> La tristesse du figuier, de Yves Namur

La tristesse du figuier, de Yves Namur

Par |2018-01-23T00:54:11+00:00 18 juillet 2013|Catégories : Critiques, Yves Namur|

                                           Yves Namur, poète de l’interrogation vitale                                                                                            
  

                                                                          « Aujourd’hui le figuier frappe à ma porte et m’invite :
                                                                         dois-je sai­sir la hache ou entrer dans la danse ? »
                                                                                           

                                                                                 Octavio Paz
                                                                                 Liberté sur parole, « le figuier »
 

 

Poète, édi­teur, méde­cin, Yves Namur est l’auteur d’une œuvre sub­stan­tielle se com­po­sant d’une qua­ran­taine de titres et recon­nue comme une œuvre poé­tique majeure, par des prix lit­té­raires pres­ti­gieux ou par des dis­tinc­tions offi­cielles hono­ri­fiques.

 

     Par-delà cette recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle, ce qui touche le lec­teur de poé­sie, c'est la vibra­tion d’une voix lyrique qui se pose avec l’exigence intime et musi­cale de la jus­tesse. L’emphase y est pros­crite, tan­dis que s’y trouve pri­vi­lé­giée la recherche d’une élo­quence para­doxale, à la fois rete­nue et per­cu­tante, laco­nique et intense, tou­jours empreinte de ten­sion et de ten­dresse. En effet Yves Namur est le poète de l'interrogation vive, comme dans La tris­tesse du figuier, livre publié en mars 2012 :  « Faut-il por­ter au ciel la poussière/​ Parce qu’elle nous parle mieux que qui­conque ? »

 

     Plus que vive, la ques­tion se fait vitale dans Le livre des sept portes où s’affirme le motif emblé­ma­tique de la source : « Où enten­drais-je le chant de la Source ? /​ Où l'entendrais-je le plus dis­tinc­te­ment, /​ Si ce n'était en la pesée du vide/​ Qui m'entoure de toutes parts/​ Si ce n'était/  Dans la tra­ver­sée de la mort/​ Qui me tra­verse depuis l'origine ?/​ Où enten­drais-je la Source ? »

 

     La poé­sie d’Yves Namur se fonde sur un lyrisme du dépouille­ment qui inter­roge le sacré et le pro­fane, en réso­nance avec la sagesse orien­tale,  mais sur­tout l'obscur et le simple, où le simple est là pour dépas­ser et trans­cen­der l’obscur, pour faire vibrer l'essentiel. « Sous le fin trem­ble­ment des choses », une quête onto­lo­gique et méta­phy­sique sou­met  la fra­gi­li­té de l'être à l'épreuve de l'autre et du monde, cher­chant à se rendre pal­pable, tan­gible, grâce à la gra­vi­té trans­pa­rente des mots sur la page, dans Le livre des sept portes : « Qui pour­rait vrai­ment entendre /​ La parole du simple/​ Et entendre le simple ?/​ Qui, /​Si ce n'était toi, /​ Toi /​ Qui tra­verses le désert /​ Et la soli­tude du sable ? 

 

     Poète sen­sible de la fra­gi­li­té et de la faille, Yves Namur désire réin­ven­ter le silence de façon pri­mor­diale, grâce à l’énergie du verbe poé­tique. Il cherche plus pré­ci­sé­ment à créer des « frag­ments de ce qui pour­rait être du silence ori­gi­nel », comme il l’énonce dans La tris­tesse du figuier : « Tout est tou­jours à réin­ven­ter sur cette drôle de terre /​ Tout, même le silence. »

 

     A l’ouverture de ce recueil, l’aspiration créa­trice d’Yves Namur se place sous une ombre tuté­laire double, celle de l’Apocalypse, dont il cite en exergue « et les étoiles du ciel tom­bèrent sur la terre, comme les figues vertes d’un figuier secoué par un vent violent. », et celle de Rilke qui invoque dans sa Sixième Elégie « le figuier et sa manière de (se) hâter vers le fruit, jetant au cœur de sa pré­coce déci­sion, loin de toute gloire, (son) pur mys­tère. » Là encore, l’ardeur vitale de l’interrogation l’emporte sur la for­mu­la­tion de réponses qui seraient trop péremp­toires ou trop limi­tées face au « pur mys­tère » de notre exis­tence humaine qui hante en pro­fon­deur Les ennua­ge­ments du cœur : « Que viennent à moi /​ Les oiseaux de l’obscur /​ Et la ques­tion /​ Qui n’a pas de réponse ».

 

     Dans un poème de La tris­tesse du figuier où il se défi­nit avec vigueur et modes­tie comme « le poète du peu et des riens », le poète s’adresse à lui-même par un jeu de dédou­ble­ment spé­cu­laire propre à inten­si­fier l’interrogation vitale :

« Poète,

Ne te trompe pas en regar­dant les hommes
Marcher avec les hommes :

Vivre, c'est tout autre chose
Que de por­ter sur soi un man­teau de larmes
Ou même toute la colère noire des dieux.

Vivre,
C'est quelque chose de plus
Que de sim­ple­ment par­ler de l'abeille, du miel de l'abeille,
Du bour­don­ne­ment de l'abeille, de la fleur
De l'abeille.

Vivre, c'est quelque chose de plus
Que tout ça.

Mais toi, le poète du peu et des riens,
Sauras-tu vrai­ment un jour ce que c'est que de vivre,

Que de vivre enfin hors du poème ? »

   Dans ce recueil d’émouvante inten­si­té, les poèmes ins­pi­rés par "La mon­tée au Struthof" ne manquent pas de faire écho à la poé­sie de Paul Celan et notam­ment à sa "Fugue de mort", mais aus­si de façon plus sub­tile au livre même de Namur, Les ennua­ge­ments du cœur, ins­pi­ré par un voyage de jeu­nesse au camp de Dachau. On y retrouve la même ques­tion bou­le­ver­sante sur cette part d’ inhu­ma­ni­té ins­crite au coeur de l'homme, propre à mettre à l'épreuve la poé­sie « en ces temps de détresse ». En outre, les "regards tristes" et "la beau­té ter­rible du Champ du feu" ne sont pas sans ravi­ver "le fond de la misère ou la honte" quand "vivre était tout sim­ple­ment un mot de trop", ni sans rap­pe­ler le poème qui, dans Les ennua­ge­ments du cœur, rend hom­mage à « La rose de per­sonne » de Celan et que je veux ici rete­nir :

 

Ce matin
Une rose s'est ouverte au grand vide,
 

S'est vidée
 

De son sang noir,
De tout son sang, de ses robes
Et de ses dési­rs d'abeilles.
 

Une rose
S'est dres­sée vers l'étoile et la dou­leur,
 

Une rose vide
S'est ain­si ouverte au loin­tain
 

Et
Aux regards de l'autre.

  

  Ainsi, sous la trans­pa­rence, la sim­pli­ci­té, le dépouille­ment, se décèle une fine éru­di­tion de poète grand lec­teur de poé­sie, dia­lo­guant par des motifs à la fois lim­pides et énig­ma­tiques, per­son­nels et uni­ver­sels, -comme la rose, l'abeille, l'étoile, l’oiseau, l’arbre-, avec les grandes voix de la créa­tion poé­tique : Hölderlin, Rilke, Celan et Blanchot dont un frag­ment cité sym­bo­lise l'exigence intime de la poé­sie d’Yves Namur quand il s’agit d’ « écou­ter le silence avec des paroles ».

   N’est-ce pas pour y pui­ser la vita­li­té de l’interrogation majeure, onto­lo­gique et méta­phy­sique, qui fonde tout acte de poé­sie authen­tique, entre la tris­tesse immé­mo­riale et l’invitation du figuier à « entrer dans la danse » ?

 

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Muriel Stuckel

Muriel Stuckel est poète, cri­tique, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture en khâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, vice-pré­si­dente de l’association lit­té­raire Ouï Lire qui orga­nise des lec­tures d’écrivains.

Outre des articles, des proses, des poèmes en revues (Europe, Littératures, Les Carnets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­cienne de Littérature etc.), elle a publié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eurydice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Brisson et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tembre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.

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