> Jacques Goorma : une po-éthique du dépouillement lumineux

Jacques Goorma : une po-éthique du dépouillement lumineux

Par |2018-01-23T00:53:31+00:00 22 septembre 2013|Catégories : Essais & Chroniques, Jacques Goorma|

 

Jacques Goorma : une po-éthique du dépouillement lumineux

 

                                                                          « Tout poème véri­table embrasse dans le même mou­ve­ment                                                                                      sa voca­tion au silence et ses recours contre ce silence ».                                                                                                                                                    Jean-Michel Maulpoix      

 

     S’inscrivant dans la filia­tion du lyrisme qui met à nu une voix des pro­fon­deurs intimes, la poé­sie de Jacques Goorma allie à l’authenticité d’une inflexion per­son­nelle une dimen­sion réflexive qui ne manque pas de se rap­pro­cher du « lyrisme cri­tique » de Jean-Michel Maulpoix fai­sant figu­rer « la médi­ta­tion à même le chant ».

     Si l’on consi­dère le che­mi­ne­ment lit­té­raire de Jacques Goorma, on ne peut qu’être sen­sible à la pré­do­mi­nance de quelques com­po­santes majeures, comme le goût de la dua­li­té. Ce der­nier se mani­feste notam­ment dans un dia­logue que le poète a noué avec un jeune cher­cheur de l’Université d’Aix-en-Provence, Julien Hertz, cher­chant à déga­ger les « Premiers élé­ments pour une po-éthique de Jacques Goorma », sous le titre Urgence de la lumière. Au début de cet entre­tien, le poète évoque son tout pre­mier recueil dont le titre Peau-Pierre se com­pose à par­tir d’un jeu de super­po­si­tion homo­pho­nique. Le trait d’union qui relie les mots peau et pierre sym­bo­lise l’exigence d’une explo­ra­tion : « l’exploration de cette puis­sance conte­nue au cœur de la créa­tion ». Cette der­nière s’appréhende dans une double dimen­sion tel­lu­rique et céleste essen­tielle pour Jacques Goorma qui aspire à la res­ti­tuer par le choix de deux cou­leurs pour ses deux pre­miers livres pres­sen­tis comme annon­cia­teurs de l’œuvre à accom­plir. Il choi­sit un titre de cou­leur rouge pour Peau-Pierre, en lien avec la dimen­sion tel­lu­rique de son ins­pi­ra­tion créa­trice, et un titre de cou­leur bleue pour Rêveil, en har­mo­nie avec son désir d’élévation céleste.

    La dua­li­té se trouve éga­le­ment per­cep­tible dans les lec­tures poé­tiques qui ont assu­ré­ment fas­ci­né et façon­né Jacques Goorma. Celui-ci fait par­ti­cu­liè­re­ment res­sor­tir l’importance de ceux qu’il désigne comme des « poètes de la terre » tels Blaise Cendrars, Paul Claudel, Jules Supervielle, Saint-John Perse, sus­cep­tibles de dire comme dans le poème «  La pré­sence » du Vol du loriot : « Pour l’instant /​ nous sommes /​ ici. » (p.66).                              

    Outre ces poètes de l’ici, de la pré­sence au monde, de la terre, se dis­tingue l’influence exer­cée par les auteurs de la mys­tique rhé­nane et fla­mande, décou­verts à l’âge de dix-sept ans, dans une antique antho­lo­gie déni­chée dans un mar­ché aux puces, avant ceux de la spi­ri­tua­li­té orien­tale que le poète consi­dère comme « de grands rasoirs pour cou­per l’illusoire. Dénoncer la fal­si­fi­ca­tion. Démasquer le men­songe. Se dépouiller de la quin­caille­rie des idées trom­peuses. Et mettre enfin à nu le grand corps nu de la lumière qui ne cesse d’exploser en nous. » Entre ces deux lec­tures fon­da­trices, celle des poètes de la terre et celle des textes mys­tiques, se situent deux poètes majeurs, Saint-Pol-Roux d’une impor­tance capi­tale pour le par­cours cri­tique et uni­ver­si­taire de Jacques Goorma, deve­nu l’un des spé­cia­listes du poète sym­bo­liste, et Racine qui consti­tue pour lui une ren­contre pri­mor­diale. Son style incan­ta­toire, sa pré­ci­sion lexi­cale, son ampleur ryth­mique le séduisent en pro­fon­deur et, sans doute plus que tout, la jus­tesse magni­fique de son lyrisme tra­gique.

    Les lieux de vie et d’écriture du poète confirment cette sen­si­bi­li­té fas­ci­née par la dua­li­té. Aux trois villes de voca­tion inter­na­tio­nale, Bruxelles, lieu de la nais­sance, Genève, lieu de l’enfance et de la jeu­nesse, Strasbourg, lieu de la matu­ri­té pro­fes­sion­nelle et poé­tique, s’opposent deux lieux cru­ciaux pour la voca­tion lit­té­raire de Jacques Goorma : Arenzano, ville proche de Gênes où tout jeune homme le poète fait la décou­verte émer­veillée de Dante mais aus­si de la poé­sie ita­lienne contem­po­raine avec l’œuvre de Montale et d’Ungaretti, pour ne pas tar­der à s’adonner chaque jour au plai­sir de l’écriture per­son­nelle, et Aix-en-Provence où il découvre tout un pay­sage riche en sen­sa­tions, ce qui le mène à vivre l’expérience bou­le­ver­sante d’une révé­la­tion. Entre champs d’amandiers et forêts de pins, le poète fait une ren­contre à la fois ano­dine et sai­sis­sante, phy­sique et méta­phy­sique, celle d’un caillou. À lui seul, ce petit frag­ment ter­restre, double sym­bole de lour­deur immuable et de mou­ve­ment puis­sant, le rat­tache à la splen­deur cos­mique que l’œuvre de poé­sie n’aura de cesse de célé­brer et d’interroger, comme l’attestent les titres des dif­fé­rents recueils. Si nous les ras­sem­blons, une ver­ti­ca­li­té poé­tique se des­sine et se déplie, lais­sant peu à peu émer­ger l’esquisse d’un poème :

 

Peau-Pierre, Henry Fagne, 1975
Rêveil, Henry Fagne, 1978
Lucine, Rougerie, 1984
Nue, Rougerie, 1987
Signes de vie, Lieux Dits, 1994
Lux Claustri, Ville de Nancy, 1994
Orage, Rougerie, 1994
Papier à fleurs, livre d’artiste avec Sylvie Villaume, 1997
La chambre aux nuages, Les Lieux Dits, 1997
À, Le dra­pier, 1999
Lucide silence, Les Lieux Dits, 2000
Parfois, Le dra­pier, 2002
Le Vol du loriot, Arfuyen, 2005
Carnet d’éclairs, des­sins de Germain Roesz, Les Lieux Dits, 2006
Le Séjour, Arfyen, 2009

   

    Dans la sobrié­té laco­nique de ces titres affleure une autre com­po­sante de l’œuvre poé­tique de Jacques Goorma : une exi­gence pro­fonde, une voca­tion inal­té­rable qui fonde l’acte de créa­tion sur une éthique de la nudi­té élo­quente, du dépouille­ment lumi­neux où la jus­tesse lexi­cale et musi­cale s’entrelace avec la trans­pa­rence ver­bale et pic­tu­rale. Comme le poète l’énonce dans Le Séjour, il faut « écrire avec la trans­pa­rence, l’obscur, le trouble, l’indéchiffrable. Rejoindre la clar­té. Voir. Comment la parole se trans­forme. Comment la jeune fille devient femme. Se bai­gner dans cette écri­ture. En res­sor­tir ragaillar­di. L’encre est cette obs­cu­ri­té lim­pide où s’écoulent nos regards. Reflets et miroi­te­ments. Parfois, elle jette dans nos yeux des mois­sons de flamme » (p.71).

   Cette aspi­ra­tion à un lyrisme à la fois dépouillé et lumi­neux cultive l’art de la jus­tesse, l’écriture consti­tuant un acte vibra­toire majeur. Ecrire, c’est vibrer et faire vibrer une voix intime qui par­vient à l’émotion véri­table par « la juste dis­tance » évo­quée dans un pas­sage du Vol du loriot : « J’étais deve­nu le vent. Le vol. Le vent. Le ciel. La juste dis­tance. La clar­té et les grands fonds de l’intériorité. Le vent de la pen­sée. Je filais avec elle et pou­vais, d’un seul sou­hait, orien­ter son souffle » (p.121).

     Entre le fré­mis­se­ment et le fris­son­ne­ment s’élabore une dyna­mique, pour ne pas dire une mys­tique, très sen­suelle, comme en témoigne la fin du poème « Frémissement » : « …quand par­ler /​ veut dire /​ fris­son­ner » (ibid.p.67).

     Cependant, entre le foi­son­ne­ment (p.114) et la ful­gu­rance (p.122), se dit l’indicible, se nomme l’innommable, se com­pose la fable de l’ineffable  sous le signe d’une cris­tal­li­sa­tion ver­bale infi­ni­té­si­male où s’allient trans­pa­rence et pro­fon­deur : «  Le poème /​ est le chant /​ d’un muet » (ibid.p.65). Là, dans ce tout petit poème de trois vers et de huit mots, s’appréhende l’essence même du « lyrisme cri­tique », la jus­tesse et la sobrié­té du chant pro­ve­nant de cette lutte subrep­tice entre le silence et le poème.

     Toute la poé­sie de Jacques Goorma me semble en effet com­po­ser une cho­ré­gra­phie épu­rée, aérienne, à même de faire dan­ser les mots autour du silence. Dès l’âge de six ans, le poète avait don­né un titre tant impé­rieux que lapi­daire à un poème : « Silence ». Puis, jeune étu­diant, il avait conçu une suite inti­tu­lée « Fragments du silence » pour fina­le­ment par­ve­nir dans ses deux der­niers livres, Le Vol du loriot et Le Séjour, à la mise en scène de cette dia­lec­tique fon­da­trice entre le silence et la parole.

     Mais com­ment com­prendre ce lieu para­doxal que consti­tue le « Séjour », lieu que nous croyons sai­sir par­fois mais qui nous échappe tou­jours, si ce n’est comme le lieu d’une abs­trac­tion sen­sible ? Ou comme une toile des ori­gines, une tex­ture immé­mo­riale où s’imprime, dans la pro­fon­deur onto­lo­gique, la vibra­tion du silence. Du silence pre­mier, ori­gi­nel. Avant l’émergence du verbe et de l’esprit que le poète figure par la méta­phore  ascen­sion­nelle du « vol du loriot ». Le vol se fait alors mise à l’épreuve de l’émerveillement, du ravis­se­ment, de l’extase qui nous fait remon­ter à la magie de l’enfance et du tapis volant, avec « bat­te­ments d’ailes et de rames, une scan­sion de l’âme qui nage en moi, depuis l’enfance » ( Le Vol du loriot, p.97).

    Dans ce ver­tige qui nous fait cha­vi­rer du séjour à l’envol, de l’envol au séjour, il s’agit avant toute chose de « renon­cer au néant », grâce à la belle méta­mor­phose du poème en « dau­phin du silence » pour « sans cesse reve­nir /​ à ce ciel sans fin /​ qui éclate en nous ». De la sorte se nouent l’intime et le cos­mique, ce qui per­met à l’écriture de « plon­ger obs­cu­ré­ment dans la mou­vance constel­lée du ciel intime » (ibid.p.63).

     Ainsi, dans l’exercice vital de « la juste dis­tance », dans cet entre-deux de la pro­fu­sion et du dépouille­ment, de la plé­ni­tude ver­bale et du « sus­pens vibra­toire », cette voix de poé­sie nous émeut quand elle laisse vibrer ses inflexions entre le silence et la parole, entre le point et le tout, entre la miette et l’infini, non sans quelque effet de réso­nance hugo­lienne lorsque  le poète aspire à « Devenir juste un point. Un point de conscience. Une miette d’infini. Au moment de l’explosion silen­cieuse, au moment même de son éclat, cette miette réa­lise qu’elle est elle-même la tota­li­té. Un brin de silence est tout le silence, une miette d’infini est tout l’infini » (ibid.p.25).

    Et cette voix de poé­sie, n’est-elle pas toute la poé­sie, dès lors qu’elle oscille entre « sa voca­tion au silence et ses recours contre ce silence », dépouillée et lumi­neuse ?

 

 

mm

Muriel Stuckel

Muriel Stuckel est poète, cri­tique, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture en khâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, vice-pré­si­dente de l’association lit­té­raire Ouï Lire qui orga­nise des lec­tures d’écrivains.

Outre des articles, des proses, des poèmes en revues (Europe, Littératures, Les Carnets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­cienne de Littérature etc.), elle a publié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eurydice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Brisson et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tembre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.

X