poésie comme expérience

 

      De la trouée du silence, la poésie d’Angèle Paoli chem­ine jusqu’au « vif des fêlures » qu’elle aspire à dire pour les  repouss­er « au plus loin ».

      Diver­sité générique et foi­son­nement poé­tique car­ac­térisent sa créa­tion lit­téraire qui accom­plit une véri­ta­ble tra­ver­sée des pen­sées pour affirmer une voix de poésie per­son­nelle et don­ner réso­nance à une quête ontologique voire méta­physique où l’être ne cesse de s’interroger face au temps, et dans l’espace. 

      Dans son livre Tra­mon­ti, fig­u­rant dans la col­lec­tion « La main aux poètes » des Édi­tions Hen­ry (2015), après la fugac­ité du Nous (« nous n’aborderons pas / aux rêves insol­ubles », p.17), le Je se tisse face à un Tu. Ces deux instances énon­cia­tives sont reliées par les paronymes « dire » et « lire » : « et tu me dis  / — je te lis  dor­mante- » (p.57). Aus­sitôt, la quin­tes­sence de l’acte de créa­tion se man­i­feste, met­tant en miroir ces deux verbes majeurs pour favoris­er l’approche de la poésie comme « l’acte et le lieu » du partage et du don.

     Sobriété et générosité du verbe, flu­id­ité et goût de la rup­ture syn­tax­ique, réti­cence vocale et ful­gu­rance musi­cale : l’éclat des con­traires sub­jugue « sur l’aile qui vac­ille » (p.53) pour mieux « voler/ à l’envers du temps » (p.54).

      « Vol­er », oui, mais il s’agit essen­tielle­ment de chem­iner, plus pré­cisé­ment de se fray­er un chemin, comme le sym­bol­ise le choix de cer­tains titres comme Car­nets de marche (Les Édi­tions du Petit Pois, 2010), Soli­tude des seuils (Colon­na Édi­tion, 2012), De l’autre côté (Les Édi­tions du Petit Pois, col­lec­tion Prime Abord, 2013).

          Dans ce dernier recueil, le lecteur se trou­ve pris de ver­tige, hap­pé par ce poème-dip­tyque quelque peu mal­lar­méen où tout se reflète et s’inverse, comme dans la com­po­si­tion spécu­laire du « Son­net en yx », « allé­gorique de lui-même » : le motif du miroir scan­de ces pages pour con­fér­er de la pro­fondeur au paysage et le ren­vers­er par un jeu de bas­cule que la syn­taxe désar­tic­ulée sus­cite, four­voy­ant et séduisant tour à tour le lecteur :

« trem­blé du miroir / le ciel en strates trace
diagonale
paysage en bas­cule / la terre est ronde / l’horizon tangue
les deux arbres en
vis-à-vis poursuivent
dialogue

cli­na­men // noir // »

(p. 12)

     À l’apogée du poème, l’immersion du Je énon­ci­atif dans le miroir se fait abyssale, provo­quant la volatil­i­sa­tion du paysage para­doxale­ment inscrite sur la page de poésie :

« miroir plan / j’ / entre
dans le verre       l’occupe
mi-corps     / je /     cherche
ne (me) vois pas       la-sans-visage

buste / incliné sur foulard
bleu     cheveux échap­pés bras
ten­dus      (mon) appareil photo
cache      seules   (mes) mains
duo d’accord      en écho

le paysage a dis­paru // Noir // autour »
(p.17)

      Puis, lorsque « le miroir se redresse », par delà le « trem­ble­ment des couleurs » et l’« exten­sion moi-au-miroir », se décèle, sous la fausse neu­tral­ité de la forme infini­tive, l’injonction dynamique qui, enchaî­nant « tra­vers­er » et « pass­er de l’autre côté », fait réson­ner le titre du recueil :

« l’au-delà du verre    traverser
pass­er      de l’autre côté du / je / cherche
qui d’autre que moi ? quel ailleurs ? / rien /

hors le ciel »

(p.20)

     Ce « rien » typographique­ment détaché, aus­sitôt sup­plan­té par l’aspiration à pour­suiv­re la recherche dans l’espace du ciel, s’énonce de façon plus péremp­toire à la fin de Car­nets de marche, prose d’une den­sité dou­ble, à la fois nar­ra­tive et poé­tique, où s’inscrivent avec ardeur les pen­sées en mou­ve­ment, proches de la dou­ble inci­ta­tion grac­qui­enne qui refuse la vir­gule, « en marchant en écrivant ».

« La pre­mière jon­quille sauvage grelotte. La buvette let­tres noires aban­don­née hiv­er comme été à sa vacance en pure perte. Le froid taille en biseau sous la peau. Marine écrin ver­glacé. Marine écrin plex­i­glas. Cueil­lir des hel­lé­bores et puis rien. Le silence vent du matin qui gifle et qui grince plein fou­et. » (p.122).

     Cette cas­cade de phras­es brèves, le plus sou­vent nom­i­nales, débouche sur le con­stat laconique « et puis rien », avant que ne s’énonce la mise en équiv­a­lence métaphorique du silence et du vent, soulignée par l’entrelacement musi­cal des sonorités gut­turales sour­des et sonores (« gifle » rap­pelant « jon­quille », « grince » faisant écho à « grelotte ») qui par effet de con­traste per­met l’émergence vive de la frica­tive de « fou­et » pour faire cla­quer la phrase ultime du livre.

     Entre Car­nets de marche et De l’autre côté, se mar­quent dans Soli­tude des seuils la pal­pi­ta­tion de l’interstice et la jouis­sance du seuil. Dans son « Lim­i­naire », le poète Jean-Louis Gio­van­noni appré­cie la par­tic­u­lar­ité du lyrisme vibra­toire d’Angèle Paoli se fon­dant sur une « mise à peau » : « Tout est là. Au bord de son bord…retenu. Impronon­cé comme l’est le nom de chaque chose, enfouie en son dedans ».

     Cette « mise à peau » con­siste pré­cisé­ment à faire affleur­er par l’acte de poésie ce qui se dérobe en apparence à l’intelligibilité immé­di­ate. Il s’agit de s’adonner à l’acte de dire pour faire émerg­er ce qui se trame sous le silence. Nul répit face à la néces­sité vitale de pronon­cer tous les bruits qui « trouent le silence » (p.69), en ces lieux-lim­ites de prédilec­tion, désignés par les locu­tions spa­tiales qui se sub­stituent l’une à l’autre : « au bord de », « à l’orée de », « à la lisière de », « sur le seuil ». Une véri­ta­ble dynamique ver­bale se déploie pour créer le « mirage des mots nus » (p.23) et ten­ter de les habiller peu à peu, presque sub­rep­tice­ment, par des mots com­posés, dérivés, engen­drés, qui se présen­tent comme autant de vari­a­tions musi­cales pour dire le mur­mure du seuil à franchir : « bruisse­ment », « crépite­ment », « craque­ment », « chuin­te­ment », « frémisse­ment », « froisse­ment ». Les effets de rimes intérieures, résul­tant du même suf­fixe s’enrichissent de l’allitération en /r/, sonorité vibrante accen­tu­ant les syl­labes ini­tiales de presque tous ces substantifs.

      N’est-ce pas la fig­u­ra­tion même de cette esthé­tique de la trame où les mots vibrent pour effectuer la per­cée du silence, pronon­cer « l’imprononcé » dans la soli­tude fructueuse des seuils ?

      Le titre du recueil Tra­mon­ti, de con­so­nance  méditer­ranéenne, n’est pas sans évo­quer dans l’esprit du lecteur non ini­tié l’idée spa­tiale de tra­ver­sée liée à celle de mont ou de vent. Or, le sens corse de cré­pus­cule se trou­ve dévoilé dans le long poème éponyme scan­dé par l’anaphore « il y a » (p. 90–97) qui relie temps , regards, silence, cré­pus­cules d’été, instants, sous le ciel pic­turale­ment fig­uré comme une « plaie crépi­tante de tous ses ors ». De « la lumière du soir » inau­gu­rale où le temps se compte pour « scruter les étoiles » ou « penser la ten­dresse » jusqu’à l’irruption finale du motif flo­ral de la « criste-marine du soir », quand « l’espace ouvre un chemin / de ten­dresse dans la douceur », toute une « har­monie du soir » s’esquisse, non sans réminis­cences baude­lairi­ennes, avec « valse mélan­col­ique et lan­goureux ver­tige »,  au moment où « le jour chan­celle » : s’entrelacent scin­tille­ments et estom­pages, ivresse et ondoiements, glisse­ments et clapote­ments, « un grand cor­moran bleu » et « une vache éblouie » pri­ant « dans le soleil », avant que l’astre ne se noie fatale­ment « dans son sang qui se fige ».

      Mais, belle trou­vaille, l’idée d’un « aboli » tra­mon­ti  se profère, avec l’exigence de l’inanité, la com­plex­ité trou­blante d’une tem­po­ral­ité tant itéra­tive que sin­gu­la­tive, et la pro­fu­sion sonore de couleurs non crépusculaires :

« il y a des instants où

le cré­pus­cule se refuse à être

où l’horizon boréal se grêle
de cail­loux bleus
d’effluves mauves
de crénelures héris­sées de vert

et »

(p. 95)

     Ce moment de pure délec­ta­tion sen­sorielle se trou­ve comme sus­pendu, mis en sus­pen­sion par la voca­tion dila­toire du blanc typographique, mais surtout par l’apparition soli­taire du petit mot « et » qui se trou­ve, en fin de page, auda­cieuse­ment ‑mais pro­vi­soire­ment- privé de sa fonc­tion de « conjonction ».

      La sec­onde par­tie du livre, inti­t­ulée « Tra­mon­ti », instau­re le tri­om­phe de l’entre-deux. Tout s’y fait sus­pen­sion vibra­toire. Dans le pre­mier mou­ve­ment, « Soleils anciens », la voix lyrique énonce sa quête à la sec­onde personne :

« tu cherch­es la voix des mots

brûlure du maquis
hori­zon sans faille

ne rien déduire de la vague
des ondu­la­tions des feuillages

notes égrenées sous l’archet
com­plaintes portées vers
l’en-deçà des monts »

(p. 20)

      Dans le troisième mou­ve­ment, « Sous la peau, comme une écharde », se dis­tingue une métaphore féconde pro­pre à restituer la mis­sion impérieuse du Je qui tra­vaille les mots sous la trame du silence :

 

« je croise décroise recroise
tra­mail de mots
dans le tis­sé silence
qui se trame »

(p.148)

     Ce « tra­mail » des mots se pré­cise, tou­jours avec la mise en exer­gue du Je poé­tique et de sa gestuelle créa­trice face au temps qu’il s’agit de saisir au mieux, de capter, de « retenir », ne serait-ce que par la ful­gu­rance d’une image lumineuse :

« je couds mes fils
avec mes mots
pour retenir l’instant lumière »

(p.150)

      Alors même qu’« une main ryth­mait le poème / oiseau papil­lon oiseau » (p. 151), voici que soudain

« une voix gon­fle la phrase
s’en prend à l’obscène du corps
il faudrait adoucir le choc
des dents      leur violence
court sous la langue 
un cri éclate 

la bouche lance
son désarroi

             à chaque âge ses plaisirs
à chaque tête ses pensées
une enfant dessine
des ronds noirs     dans un cer­cle bleu
dans le labyrinthe déjà ? »

(p.152).

     Lieu majeur de la proféra­tion poé­tique, la bouche per­met d’effectuer le glisse­ment énon­ci­atif qui au fil du livre nous fait pass­er du Tu au Je, puis du Je à Elle, pour tiss­er une fine choré­gra­phie pronom­i­nale à même de faire vibr­er la richesse de la voix lyrique d’Angèle Paoli qui trame et dit, qui tisse et pense, qui relie « ici », lié à « l’immobilité absolue » (p. 39) à « ce qui se vit            là-bas / dans cet ailleurs » pour­suivi dans la « mémoire » (p. 40), pour faire jail­lir son éclat clausu­laire, avec la solen­nité de l’initiale majus­cule et la force péremp­toire du point unique, final :

 

« elle pense

à tout ce qui ne peut se dire
qui se pense dans le silence

elle pense à cet autre silence

le grand silence blanc
de l’écume

Là-bas. »

(p. 156)

     Poésie qui se pense, poésie qui se coud, poésie qui s’écoute au cœur de ses échos sonores, de ses rimes intérieures, de ses allitéra­tions et de ses asso­nances, de sa syn­taxe affranchie et syn­copée : la créa­tion révèle ici sa vital­ité insa­tiable où la musique vibre, proche du silence, de l’écume, de leur blancheur immé­mo­ri­ale, où les sons et les couleurs ne man­quent pas de tourn­er « dans l’air du soir » baude­lairien. « Paumes tournées vers le ciel », la poésie d’Angèle Paoli parvient, comme dans Tra­mon­ti, à nous impli­quer corps et âme dans son chem­ine­ment cré­pus­cu­laire jusqu’au « vif des fêlures » qu’elle veut « repouss­er » (p.53) de ses « mots vertèbres » (p. 103).

      Entre Je, Tu, Elle, son lyrisme se fait sub­stantiel et heuris­tique, tra­mant entre l’aile et l’île, l’accès à la lib­erté créa­trice que sym­bol­ise son néol­o­gisme « fémin-îlité » (dans Soli­tude des seuils, p. 52), intime­ment lié à ses « Ter­res de femmes », à sa Corse retrou­vée, refondée, retis­sée comme haut lieu de la Poésie. Dès lors, com­ment ne pas chem­iner sans cesse vers sa pro­pre source ? Dans Phrase, Philippe Lacoue-Labarthe souligne la sim­plic­ité exigeante et essen­tielle de qui se donne ou s’abandonne à la légitim­ité du mouvement :

« C’est une grande chose que d’avoir ce droit
D’aller, sim­ple­ment, d’aller – au plus près, pas loin ».

(p. 87)

     Telle est la source pro­fonde de la poésie d’Angèle Paoli : « au plus près, pas loin », dans cet entre-deux délec­table qui se tisse en silence, qui « trame sur trame sur trame », comme dans le livret cousu main par les Édi­tions La Porte (2014), « sur le trem­blé du soir », quand se pro­fi­lent les lignes d’une « mon­tagne couron­née » éponyme, fig­u­ra­tion par­faite de l’œuvre à fray­er, à édi­fi­er, à « tra­mailler » sans répit, « d’un point / de l’horizon / à l’autre » où pal­pite la Poésie. Non loin égale­ment des Feuil­lets de la Mino­tau­re (Édi­tions de Cor­levour, 2015), entre-deux formel foi­son­nant, « réc­it-poèmes » dont l’une des épigraphes ne manque pas de pour­suiv­re l’esthétique de la trame : « Sans jamais per­dre le fil de lin de la parole », seule façon d’exalter à demeure le labyrinthe de la création.

 

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Muriel Stuckel

Muriel Stuck­el est poète, cri­tique, pro­fesseur de lit­téra­ture en khâgne au Lycée Fus­tel de Coulanges à Stras­bourg, vice-prési­dente de l’association lit­téraire Ouï Lire qui organ­ise des lec­tures d’écrivains.

Out­re des arti­cles, des pros­es, des poèmes en revues (Europe, Lit­téra­tures, Les Car­nets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­ci­enne de Lit­téra­ture etc.), elle a pub­lié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eury­dice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Bris­son et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tem­bre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.