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La poésie d’Angèle Paoli : une esthétique de la trame

Par | 2018-01-23T00:49:57+00:00 17 juin 2016|Catégories : Essais|

 

 

« La voie que le poème cherche à se frayer, ici, est la voie de sa propre source. Et che­mi­nant ain­si vers sa propre source, c’est la source en géné­ral de la poé­sie qu’il cherche à atteindre. »

Philippe Lacoue-Labarthe
La poé­sie comme expé­rience

 

      De la trouée du silence, la poé­sie d’Angèle Paoli che­mine jusqu’au « vif des fêlures » qu’elle aspire à dire pour les  repous­ser « au plus loin ».

      Diversité géné­rique et foi­son­ne­ment poé­tique carac­té­risent sa créa­tion lit­té­raire qui accom­plit une véri­table tra­ver­sée des pen­sées pour affir­mer une voix de poé­sie per­son­nelle et don­ner réso­nance à une quête onto­lo­gique voire méta­phy­sique où l’être ne cesse de s’interroger face au temps, et dans l’espace. 

      Dans son livre Tramonti, figu­rant dans la col­lec­tion « La main aux poètes » des Éditions Henry (2015), après la fuga­ci­té du Nous (« nous n’aborderons pas /​ aux rêves inso­lubles », p.17), le Je se tisse face à un Tu. Ces deux ins­tances énon­cia­tives sont reliées par les paro­nymes « dire » et « lire » : « et tu me dis  /​ – je te lis  dor­mante- » (p.57). Aussitôt, la quin­tes­sence de l’acte de créa­tion se mani­feste, met­tant en miroir ces deux verbes majeurs pour favo­ri­ser l’approche de la poé­sie comme « l’acte et le lieu » du par­tage et du don.

     Sobriété et géné­ro­si­té du verbe, flui­di­té et goût de la rup­ture syn­taxique, réti­cence vocale et ful­gu­rance musi­cale : l’éclat des contraires sub­jugue « sur l’aile qui vacille » (p.53) pour mieux « voler/​ à l’envers du temps » (p.54).

      « Voler », oui, mais il s’agit essen­tiel­le­ment de che­mi­ner, plus pré­ci­sé­ment de se frayer un che­min, comme le sym­bo­lise le choix de cer­tains titres comme Carnets de marche (Les Éditions du Petit Pois, 2010), Solitude des seuils (Colonna Édition, 2012), De l’autre côté (Les Éditions du Petit Pois, col­lec­tion Prime Abord, 2013).

          Dans ce der­nier recueil, le lec­teur se trouve pris de ver­tige, hap­pé par ce poème-dip­tyque quelque peu mal­lar­méen où tout se reflète et s’inverse, comme dans la com­po­si­tion spé­cu­laire du « Sonnet en yx », « allé­go­rique de lui-même » : le motif du miroir scande ces pages pour confé­rer de la pro­fon­deur au pay­sage et le ren­ver­ser par un jeu de bas­cule que la syn­taxe désar­ti­cu­lée sus­cite, four­voyant et sédui­sant tour à tour le lec­teur :

« trem­blé du miroir /​ le ciel en strates trace
dia­go­nale
pay­sage en bas­cule /​ la terre est ronde /​ l’horizon tangue
les deux arbres en
vis-à-vis pour­suivent
dia­logue

cli­na­men /​/​ noir /​/​ »

(p. 12)

     À l’apogée du poème, l’immersion du Je énon­cia­tif dans le miroir se fait abys­sale, pro­vo­quant la vola­ti­li­sa­tion du pay­sage para­doxa­le­ment ins­crite sur la page de poé­sie :

« miroir plan /​ j’ /​ entre
dans le verre       l’occupe
mi-corps     /​ je /​     cherche
ne (me) vois pas       la-sans-visage

buste /​ incli­né sur fou­lard
bleu     che­veux échap­pés bras
ten­dus      (mon) appa­reil pho­to
cache      seules   (mes) mains
duo d’accord      en écho

le pay­sage a dis­pa­ru /​/​ Noir /​/​ autour »
(p.17)

      Puis, lorsque « le miroir se redresse », par delà le « trem­ble­ment des cou­leurs » et l’« exten­sion moi-au-miroir », se décèle, sous la fausse neu­tra­li­té de la forme infi­ni­tive, l’injonction dyna­mique qui, enchaî­nant « tra­ver­ser » et « pas­ser de l’autre côté », fait réson­ner le titre du recueil :

« l’au-delà du verre    tra­ver­ser
pas­ser      de l’autre côté du /​ je /​ cherche
qui d’autre que moi ? quel ailleurs ? /​ rien /​

hors le ciel »

(p.20)

     Ce « rien » typo­gra­phi­que­ment déta­ché, aus­si­tôt sup­plan­té par l’aspiration à pour­suivre la recherche dans l’espace du ciel, s’énonce de façon plus péremp­toire à la fin de Carnets de marche, prose d’une den­si­té double, à la fois nar­ra­tive et poé­tique, où s’inscrivent avec ardeur les pen­sées en mou­ve­ment, proches de la double inci­ta­tion grac­quienne qui refuse la vir­gule, « en mar­chant en écri­vant ».

« La pre­mière jon­quille sau­vage gre­lotte. La buvette lettres noires aban­don­née hiver comme été à sa vacance en pure perte. Le froid taille en biseau sous la peau. Marine écrin ver­gla­cé. Marine écrin plexi­glas. Cueillir des hel­lé­bores et puis rien. Le silence vent du matin qui gifle et qui grince plein fouet. » (p.122).

     Cette cas­cade de phrases brèves, le plus sou­vent nomi­nales, débouche sur le constat laco­nique « et puis rien », avant que ne s’énonce la mise en équi­va­lence méta­pho­rique du silence et du vent, sou­li­gnée par l’entrelacement musi­cal des sono­ri­tés gut­tu­rales sourdes et sonores (« gifle » rap­pe­lant « jon­quille », « grince » fai­sant écho à « gre­lotte ») qui par effet de contraste per­met l’émergence vive de la fri­ca­tive de « fouet » pour faire cla­quer la phrase ultime du livre.

     Entre Carnets de marche et De l’autre côté, se marquent dans Solitude des seuils la pal­pi­ta­tion de l’interstice et la jouis­sance du seuil. Dans son « Liminaire », le poète Jean-Louis Giovannoni appré­cie la par­ti­cu­la­ri­té du lyrisme vibra­toire d’Angèle Paoli se fon­dant sur une « mise à peau » : « Tout est là. Au bord de son bord…retenu. Imprononcé comme l’est le nom de chaque chose, enfouie en son dedans ».

     Cette « mise à peau » consiste pré­ci­sé­ment à faire affleu­rer par l’acte de poé­sie ce qui se dérobe en appa­rence à l’intelligibilité immé­diate. Il s’agit de s’adonner à l’acte de dire pour faire émer­ger ce qui se trame sous le silence. Nul répit face à la néces­si­té vitale de pro­non­cer tous les bruits qui « trouent le silence » (p.69), en ces lieux-limites de pré­di­lec­tion, dési­gnés par les locu­tions spa­tiales qui se sub­sti­tuent l’une à l’autre : « au bord de », « à l’orée de », « à la lisière de », « sur le seuil ». Une véri­table dyna­mique ver­bale se déploie pour créer le « mirage des mots nus » (p.23) et ten­ter de les habiller peu à peu, presque subrep­ti­ce­ment, par des mots com­po­sés, déri­vés, engen­drés, qui se pré­sentent comme autant de varia­tions musi­cales pour dire le mur­mure du seuil à fran­chir : « bruis­se­ment », « cré­pi­te­ment », « cra­que­ment », « chuin­te­ment », « fré­mis­se­ment », « frois­se­ment ». Les effets de rimes inté­rieures, résul­tant du même suf­fixe s’enrichissent de l’allitération en /​r/​, sono­ri­té vibrante accen­tuant les syl­labes ini­tiales de presque tous ces sub­stan­tifs.

      N’est-ce pas la figu­ra­tion même de cette esthé­tique de la trame où les mots vibrent pour effec­tuer la per­cée du silence, pro­non­cer « l’imprononcé » dans la soli­tude fruc­tueuse des seuils ?

      Le titre du recueil Tramonti, de conso­nance  médi­ter­ra­néenne, n’est pas sans évo­quer dans l’esprit du lec­teur non ini­tié l’idée spa­tiale de tra­ver­sée liée à celle de mont ou de vent. Or, le sens corse de cré­pus­cule se trouve dévoi­lé dans le long poème épo­nyme scan­dé par l’anaphore « il y a » (p. 90-97) qui relie temps , regards, silence, cré­pus­cules d’été, ins­tants, sous le ciel pic­tu­ra­le­ment figu­ré comme une « plaie cré­pi­tante de tous ses ors ». De « la lumière du soir » inau­gu­rale où le temps se compte pour « scru­ter les étoiles » ou « pen­ser la ten­dresse » jusqu’à l’irruption finale du motif flo­ral de la « criste-marine du soir », quand « l’espace ouvre un che­min /​ de ten­dresse dans la dou­ceur », toute une « har­mo­nie du soir » s’esquisse, non sans rémi­nis­cences bau­de­lai­riennes, avec « valse mélan­co­lique et lan­gou­reux ver­tige »,  au moment où « le jour chan­celle » : s’entrelacent scin­tille­ments et estom­pages, ivresse et ondoie­ments, glis­se­ments et cla­po­te­ments, « un grand cor­mo­ran bleu » et « une vache éblouie » priant « dans le soleil », avant que l’astre ne se noie fata­le­ment « dans son sang qui se fige ».

      Mais, belle trou­vaille, l’idée d’un « abo­li » tra­mon­ti  se pro­fère, avec l’exigence de l’inanité, la com­plexi­té trou­blante d’une tem­po­ra­li­té tant ité­ra­tive que sin­gu­la­tive, et la pro­fu­sion sonore de cou­leurs non cré­pus­cu­laires :

« il y a des ins­tants où

le cré­pus­cule se refuse à être

où l’horizon boréal se grêle
de cailloux bleus
d’effluves mauves
de cré­ne­lures héris­sées de vert

et »

(p. 95)

     Ce moment de pure délec­ta­tion sen­so­rielle se trouve comme sus­pen­du, mis en sus­pen­sion par la voca­tion dila­toire du blanc typo­gra­phique, mais sur­tout par l’apparition soli­taire du petit mot « et » qui se trouve, en fin de page, auda­cieu­se­ment -mais pro­vi­soi­re­ment- pri­vé de sa fonc­tion de « conjonc­tion ».

      La seconde par­tie du livre, inti­tu­lée « Tramonti », ins­taure le triomphe de l’entre-deux. Tout s’y fait sus­pen­sion vibra­toire. Dans le pre­mier mou­ve­ment, « Soleils anciens », la voix lyrique énonce sa quête à la seconde per­sonne :

« tu cherches la voix des mots

brû­lure du maquis
hori­zon sans faille

ne rien déduire de la vague
des ondu­la­tions des feuillages

notes égre­nées sous l’archet
com­plaintes por­tées vers
l’en-deçà des monts »

(p. 20)

      Dans le troi­sième mou­ve­ment, « Sous la peau, comme une écharde », se dis­tingue une méta­phore féconde propre à res­ti­tuer la mis­sion impé­rieuse du Je qui tra­vaille les mots sous la trame du silence :

 

« je croise décroise recroise
tra­mail de mots
dans le tis­sé silence
qui se trame »

(p.148)

     Ce « tra­mail » des mots se pré­cise, tou­jours avec la mise en exergue du Je poé­tique et de sa ges­tuelle créa­trice face au temps qu’il s’agit de sai­sir au mieux, de cap­ter, de « rete­nir », ne serait-ce que par la ful­gu­rance d’une image lumi­neuse :

« je couds mes fils
avec mes mots
pour rete­nir l’instant lumière »

(p.150)

      Alors même qu’« une main ryth­mait le poème /​ oiseau papillon oiseau » (p. 151), voi­ci que sou­dain

« une voix gonfle la phrase
s’en prend à l’obscène du corps
il fau­drait adou­cir le choc
des dents      leur vio­lence
court sous la langue  
un cri éclate 

la bouche lance
son désar­roi

             à chaque âge ses plai­sirs
à chaque tête ses pen­sées
une enfant des­sine
des ronds noirs     dans un cercle bleu
dans le laby­rinthe déjà ? »

(p.152).

     Lieu majeur de la pro­fé­ra­tion poé­tique, la bouche per­met d’effectuer le glis­se­ment énon­cia­tif qui au fil du livre nous fait pas­ser du Tu au Je, puis du Je à Elle, pour tis­ser une fine cho­ré­gra­phie pro­no­mi­nale à même de faire vibrer la richesse de la voix lyrique d’Angèle Paoli qui trame et dit, qui tisse et pense, qui relie « ici », lié à « l’immobilité abso­lue » (p. 39) à « ce qui se vit            là-bas /​ dans cet ailleurs » pour­sui­vi dans la « mémoire » (p. 40), pour faire jaillir son éclat clau­su­laire, avec la solen­ni­té de l’initiale majus­cule et la force péremp­toire du point unique, final :

 

« elle pense

à tout ce qui ne peut se dire
qui se pense dans le silence

elle pense à cet autre silence

le grand silence blanc
de l’écume

Là-bas. »

(p. 156)

     Poésie qui se pense, poé­sie qui se coud, poé­sie qui s’écoute au cœur de ses échos sonores, de ses rimes inté­rieures, de ses alli­té­ra­tions et de ses asso­nances, de sa syn­taxe affran­chie et syn­co­pée : la créa­tion révèle ici sa vita­li­té insa­tiable où la musique vibre, proche du silence, de l’écume, de leur blan­cheur immé­mo­riale, où les sons et les cou­leurs ne manquent pas de tour­ner « dans l’air du soir » bau­de­lai­rien. « Paumes tour­nées vers le ciel », la poé­sie d’Angèle Paoli par­vient, comme dans Tramonti, à nous impli­quer corps et âme dans son che­mi­ne­ment cré­pus­cu­laire jusqu’au « vif des fêlures » qu’elle veut « repous­ser » (p.53) de ses « mots ver­tèbres » (p. 103).

      Entre Je, Tu, Elle, son lyrisme se fait sub­stan­tiel et heu­ris­tique, tra­mant entre l’aile et l’île, l’accès à la liber­té créa­trice que sym­bo­lise son néo­lo­gisme « fémin-îli­té » (dans Solitude des seuils, p. 52), inti­me­ment lié à ses « Terres de femmes », à sa Corse retrou­vée, refon­dée, retis­sée comme haut lieu de la Poésie. Dès lors, com­ment ne pas che­mi­ner sans cesse vers sa propre source ? Dans Phrase, Philippe Lacoue-Labarthe sou­ligne la sim­pli­ci­té exi­geante et essen­tielle de qui se donne ou s’abandonne à la légi­ti­mi­té du mou­ve­ment :

« C’est une grande chose que d’avoir ce droit
D’aller, sim­ple­ment, d’aller – au plus près, pas loin ».

(p. 87)

     Telle est la source pro­fonde de la poé­sie d’Angèle Paoli : « au plus près, pas loin », dans cet entre-deux délec­table qui se tisse en silence, qui « trame sur trame sur trame », comme dans le livret cou­su main par les Éditions La Porte (2014), « sur le trem­blé du soir », quand se pro­filent les lignes d’une « mon­tagne cou­ron­née » épo­nyme, figu­ra­tion par­faite de l’œuvre à frayer, à édi­fier, à « tra­mailler » sans répit, « d’un point /​ de l’horizon /​ à l’autre » où pal­pite la Poésie. Non loin éga­le­ment des Feuillets de la Minotaure (Éditions de Corlevour, 2015), entre-deux for­mel foi­son­nant, « récit-poèmes » dont l’une des épi­graphes ne manque pas de pour­suivre l’esthétique de la trame : « Sans jamais perdre le fil de lin de la parole », seule façon d’exalter à demeure le laby­rinthe de la créa­tion.

 

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Muriel Stuckel

Muriel Stuckel est poète, cri­tique, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture en khâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, vice-pré­si­dente de l’association lit­té­raire Ouï Lire qui orga­nise des lec­tures d’écrivains.

Outre des articles, des proses, des poèmes en revues (Europe, Littératures, Les Carnets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­cienne de Littérature etc.), elle a publié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eurydice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Brisson et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tembre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.