Yves Namur, poète de l’interrogation vitale                                                                                            
  

                                                                          « Aujourd’hui le figu­ier frappe à ma porte et m’invite :
                                                                         dois-je saisir la hache ou entr­er dans la danse ? »
                                                                                           

                                                                                 Octavio Paz
                                                                                 Lib­erté sur parole, « le figuier »
 

 

Poète, édi­teur, médecin, Yves Namur est l’auteur d’une œuvre sub­stantielle se com­posant d’une quar­an­taine de titres et recon­nue comme une œuvre poé­tique majeure, par des prix lit­téraires pres­tigieux ou par des dis­tinc­tions offi­cielles honorifiques.

 

     Par-delà cette recon­nais­sance insti­tu­tion­nelle, ce qui touche le lecteur de poésie, c’est la vibra­tion d’une voix lyrique qui se pose avec l’exigence intime et musi­cale de la justesse. L’emphase y est pro­scrite, tan­dis que s’y trou­ve priv­ilégiée la recherche d’une élo­quence para­doxale, à la fois retenue et per­cu­tante, laconique et intense, tou­jours empreinte de ten­sion et de ten­dresse. En effet Yves Namur est le poète de l’in­ter­ro­ga­tion vive, comme dans La tristesse du figu­ier, livre pub­lié en mars 2012 :  « Faut-il porter au ciel la poussière/ Parce qu’elle nous par­le mieux que quiconque ? »

 

     Plus que vive, la ques­tion se fait vitale dans Le livre des sept portes où s’affirme le motif emblé­ma­tique de la source : « Où entendrais-je le chant de la Source ? / Où l’en­tendrais-je le plus dis­tincte­ment, / Si ce n’é­tait en la pesée du vide/ Qui m’en­toure de toutes parts/ Si ce n’était/  Dans la tra­ver­sée de la mort/ Qui me tra­verse depuis l’o­rig­ine ?/ Où entendrais-je la Source ? »

 

     La poésie d’Yves Namur se fonde sur un lyrisme du dépouille­ment qui inter­roge le sacré et le pro­fane, en réso­nance avec la sagesse ori­en­tale,  mais surtout l’ob­scur et le sim­ple, où le sim­ple est là pour dépass­er et tran­scen­der l’obscur, pour faire vibr­er l’essen­tiel. « Sous le fin trem­ble­ment des choses », une quête ontologique et méta­physique soumet  la fragilité de l’être à l’épreuve de l’autre et du monde, cher­chant à se ren­dre pal­pa­ble, tan­gi­ble, grâce à la grav­ité trans­par­ente des mots sur la page, dans Le livre des sept portes : « Qui pour­rait vrai­ment enten­dre / La parole du simple/ Et enten­dre le sim­ple ?/ Qui, /Si ce n’é­tait toi, / Toi / Qui tra­vers­es le désert / Et la soli­tude du sable ? 

 

     Poète sen­si­ble de la fragilité et de la faille, Yves Namur désire réin­ven­ter le silence de façon pri­mor­diale, grâce à l’énergie du verbe poé­tique. Il cherche plus pré­cisé­ment à créer des « frag­ments de ce qui pour­rait être du silence orig­inel », comme il l’énonce dans La tristesse du figu­ier : « Tout est tou­jours à réin­ven­ter sur cette drôle de terre / Tout, même le silence. »

 

     A l’ouverture de ce recueil, l’aspiration créa­trice d’Yves Namur se place sous une ombre tutélaire dou­ble, celle de l’Apoc­a­lypse, dont il cite en exer­gue « et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme les figues vertes d’un figu­ier sec­oué par un vent vio­lent. », et celle de Rilke qui invoque dans sa Six­ième Elégie « le figu­ier et sa manière de (se) hâter vers le fruit, jetant au cœur de sa pré­coce déci­sion, loin de toute gloire, (son) pur mys­tère. » Là encore, l’ardeur vitale de l’interrogation l’emporte sur la for­mu­la­tion de répons­es qui seraient trop péremp­toires ou trop lim­itées face au « pur mys­tère » de notre exis­tence humaine qui hante en pro­fondeur Les ennu­age­ments du cœur : « Que vien­nent à moi / Les oiseaux de l’obscur / Et la ques­tion / Qui n’a pas de réponse ».

 

     Dans un poème de La tristesse du figu­ier où il se définit avec vigueur et mod­estie comme « le poète du peu et des riens », le poète s’adresse à lui-même par un jeu de dédou­ble­ment spécu­laire pro­pre à inten­si­fi­er l’interrogation vitale :

« Poète,

Ne te trompe pas en regar­dant les hommes
Marcher avec les hommes :

Vivre, c’est tout autre chose
Que de porter sur soi un man­teau de larmes
Ou même toute la colère noire des dieux.

Vivre,
C’est quelque chose de plus
Que de sim­ple­ment par­ler de l’abeille, du miel de l’abeille,
Du bour­don­nement de l’abeille, de la fleur
De l’abeille.

Vivre, c’est quelque chose de plus
Que tout ça.

Mais toi, le poète du peu et des riens,
Sauras-tu vrai­ment un jour ce que c’est que de vivre,

Que de vivre enfin hors du poème ? »

   Dans ce recueil d’émouvante inten­sité, les poèmes inspirés par “La mon­tée au Struthof” ne man­quent pas de faire écho à la poésie de Paul Celan et notam­ment à sa “Fugue de mort”, mais aus­si de façon plus sub­tile au livre même de Namur, Les ennu­age­ments du cœur, inspiré par un voy­age de jeunesse au camp de Dachau. On y retrou­ve la même ques­tion boulever­sante sur cette part d’ inhu­man­ité inscrite au coeur de l’homme, pro­pre à met­tre à l’épreuve la poésie « en ces temps de détresse ». En out­re, les “regards tristes” et “la beauté ter­ri­ble du Champ du feu” ne sont pas sans raviv­er “le fond de la mis­ère ou la honte” quand “vivre était tout sim­ple­ment un mot de trop”, ni sans rap­pel­er le poème qui, dans Les ennu­age­ments du cœur, rend hom­mage à « La rose de per­son­ne » de Celan et que je veux ici retenir :

 

Ce matin
Une rose s’est ouverte au grand vide,
 

S’est vidée
 

De son sang noir,
De tout son sang, de ses robes
Et de ses désirs d’abeilles.
 

Une rose
S’est dressée vers l’é­toile et la douleur,
 

Une rose vide
S’est ain­si ouverte au lointain
 

Et
Aux regards de l’autre.

  

  Ain­si, sous la trans­parence, la sim­plic­ité, le dépouille­ment, se décèle une fine éru­di­tion de poète grand lecteur de poésie, dia­loguant par des motifs à la fois limpi­des et énig­ma­tiques, per­son­nels et uni­versels, ‑comme la rose, l’abeille, l’é­toile, l’oiseau, l’arbre‑, avec les grandes voix de la créa­tion poé­tique : Hölder­lin, Rilke, Celan et Blan­chot dont un frag­ment cité sym­bol­ise l’ex­i­gence intime de la poésie d’Yves Namur quand il s’agit d’ « écouter le silence avec des paroles ».

   N’est-ce pas pour y puis­er la vital­ité de l’interrogation majeure, ontologique et méta­physique, qui fonde tout acte de poésie authen­tique, entre la tristesse immé­mo­ri­ale et l’invitation du figu­ier à « entr­er dans la danse » ?

 

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Muriel Stuckel

Muriel Stuck­el est poète, cri­tique, pro­fesseur de lit­téra­ture en khâgne au Lycée Fus­tel de Coulanges à Stras­bourg, vice-prési­dente de l’association lit­téraire Ouï Lire qui organ­ise des lec­tures d’écrivains.

Out­re des arti­cles, des pros­es, des poèmes en revues (Europe, Lit­téra­tures, Les Car­nets de l’exotisme, L’Act’Mem, Voix d’encre, La Revue alsa­ci­enne de Lit­téra­ture etc.), elle a pub­lié des livres d’artistes et notam­ment aux édi­tions Voix d’encre en 2011 Eury­dice désor­mais, avec des pein­tures de Pierre-Marie Bris­son et une pré­face d’Hédi Kaddour.

A paraître aux mêmes édi­tions, en sep­tem­bre 2013 : L’Insoupçonnée ou presque.