Les recueils, tous deux édités en 2013, per­me­t­tent de par­courir plusieurs décen­nies d’écriture poé­tique. Un poème avant les com­mence­ments regroupe des textes écrits de 1975 à 1990 ; Ce que j’ai peut-être fait est un choix de poèmes pub­liés entre 1992 et 2012.

En 1975, Yves Namur avait vingt-trois ans ; il écrivait des textes brefs cen­trés sur la nature : les feuil­lages, les grains de blé, un insecte… Ici et là un être humain fai­sait une rapi­de appari­tion. Mais était-ce vrai­ment un être humain ? Les femmes s’égrenaient et les bras nus étaient recou­verts d’écorce. Les intérieurs étaient ceux de la cam­pagne : un buf­fet, une cruche à eau, une pen­d­ule, un gre­nier. À l’extérieur, les odeurs de la terre et du sel dom­i­naient. Le poète s’éloignait par­fois du monde sen­si­ble : il scru­tait l’ombre, trou­vait des brèch­es, s’intéressait à l’invisible, à la mort et aux songes.

Dix ans plus tard, la poésie d’Yves Namur con­naît une pre­mière méta­mor­phose. Le poète inter­roge les mots et le poème, qui ont tout l’air d’être vivants : le mot creuse, le poème le regarde.

En 1990, c’est la forme des textes qui change. Dès le titre de l’ensemble Le voy­age en amont de (    ) vide, il y a cet espace, ce silence, cette absence que l’on retrou­ve ensuite à chaque vers ou presque, et qui donne le sen­ti­ment d’un monde devenu en par­tie indéchiffrable. Puis un autre ensem­ble, la même année, Frag­ments tra­ver­sés en quelques nuits d’arbres et con­fus­es, sem­ble réc­on­cili­er le tout. Il y est ques­tion d’arbres, de mots et de poèmes.

 

ces traces qu’on laisse venir,
poèmes peut-être
dans les arbres
 

[…]
 

à peine ai-je dit l’arbre
qu’il marche dans la chambre

 

Un dernier tour­nant est pris – plus rad­i­cal, selon l’auteur – en 1992. Yves Namur explique, dans une note placée à la fin du pre­mier ouvrage : « Si effec­tive­ment je crois – bien mod­este­ment il faut le dire – avoir bâti aujourd’hui un quelque chose qui s’apparente prob­a­ble­ment à une « poésie pen­sante » pour laque­lle je suis redev­able depuis une ving­taine d’années aux fréquen­ta­tions des Jabès, Juar­roz, Rilke ou Celan, force m’est de con­stater que jusqu’approximativement 1990, mes inten­tions étaient toutes autres. »

En ouvrant Ce que j’ai peut-être fait, nous entrons dans l’univers qui est tou­jours celui du poète aujourd’hui. Un univers où penser, c’est avant tout pos­er des ques­tions. Il y a quelque chose de l’étonnement de l’enfant, bien sûr, du philosophe grec égale­ment. Le poète, comme le philosophe, cherche. Que cherche-t-il ? Serait-ce ce qui est caché der­rière les apparences ? On penserait alors à Pla­ton. Serait-ce au con­traire l’absence d’être ? On penserait plutôt à Pyrrhon. Sou­vent, le doute et le sen­ti­ment d’être con­damné à l’ignorance domi­nent. Ce qui con­sole le poète, lorsqu’il revient bre­douille de sa quête de sens, c’est la beauté.

Ce n’est pas ce qu’il trou­ve ou ne trou­ve pas qui importe, c’est la recherche elle-même, le chemin emprun­té. Il n’atteint pas son but et con­tin­ue ; il entrevoit un abîme, une absence, sa pro­pre soli­tude et con­tin­ue. Au pas­sage, il s’émerveille devant de petites choses inat­ten­dues : la clarté d’une feuille d’or, un brin d’herbe sur le rebord d’une fenêtre… Yves Namur est peu à peu devenu le poète du peu et des riens dont il par­le dans Ce que j’ai peut-être fait.