Yves Namur, Dis-moi quelque chose

Par |2021-06-09T16:31:05+02:00 6 juin 2021|Catégories : Critiques, Yves Namur|

Les 115 chants que nous donne à lire le Poète Yves Namur, l’une des grandes voix poé­tiques de la poésie belge, « Dis-moi quelque chose », suiv­ent le cours des saisons. C’est musi­cal, comme un ensem­ble incan­ta­toire, pro­fond comme un chemin qui nous emmène à tra­vers les épreuves de vie, les plus ordi­naires comme les plus tumultueuses : la pro­fondeur des colères, nos trist­esses et nos brûlures, Quand le ciel se fait terrible/Quand l’amour oublie/Qu’il fut roi » (chant 30), ou encore lorsque l’absence est longue (chant 18).

Il écrit Pour faire face à l’effondrement/Des murs et des mon­tagnes (50), pour mieux respir­er (14), ral­lumer les lam­pes pau­vres (34) et trou­ver les appuis et ressources les plus essentiels. 

Ces poèmes, par leur suc­ces­sion entêtée et inex­orable, tis­sent le fil des insuff­i­sances, et, dans le recueille­ment de l’écriture for­ment ensem­ble une marche médi­ta­tive d’une lucid­ité ver­tig­ineuse qui cherche à pénétr­er le réel, ses com­plex­ités et ses mou­ve­ments : Dis-moi quelque chose/Et nous par­lerons enfin du réel/De ce que sont vrai­ment les oiseaux, les chevaux en pleine course/Les pier­res tombées ou la pluie/Et aus­si le silence des cara­paces (112).

A vrai dire ces mag­nifiques implo­rations ont la puis­sance du désir, un désir de la présence, de se ren­dre présent au monde, au silence, dans la pro­fondeur inat­ten­due de la ren­con­tre qui fon­da­men­tale­ment est celle de l’ouverture : quelque chose/Qui réveille la ruche obscure/Entrouvre portes et fenêtres (69), pour accueil­lir La main du passant/ses ques­tions, ses fauss­es répons­es (22).

Yves Namur, Dis-moi quelque chose, Arfuyen, févri­er 2021, 156 pages, 14 euros.

Loin de se répéter, ces frag­ments tra­cent un ques­tion­nement sur l’être au monde, autant dire sur la ques­tion de la lim­ite et de l’errance du sens, fon­da­men­tale­ment de l’immense mys­tère de la vie. Et ce ques­tion­nement est inépuis­able. Il est sans réponse finale. Il n’est pour­tant pas sans but, dans le sens où il donne une réal­ité à la ques­tion et à celui qui la pose. Une réal­ité à l’attente.

Yves Namur soulève d’une manière boulever­sante, sur le rythme con­ju­ra­toire des sizains, la ten­sion du manque à être et à dire (l’impuissance de la langue à nom­mer), à l’endroit même où se ressource l’énergie poé­tique et s’accomplit le poème.

Edmond Jabès par­le à ce pro­pos du « mir­a­cle de la blessure »1, cette blessure sans cesse ravivée, qui loin de ren­dre l’écriture impos­si­ble en est sa source la plus pure, sa force orig­inelle. Sa con­di­tion et son exi­gence ultime. 

Il s’agit pour autant d’un com­bat intime sans repos, qui ressort ici comme une rela­tion éveil­lée avec ce qui ne se laisse pas pos­séder. Il s’agit d’une tâche qua­si spir­ituelle qui passe par le dénue­ment, revendique la sim­plic­ité, Cette chose si dif­fi­cile à saisir/Si trou­blante à regarder (73), au vif des irrémé­di­a­bles chutes vers l’en-bas du doute et de l’ignorance chers au poète, qu’il conçoit pour lui-même comme « des lignes de con­duite »2 :

 

Dis-moi quelque chose
Et tu m’aiderais à ne pas savoir

 A ne rien com­pren­dre à la pluie 
Aux nuages bas aux abeilles noires
Et aux cen­dres tombées

Oui ne rien savoir ou presque (29)

 

Yves Namur nous dit que l’œuvre poé­tique n’a pas d’autres raisons, pas d’autres objets que ce dénue­ment, que la libéra­tion des con­traintes inutiles, des piètres agi­ta­tions, des agrippe­ments et de tous ces « trop » encom­brants qui se voudraient garants de la pléni­tude, pour­tant plus aveuglants que le vide lui-même. Dis-moi quelque chose/De l’ordre du peu du simple/Ou de l’invisible/mais quelque chose qui éclaire (47). Même si cela ne sert peut-être à rien si ce n’est à vivre, Et que la nuit danse de plus belle (56).

C’est par la voie d’un cer­tain des­sai­sisse­ment que se redresse l’être, que s’ouvre l’espace d’Une phrase légère/Ou même (d’)un mot ordi­naire (70), un mot presque apeuré que le poète tente d’approcher, Qui à lui seul pour­rait ouvrir/Le silence les regards noueux/Et les portes de la fragilité (64). Un mot déli­cat et si fragile/Qu’on se deman­derait /S’il faut vrai­ment le prononcer/Ou sim­ple­ment le regarder (110). Cette voie laisse venir le poème inat­ten­du (51) et entrevoir ce qui sera (87).

C’est bien parce qu’elle est con­cise et nue comme le frémisse­ment de la feuille, aérée comme un rêve,  que la poésie d’Yves Namur fait tomber les mots dans leur plus grande justesse, qu’elle dit l’essentiel et ne cesse de rou­vrir l’immortelle ques­tion dans une dig­nité poé­tique rare : Pourquoi l’homme est-il ain­si/Avide et criblé de trous (93). A être posée, la ques­tion fait retour vers la source poé­tique et tient le poème entrouvert.

 

Dis-moi quelque chose
Qui comblerait le manque

Ferait de nos yeux vides
Une forêt de cœurs orageux 
Une pluie étoilée

Un poème entrou­vert (1)

 

La retenue ver­bale redonne force aux mots, décu­ple la den­sité du sens, les fait éclore dans une sen­si­bil­ité par­ti­c­ulière, où peut se lire ce qui se trame entre la chose, l’idée et le mot. Yves Namur est, écrit Paul Farel­li­er, « l’un de ceux qui font pass­er le plus de vérité d’entre les mots et les lignes » (Revue Phoenix, 32, 43–45), mais aus­si vers l’autre. Car la force de ce long poème est de s’écrire pour être enten­du depuis le bas/Jusqu’au som­met de toutes  questions/de toutes attentes (85) jamais comblées. Il s’écrit pour lancer un appel à un autre, un être, incon­nu et/ou lecteur, et partager avec lui ce quelque chose dont l’homme puisse se cou­vrir (91). Sans doute est-ce un posi­tion­nement poé­tique essen­tiel, celui de l’homme, du poète et du penseur (et sans aucun doute du médecin), d’où jail­lit un peu de clarté sur les hori­zons loin­tains qui n’en finis­sent pas de nous sépar­er de nous-même, de Nous enlever à nous même (101) : l’infini, l’indéfinissable, l’inévitable et l’heure ultime (52).

La poésie d’Yves Namur mur­mure, ne force pas la voix, ne rumine pas l’amertume. Mais elle laisse venir en une pen­sée rêvante errante, ce léger trem­ble­ment qu’on devine/Lorsque le matin s’invite (8). Elle s’inspire du souf­fle odor­ant qui sort des choses, cir­cule entre elles, qui a le goût du fruit mur, et de l’eau claire, et ce grand pou­voir de creuser l’humain jusqu’au cen­tre de Nulle Part/là où va le coeur obscur/et le poème nu qui n’en finit pas/de venir à toi, à moi, en nous comme il l’écrivait avec telle­ment d’intensité dans Creuse-nous.

Son écri­t­ure est sin­gulière, vivante. En par­courant le monde de l’humain, elle en désigne les forces noires, les fuites et Ouver­tures. Une écri­t­ure qui va dans les pro­fondeurs de l’obscur et vole comme l’oiseau d’un poème à l’autre, vers ce retour per­pétuel de la lumière.

Le sens se glisse dans le flux et le lent recom­mence­ment des cycles de l’existence, se lie à la sub­stance du monde, aux élé­ments qui nous per­pétuent et nous veil­lent, ain­si la feuille, le mer­le, la pluie et l’ombre, qui font le corps et lui don­nent ses plus belles vibra­tions, comme des sen­sa­tions présentes à l’intérieur de soi.

Dans la con­ti­nu­ité des précé­dents, ce recueil est à con­sid­ér­er comme une réflex­ion poé­tique sur la poésie.  Il est parole, parole pleine de l’éveil (72) et de la promesse qui ne cesse d’abreuver (et de s’abreuver à) ce mot qu’on n’emporte pas/Qu’on laisse en jachère/Sur le bord du chemin (55),  un mot comme amour (71), comme lumière, dans lequel il faut avoir foi pour tenir indis­so­cia­ble­ment l’engagement de l’écriture et la tâche du vivre, de Ce qui reste à accom­plir (37).

 

Dis-moi quelque chose
On l’accueillera avec ferveur

On le regardera 
Comme un cristal très pur
Comme un ciel étoilé

Écla­tant de promesses (102)

 

Notes

1. Voir l’entretien avec Teric Bouce­b­ci dans le numéro 32 de Phoenix con­sacré son oeu­vre. p. 12.

2. Ibid., p. 16.

Présentation de l’auteur

Yves Namur

Yves Namur est né à Namur (Bel­gique) en 1952. Médecin, édi­teur, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages. Par­mi ceux-ci Le Livre des sept portes (Let­tres Vives, Paris, 1994), Le Livre des apparences (Let­tres Vives, 2001), Les ennu­age­ments du cœur (Let­tres Vives, 2004), Dieu ou quelque chose comme ça (Let­tres Vives, 2008) ou La Tristesse du figu­ier (Let­tres Vives, 2012). Ses livres sont traduits et pub­liés dans une quin­zaine de langues et ont reçu de nom­breux prix par­mi lesquels le Louise Labé, le Tris­tan Tzara, le Prix lit­téraire de la Com­mu­nauté française, le Prix inter­na­tion­al Eugène Guille­vic pour l’ensemble de son œuvre et plus récem­ment en 2012, le Prix Mal­lar­mé. Il est mem­bre de l’Académie Royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique et depuis peu, mem­bre de l’Académie Mallarmé.

 

Deux antholo­gies de ses œuvres vien­nent de paraître : Un poème avant les com­mence­ments (1975–1990), Le Tail­lis Pré, en coédi­tion avec Le Noroît, 2013, et Ce que j’ai peut-être fait(1990–2012), Let­tres Vives, 2013.

 

 

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Namur

Orchestré par Jacques Ran­court, du 19 juin 2013 au 23 juin 2013. Infor­ma­tions ici : http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=agenda/fiche_eve.php&cle=39842 ou là : http://www.mplf.be/  

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Christine Durif-Bruckert

Chris­tine Durif-Bruck­ert, chercheure en Psy­cholo­gie Sociale et en Anthro­polo­gie à l’Université Lyon 2 est aus­si poète Out­re la dif­fu­sion d’un grand nom­bre d’articles dans des revues sci­en­tifiques nationales et inter­na­tionales, elle pub­lie Une fab­uleuse machine, Anthro­polo­gie des savoirs ordi­naires sur les fonc­tions phys­i­ologiques, en 1994 chez Anne-Marie Métail­ié (réédité aux Édi­tions l’Œil Neuf en 2009), La nour­ri­t­ure et nous. Corps imag­i­naire et normes sociales édité par Armand Col­in en 2007, Expéri­ences anorex­iques, Réc­its de soi, réc­its de soin en 2017 aux Édi­tions Armand Col­in. En 2021, elle coor­donne l’ouvrage col­lec­tif Trans­es aux édi­tions Clas­siques Gar­nier. En poésie, en mars 2018, elle pub­lie Langues chez Jacques André Édi­teur. Aux Édi­tions du Petit Véhicule, elle pub­lie la même année Arbre au vent sur des pho­togra­phies de Pas­cal Durif, un recueil qui mêle pho­togra­phies et textes poé­tiques, puis Le corps des Pier­res en 2019, et Mains, écrit en col­lab­o­ra­tion avec Mar­i­lyne Bertonci­ni et Daniel Rég­nier-Roux Un réc­it poé­tique, Les silen­cieuses paraît en 2019 chez Jacques André Édi­teur. Chez ce même édi­teur, elle coor­donne en 2020 en col­lab­o­ra­tion avec Alain Crozi­er l’anthologie Le courage des vivants. Dernière­ment, en juin 2021, elle pub­lie Courbet, l’origine d’un monde, aux Édi­tions inven­it (Col­lec­tion Ekphra­sis). http://christinedurif-bruckert.com https://www.facebook.com/christine.durif
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